ELLES DETOIBNT NAITRE CHEZ UN PEUPLE COHTEUE TEL QUE LES ARABES. ELLES
'SONT ENCORE LA PEINTURE FIDELE DES MŒURS DE l' ORIENT. ELLES CON- TIENNENT DÉS AYENTnBES QUI ONT FAIT LE TOUR DU GLOBE , ET QU*ON RE- TROUVE DANS TOUTES LES LITTERATURES.
Les Arabes sont passionnés pour les contes, comme le sont les enfanta , comme le sont tous les peuples qui ont quelque activité dans l'esprit, mais peu de lumières et de philosophie , et dont la civilisation peu avancée n'offre point ces jouissances raffinées et ces plaisirs brillajits qu'enfantent le luxe et les arts. La paresse de corps, naturelle aux peuples de l'Orient, est encore une cause de leur amour pour les contes. Tandis qu'assis en rond sous leurs tentes ou sous le beau ciel de leur climat , ils mâchent le bétel ou fument le tabac , un conteur de profession les amuse de ses récits qu'ils écoutent jusqu'au bout , sans faire aucun mouvement , sans causer aucune interruption. Chez nous, la mobilité des corps et des esprits, surtout l'extrême activité des amours-propres, rendent odieux les hommes qui content trop souvent et trop longuement : dans l'Orient, ils doivent être estimés à proportion du nombre et de l'étendue de leurs histoires. C'est dans l'Orient seulement qu'on a pu con-
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cevoir et remplir le sujet d'un ouvrage tel que les Mille et Une Nuits. Partout ailleurs An n'eût pas imaginé cette fable d'i^ souverain qui croit avoir d*excellentes raisons pour faire mourir sa femme, et qui, durant trois ans, diffère, joqr par jour, Fexécution de son des 5 » sein, pour avoir le plaisir d'entendre le lendemain la continuation ou la fin d'une histoire que sa femme a commencée. Dans le cours même de l'ouvrage , on voit a plusieurs reprises tel monarque inexorable arrêter le cimeterre prêt à frapper le cou d'un homme condamné , parce que celui*ci promet de lui faire quelque récit intéressant; et toujours le monarque, charmé de l'esprit du conteur, lui accorde sa grâce, en y joignant quelquefois de riches présents. Ces souverains d'Asie sont bien les plus désœuvrés et les plus ennuyés seigneurs qu'il y ait au monde. Comment en serôit-il autrement? La forme de leur gouvernement est si simple, et l'expédition de leurs affaires si prompte, si succincte ! Le damas du bourreau et le bâton du cadi jugent en un instant toutes les causes criminelles et civiles. A la vérité, la loi de Mahomet leur prescrit chaque jour une foule de prières, d'ablutions et d'exercices pieux , qui leur font passer un peu de temps ; mais il leur en reste encore beaucoup plus que les insipides plaisirs du sérail n'en peuvent employei*. Cela explique comment ils sont encore plus amoureux des contes que leurs sujets, et pourquoi ils soat si cléments , si généreux envers ceux qui leur en font.
Le plus actif et le plus spirituel de tous ces souverains est le fameux calife Haroun , surnommé AJraschid, c'est-à-dire le Justicier. C'çtoit une terrible
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justice que la sienne. Il avoit le ferme désir d'être équitable ; mais, cornue il étoit l'homme le plus violent de son royaume , il avoit plutôt fait voler une tête , ou assçmmer de coups un pauvre diable , qu'on n'avoit pu savoir pourquoi ni comment. Ces exécutions plus que prévôtales tomboient assez souvent sur des innocents : si on l'en faisoit apercevoir ensuite, il témoignoit du regret ; mais le tort de sa promptitude n'étôit pas toujours réparable. Au reste, dans ces pays-là, les monarques ne sauraient guère attacher moins de prix à la vie de leurs sujets , que ceux-ci n'y en attachent eux-mêmes. L'existence y est si précaire, si incertaine, si malheureuse, on y est si sûr d'aller y au sortir de cette vallée dé misères, dans le délicieux paradis des Houris , pourvu toutefois qu'on ait été fidèle aux pratiques extérieures commandées par le Koran, que recevoir la mort, c'est voir terminer ses peines, et la donner, presque rendre un bon office. Le fatalisme d'ailleurs, si profondément enraciné dans les tètes orientales , inspire une résignation qui va jusqu'au mépris des dangers et des maux. Cette doctrine dépouille aussi les actions de la moralité que le libre arbitre peut seul y attacher. Tout bon Musulman qui éprouve un malheur ou même commet un crime , peut se dh*e : « Je n'ai pu m'y opposer ; il étoit écrit sur la table de lumière que cela arriveroit. • C'est un excellent moyen pour ne se rien reprocher, et pour prendre son pai ti sur tout.
Je reviens au calife Haroun-Alraschid, qui figure souvent dans les Mille et Une JVaits. Contre l'usage des princes asiatiques, il aimoit fort à savoir ce qui se
passoit dans ses états, et il avoit d'ailleurs beaucoup de goût pour les' aventures singulières. Il lui arrivoir souvent de sortir la nuit de son palais, sous un déguisement (Quelconque , tantôt seul, ittfeot accompagné de son visir Giafar, et de son chef W eunuques, Mesrour, et de parcourir les rues de Bagdad, prêtant l'oreille à tous les bruits , écoutant et regardant à travers les portes, et se faisant recevoir, sous divers prétextes, partout où il croyoit apprendre quelque chose d'intéressant. Cette fantaisie du calife Haroun fournit le sujet de plusieurs histoires, les plus agréables du recueil des Mille et Une Nuits. Il n'est per* sonne qui ne se rappelle celle du Dormeur éveille, qui a souvent été mise en scène sous différentes formes et même sous sa forme originelle. En général, les travestissements et les aventures nocturnes d'Haroun sembleraient avoir donné l'idée de ce genre d'intrigue çn faveur depuis quelque temps sur tous nos théâtres , lequel consiste à placer un roi, ou tel autre grand personnage, dans des situations équivoques ou piquantes, à la merci de tous les accidents et de tous les propos que X incognito peut lui attirer.
Le merveilleux , souvent employé dans les contes arabes, y est de deux espèces : il y a^le merveilleux de la féerie et celui de la magie. Tous deux se ressemblent par les effets, qui consistent à maîtriser les éléments, à créer, par la seule volonté, tout ce qui peut être Fobjet des vœux de l'homme > et a écarter, d'un mot ou d'un geste, tout ce qui peut porter obs* tacle à son boq^eur. Cette idée d'un pouvoir surnaturel doit avoir pris sa source dans la disproportion
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immense qui existe entre nos moyens bornés et nos désirs infinis. Qui n^a pas souvent souhaité de devenir invisible, de voir à travers l'épaisseur des murs, de voler comme l'^flk > pour franchir rapidement de grandes distanc^^A qui n'est-il pas arrivé de se croire, en dormant, possesseur de quelqu'une de ces facultés surnaturelles? Ceux qui ont créé le merveilleux de la féerie n'ont , pour ainsi dire , pas fait autre chose que d'imaginer une espèce d'êtres, à qui appartînt le pouvoir de réaliser tous ces rêves que nous faisons les yeux ouverts ou fermés. Si ce merveilleux nous intéresse si fort, malgré son absurdité, c'ett qu'il a sa base dans le cœur humain ; et il a dû prendre naissance dans les contrées où lie .despotisme, privant l'homme du libre exercice de ses facultés , et lui faisant courir sans cesse des dangers impossibles à prévoir comme à écarter^ lui fait le plus souvent former le vœu d'être assisté par une puissance surhumaine , ou d'obtenir, par quelque voie miraculeuse, ce que l'emploi de ses moyens naturels ne peut lui procurer. En considérant le merveilleux de la féerie sous le rapport de l'art, on est forcé de convenir qu'il mérite peu d'estime. Hamilton disoit : a Oh ! que les enchana tementssont d'un grand secours pour ledénouemerit « d*une intrigiie, et à la fin d'un conte ! » En effet, il est si facile, avec la baguette, de placer ses personnages dans des situations extraordinaires et de les en faire sortir, qu'il y a peu de talent réel dans les intentions de ce genre. On se récrie quelquefois sur la prodigieuse imagination qu'elles seraient supposer : autant vaudroit s'extasier sur l'abondance et la facilité
d elocution d'un homme dont les discours intarissables n'auroient ni sens, ni liaison. Selon moi, il y a plus d'imagination véritable dans une seuls Nouvelle bien intriguée et bien conduite , que dans tout un volume de contes de fées. Hamilton, que je viens de citer, étoit de cet avis. Lorsque les Mille et Une Nuits parurent, la cour et la ville en raffolèrent; et les contes les plus extravagants furent les plus goûtés. Hamilton s'en moqua. On le défia d'en faire autant : il en fit davantage, c'est-à-dire qu'il enchérit, dans Fleurd Épine et dansles QuatrerFacardms , sur le merveilleux des pîus merveilleux récits de Schéhérazade. Mais, heureusement pour ses lecteurs, il ne s'en tint pas à ces frais de prétendue imagination ; il sema dans ses contes une foule de saillies originales et plaisantes ; genre d'ornements dont le N conteur arabe et son traducteur, le bon M. Galland, v s'étoient montrés fort sobres. Quoi qu'il en soit , les enchantements des Mille et Une Nuits ont conservé le privilège de nous amuser, et même de nous intéresser : tant nous avons d'amour pour le merveilleux et de penchant à nous laisser abuser !
9 Si Peau-d'Ane m'étoit conté , J'y prendr ois un plaisir extrême.
Tout n'est pas magie et féerie dans les Mille et Une Nuits, il s'en faut. Les aventures naturelles y entrent au moins pour moitié; et c'est dans celles-là particulièrement que domine mjl genre de mérite qu'on devoit peu s'att4fcdre à trouver dans des contes. Ce mérite consiste dans une peinture extrêmement fidèle des
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mœurs de l'Orient, mœurs tout-à-fait stationnaires , auxquelles les siècles n'apportent aucun changement, et dont, par conséquent, l'image ne peut jamais perdre de sa ressemblance. Chaque voyageur nouveau ne fait que confirmer l'exactitude des détails locaux de (ou te espèce; répandus avec profusion dans les contes arabes.
Les Mille et Une Nuits ont pour fondement cette aventure àe Joconde qu'on a arrangée si ingénieusement pour la scène de l'Opéra - Comique. Le sultan Scharriar et son frère éprouvent la même disgrâce qu'Astoiphe et Joconde, accompagnée à peu près des mêmes circonstances ; mais le sultan des Indes ne prend pas un parti aussi gai que le roi de Lombardie. Celui-ci se venge de l'infidélité de sa femme , en rendant toutes les autres femmes infidèles; Schamar venge son affront en faisant mourir tous les matins une épouse nouvelle. Outre l'aventure de Joconde, on trouve, dans les Mille et Une Nuits , avec plus ou moins d'altération, celles de Joseph , de Phèdre, de Circé, de Polyphème, de Psyché, etc. Ce sont de ces histoires qui ont fait le tour du monde, et que chaque nation s'est appropriées, en les arrangeant à sa manière* Le recueil des Mille et Une Nuits est moins ancien qu'on ne pourroit l'imaginer; il ne date guère que du milieu du seizième siècle. On a les plus fortes raisons 4e croire qu'il n'est pas d'une seule main, que plusieurs auteurs y ont contribué. Les exemplaires complets en sont fort rares , non seulement en Europe, mais même en Asie; et fbus ne se ressemblent pas exactement.