PROSE PAR M. MASSON DE SAINT-AMANT
C'est une manie commune à tous les commentateurs et traducteurs, que d admirer par dessus tout fauteur ou l'ouvrage sur lequel ils travaillent. Cette manie est
un tort léger; et c'en est un grand que de s'en moquer. Cet enthousiasme, souvent mal fondé,. détermine le choix d'un écrivain pour un travail que nul autre n'entreprendroit , lui donne la force de Fâchever, et quelquefois le talent de le bienr faire. Nous alors, nous jouissons du fruit de ses veilles. Le fonds qu'il a exploité étoit médiocre, et ne valoit peut-être pas les soins qu'il y a donnés; mais la besogne est faite; et, si peu de profit que nous en tirions, nous devons, ce me semble, quelque reconnoissance à celui qui a pris tant de peine pour nous le procurer : la gloire du succès ne le dédommageant pas des fatigues de l'entreprise , c'est une indemnité que nous lui de-» vons rigoureusement.
Nous ne blâmerons donc point trop fort M. Masson Saint- Amant d'avoir dit que « Y Are d aimer d'Ovide « a toujours été regardé comme un de ces piorceaux a de choix qui , parmi les diverses productions d'un « auteur justement cçlèbre , méritent particulièrement « d'être distingués. »^I1 est bien vrai que cette assertion contredit l'opinign commune. Loin que VArt d'aimer passe pour un ijes meilleurs ouvrages d'Ovide, il est reconnu que c'estvun de ses plus foibles et de ses moins agréables. Le sujet et l'exécution en sont cause à la fois. Aimer ne peut pas être un art ; et Ovide lui-même n'a pas prétendu apprendre comme il faut que l'on aime. Il a simplement voulu enseigner comme il falloit s'y prendre pour plaire. Aussi c'est improprement qu'il a nommé son poëine Ars amandi; il l'eût plus justement appelé Arsplacendi; mais alors il y a à dire qu'on n'apprend guère plus à plaire qu'à
aimer, ou plutôt çp? aimer est ce qui nous enseigne à plaire. Au reste, Ovide, en voulant enseigner ce que des vers n'enseignent pas, n'a fait que ce qu'ont fait avant et après lui tous les poètes didactiques. Les Géorgiques n'ont appris à qui que ce soit à cultiver un champ, k soigner des arbres, des troupeaux ou des abeilles. On peut lire dix poèmes que nous avons sur la peinture, sans savoir après cela comment dessiner seulement un profil ; et ceux qui savent composer et peindre un tableau , ne Pont sûrement pas appris là. Je ne connois que X Art poétique de Boileau qui soit vraiment utile commet ouvrage didactique. Les principes, les règles et les procédés de la poésie sont de ceux qui peuvent s'expliquer et s'apprendre seulement par des paroles j et F Art poétique a cela de particulier qu'il fournit h la fois la leçon et l'exemple* Ovide, n'ayant pas pu imaginer sérieuse* ment qu'un poëme appiît à plaire > auroit au moins dû ne pas traiter ce sujet avec autant de gravité. Il fartifc parler de l'amour sur le ton du sentiment ou sur celui du badinage : il n'y a pas de milieu. Le mélange ou plutôt l'alternative de ces deux tons seroit peutêtre ici ce qu'il y auroit de mieux : Ovide n'a pris ni l'un ni l'autre. C'est partout un sang-frpid et un sérieux de glace. D'abord son poëme, divisé en trois livres mortellement longs , offre l'apparence d'un traité bien régulier, bien méthodique; ensuite son langage est grave, sententieux et presque pédant. Ce n'est assurément pas qu'il n'y ait dans l'ouvrage un grand nombre de détails et même de morceaux fort agréables, fort ingénieux. Il seroit extraordinaire qu'un
poète qui ne mettait que trop d'esprit dans tous ses écrits , n'en eût point mis assez dans celui-ci. Il y en a donc beaucoup ; mais il n'y a que de cela , et cela ne suffit pas. Comme Ta judicieusement observé Laharpe, on ne s'accoutume pas à entendre parler si long-temps d'amour sans que le cœur y soit pour rien. Un des mérites les plus réels deV^lri d'aimer d'Ovide , est de nous apprendre beaucoup de particularités curieuses sur la manière de vivre des Romains, sur leurs usages, leurs jeux, leurs vêtements, leur toilette, etc. Il abonde aussi en traits mythologiques ; il y en a même profusion. L'auteur des Métamorpho$e$,\Kmvoit avoir de la prédilection pour. les aventures de la fable qu'il avoit déjà si bien traitées; ipais ce n'étoit pas une raison pour les faire entrer à tout propos et souvent hors de propos dans un poème sur l'amour. Ces divers épisodes sont rarement bien amenés; et quelquefois l'application en est cynique et dégoûtante : il suffira de savoir que l'auteur raconte, les amours de Pasiphaé et d'un taureau, pour prouve* que les femmes sont plus passionnées que les hommes.
Tels sont à peu près les défauts du poëme d'Ovide. Ces défauts n'empêchent pas qu'à quelques égards la lecture n ? en puisse être utile et même agréable. On n'a donc point mal fait de le traduire; et, pour le traduire , il falloit peut-être y apercevoir plus de mérite qu'il n'y en a réellement. C'est une heureuse erreur de goût que celle qui nous procure un ouvrage utile de plus.
La version dont je rends compte est habituellement
fidèle et élégante. Elle est écrite dans cette prose poétique que depuis quelque temps on a heureusement employée pour traduire les poètes, et qui me semble décider la fameuse question s'il les faut traduire en prose ou en vers. Dès lors qu'on a pris pour cette sorte d'ouvrages le parti de transporter dans la prose la hardiesse , les figures et lé nombre de la poésie, il est certain qu'il ne reste plus à celle-ci d'autre avantage que le charme particulier de la mesure et de la rime, que je ne prétends pas contester, mais qui est peut-être avantageusement compensé par l'exactitude plus grande dont la prose est susceptible. Avant que je me rende sur ce point, il faudra qu'on fasse en vers une traduction du Tasse plus brillante, plus animée, plus énergique et aussi fidèle que celle que M. Le Brun a donnée en prose. La traduction de XÀrt d'aimer par M. Masson Saint-Amant n'est pas tôut-à-fait de ce. mérite; mais, telle qu'elle est, elle l'emporte de beaucoup sur les nombreuses versidns ou imitations en vers qui ont été faites du même poème.
REMEDE D'AMOUR. — tristes. — poitmques. — héboïdbs, etc. —