‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 32 sur 40 · TANT D'IMPIÉTÉS. JUGEMENT SUR SON OUVRAGE · texte numérisé non relu

TANT D'IMPIÉTÉS. JUGEMENT SUR SON OUVRAGE

François Rabelais naquît vers l'an 1483, h Chinon, pelite ville de TVmraine. Son père, qui étoit un apothicaire du lieu , le mit chez les moines de l'abbaye de Seuillé, voisine de Chinon , pour y faire ses premières études; et, comme il n'y ajjprenoit rien, on prit le parti de l'envoyer à Angers , au couvent de la Bâmette, où il ne fit guère plus de progrès- Presque tout le fruit qu'il retira de son séjour dans cette maison, fut de se lier avec les frères du Bellay , dont un devint cardinal, et fut son plus zélé protecteur., Il se fit ensuite religieux au couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte. Il répara, dans le cloître, le temps qu'il a voit perdu dans les classes. 11 acquit toutes les Gonnoissances que les livres pou voient mettre à sa portée, et devint particulièrement habile dans la science des langues. A cette époque, pour des Cordeliers du Bas-Poitou , un livre grçc étoit du grimoire , et celui

qui s'en servoit, un sorcier. Les confrères de Rabelais le virent avec horreur, comme un homme en commerce avec le diable. Il les scandalisa encore d'une autre manière : Le jour de la fête du couvent , jour où le peuple des environs venoit en foule apporter ses prières et Ses offrandes à l'image de saint François , il Ravisa , coAme cette image étoit placée dans un lieu assez obscur, de la dénicher, et d'y substituer sa propre personne, ajustée en conséquence. Son humeur joyeuse ne put tenir aux discours et au* gestes risiblés de ses rustiques adorateurs : on aperçut un mouvement; et tous les assistants crièrent ati miracle. Un vieux moine, moins crédule, soupçonnant une espièglerie sacrilège où les autres voyoient une marque de la faveur divine, s'approcha du faux saint, et le fit descendre de sa niche. Il fut reconnu , saisi , et dépouillé de ses habits; et tous les frères, armés de leurs cordons à nœuds, le fouettèrent presqu'au sang. Il n'en fut pas quitte pour ce rude traitement : il fut mis inpace, c'est-à-dire renfermé entre quatre murailles , au pain et à l'eau, pour le reste de ses jours. Le savant Tiraqueau, lieutenant-général du bailliage de Fontenay-le-Comte, obtint qu'on le remît en liberté. Quelques autres personnes considérables , qui avoient eu occasion de jouir de sa conversation , à la fois érudite , spirituelle et facétieuse , lui conseillèrent de quitter un couvent où il ne pouvoit étudier ni bouffonner impunément, et lui obtinrent, du pape Clément VII, la permission de passer dans l'ordre de Saint -Benoît. Il entra dans l'abbaye de Maillezais : apparemment cette maison ne lui fut pas beaucoup

plus agréable que l'autre; car il en sortit bientôt, mais, cette fois, sans admission du page; et jetant , comme on dit , le froc £ux orties , il se mit à courir çà et là , en habit de prêtre séculier. Après quelque temps de cette vie vagabonde, il se rendit à Montpellier, où il fut reçu docteur en médecine. Il exerça et professa avec succès en «ette qualité ; et il publia une édition latine de quelques écrits d'Hippocrate, qui fut estimée des médecins et dfes lettrés. Le chancelier Duprat, mécontent, on ne sait pourquoi, de la faculté de médecine de Montpellier, avoitfait abolir par arrêt ses privilèges. Elle députa Rabelais pour en solliciter le rétablissement. Ne sachant comment avoir accès auprès du chancelier, il imagina de parler latin à son portier, qui , comme on le pense bien , n'en comprit pas tin mot : à une autre personne, appelée parce qu'elle savoit le latin , il parla grec , langue qu'elle n'entendojt pas; à une troisième, qui savoit le grec, il parla hébreu, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le chancelier , informé de l'aventure , voulut voir l'homme qui parloit tant de langues, l'écouta, fut charmé de son esprit, et lui accorda ce qu'il étoit venu demander. Ce n'est peut-être là qu'un conte, dont Rabelais lui-même a pu fournir l'idée dans le chapitre où Panurge , rencontrant Pantagruel , lui parle en dix langues diverses, tant mortes que vivantes, avant de se servir du françois. Mais, fausse ou vraie, l'historiette n'est pas indigne de Rabelais : il étoit assez bouffon pour concevoir un pareil tour, et assez savant pour l'exécuter. Quoi qu'il en soit, l'université de Montpellier , en reconnoissahce du service qu'il lui avoit rendit,

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décida que tout médecin qui prendrait le bonnet, se revétiroit de la robe de Rabelais. Cet usage subsiste encore aujourd'hui. C'est peut-être ici le lieu d'avertir le lecteur, qu'il nous reste à raconter plusieurs autres prétendues aventures , dont le cynisme poutroit , en excitant leur dégoût, faire naître aussi leur doute. Voltaire les repousse avec l'incrédulité la plus méprisante. Nous serions bien tentés d^imiter son scepticisme, et même de l'étendre aux deux historiettes que nous avons déjà rapportées. Il est certain que les unes et les autres ressemblent assez à ces contes absurdes et ridicules dont la tradition populaire, ou la grossière imagination de certains fabricateurs d'anecdotes, ont chargé la mémoire de tous les hommes qui se sont rendus célèbres par un tour d'esprit facétieux et original. Mais, d'un autre côté, Rabelais, la plume à la main, et oit d'une bouffonnerie bien impudente, bien audacieuse; et, si l'homme en lui différoit peu de l'écrivain, comme quelques faits plus certains autorisent à le penser , les plaisanteries effrontées de son livre ne rendroient que trop vraisemblables les facéties insolentes de sa vie. N'osant affirmer que ces dernières sont toutes fausses, et n'ayant aucun moyen de critique pour discerner celles qui pourrçient être vraies , nous prendrons le parti de les raconter indistincte* ment, sans y croire, ni demander que nos lecteurs y ajoutent plus de foi que nous-mêmes. Le Cardinal du Bejlay, nommé ambassadeur de France à Rome, emmena Rabelais avec lui, peut-être comme médecin, peut-être aussi parce que c'étoit alors la mode, parmi les grands seigneurs , d'avoir un bouffon ou un fou à

leur suite. Le cardinal étant allé, suivant l'usage, baiser les pieds du pape , Rabelais, qui étoit du cortège, se liùt à l'écart contre un pilier, et dit, assez haut pour être entendu, que, puisque son maître, qui étoit un grand seigneur en France, n'é toit jugé digne quelle baiser les pieds de sa Sainteté, lui, à qui ne pouvoit appartenir tant d'honneur, demandent à lui baiser le derrière, pourvu qu'on le lavât. Une autre fois, le pape lui ayant permis de lui demander quelque grâce , il dit que la seule qu'il sollicitoit , c'étoit d'être excommunié par lui. Le Pontife voulut savoir pourquoi : « Saint-Père, répondit-il, je suis François, et d'une , « petite ville nommée Chinon , qu'on tient être fort « sujette au fagot : on y a déjà brûlé quantité de gens a de bien et de mes parents. Or, si votre Sainteté « m'excommunioit , je ne brûlerois jamais, et voici « ma raison : en venant à Rome, nous nous sommes o arrêtés, à cause du froid , dans une méchante petite « tnaison de la Taren taise. Une vieille femme, s'étant « mise en devoir de nous allumer un fagot, et n'ayant « pu en venir à bout $ s'est écriée qu'il failoit que ce « fagot fût excommunié de la propre gueule du pape , « puisqu'il nç vouïoit pas brûler. » Ceux qui rapportent ces indécentes anecdotes, ajoutent que, tant de cynisme et d'insolence ayant fini par déplaire, Rabelais fut obligé de quitter Rome précipitamment, ^et de se sauver en France. Arriyé à Lyon, ajoutent-ils, et n'ayant pas de quoi faire le voyage de Paris , il fit écrire par un enfant ces étiquettes sur de petits. sa- ' chets : Poison pourjàire mourir le roi; poison pour Jhire mourir la reine > etc. L enfant ayant jasé, le

voyageur ftit arrêté , amené à Paris aux frais de l'État, et, sur sa demande, conduit au roi, devant qui il prit de tous les prétendus poisons , qui n'étoient autre chose que de la cendre. On place cette anecdote a l'époque même où le roi et toute la France pleuroient le dauphin qu'on a voit cru empoisonné. « Les auteurs a de cette plate historiette, dit Voltaire, n'ont pas fait « attention que, sur un indice aussi terrible, on au* « roit jeté Rabelais dans un cachot, qu'il auroit été « chargé de fers, qu'il atiroit subi probablement la « question ordinaire et extraordinaire, et que, dans « des circonstances aussi funestes , et dans une occa- « sion aussi grave, une mauvaise plaisanterie n'auroit « pas servi à sa justification. » Tout ce qui vient d'être dit des insolences de Rabelais envers le pape, de la colère du pontife contre lui, et du parti qu'il prit de de s'y soustraire par la fuite , toutes ces particularités, plus que douteuses d'ailleurs , semblent démenties par un seul fait qui est certain , c'est que le pape lui remit la peine canonique qu'il avoit encourue en quittant, le froc pour la soutane, et le cloître pour le monde. De retour en France, il obtint, par le crédit du cardinal du Bellay, une prébende dans l'église collégiale de Saint-Maur-des-Fossés, et la cure de Meudon. Il mourut à Paris, rue des Jardins sur la paroisse St.- Paul, et fut enterré dans le cimetière de cette église, au pied d'un arbre qu'on a long-temps conservé par égard pour sa mémoire. La date de sa mort est incertaine. La plupart des auteurs la placent en 1553, dans la soixante-dixième année de son âge. Ses derniers moments n'ont paà été plus épargnés que le reste de ,

sa vie, par les faiseurs de contes ridicules et de prétendus bons mots. Contre le témoignage de ceux qui assurent qu'il mourut de la manière la plus édifiante, ils racontent qu'il se fit affubler d'un domino , et en donna pour raison ces paroles de l'écriture : Beatiqui moriuntur in Domino. Ils racontent encore que, le cardinal du Belloy ayant envoyé savoir des nouvelles de sa santé , il dit au page : « Dis à monseigneur l'état « où tu me vois. Je m'en vais chercher un grand peut-* « être. Il est au nid de la pie : dfsrlui qu'il s'y tienne ; « et, pour toi, tu ne seras jamais qu'un fou. Tire le « rideau, la farce est jouée. » Enfin ils prétendent qu'il rédigea son testament en ce peu de paroles : « Je n'a* « rien; je dois beaucoup; je donne le reste aux pau- « vres. »

On n'est point d'accord sur le lieu , ni sur le temps où Rabelais a composé son roman : on l'est bien moins encore sur l'objet qu'il s'est proposé. Ou a beaucoup dit qu'il s'étoit couvert du masque de la folie, pour pouvoir impunément tourner en ridicule plusieurs des événements et des personnages considérables de son temps; et l'on est allé jusqu'à le comparer à Brutus l'ancien , qui contrefit l'insensé, pour échapper au despotisme, en travaillant à le renverser. Mais à combien d'explications forcées ne faut-il pas recourir, pour accorder chez lui l'histoire et le roman, la vérité et la fiction? D'ailleurs, on 'diffère beaucoup sur l'espèce des actions et des personnes dont on ▼eut qu'il ait fait l'insolente parodie. Quelques inventions semblent rappeler des aventures du règne et de la cour de François I er . Beaucoup d'autres paraissent h. ■ 25

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n'avoir rapport qu'aux moines, aux bourgeois et aux paysans du Ba^-Poitou ou plutôt du Chinonois, qui est le lieu ordinaire où se passe Faction , et dont les moindres détails topographiques sont soigneusement indiqués par Rabelais. Ce qui n'est aucunement douteux, ce qt&m n'aperçoit que trop clairement dans son livre, c'est le mépris de la religion et de ses ministres. On ne sauroit s'abuser sur l'intention des indécentes allusions que l'auteur fait sans cesse aux plus respectables passages de l'Ecriture , aux plus saintes pratiques et même aux plus redoutables mystères du Christianisme. Les sobriquets depapegots, de cardingots^ (Kevégots , etc., sont des injures à peine déguisées. Je ne parle pas des traits de satire continuelle contre les moines : c'étoit alors, pour tous les écrtvains, un droit acquis de se moquer d'eux , et de leur prêter de bons tours , si l'on ne faisoit que les leur prêter.

Quand on considère avec quelle audace Rabelais tourne en ridicule et le dogme, et le culte, et les prêtres, dans un siècle où les moindres erreurs en matière de foi ou de discipline canonique étoient punies par le feu, on ne peut s'émerveiller assez de la sécurité dans laquelle il vécut. Il est pourtant vrai de dire qu'il fut une fois dénoncé comme hérétique et même comme athée.

François 1 er se fit lire en entier l'ouvrage; et, ne jugeant pas que l'accusation fût fondée, il accorda sa protection à l'auteur. Henry II en usa de même. Ainsi, ces deux princes n'aperçurent pas ou ne voulurent pas apercevoir la satire de l'autorité, ni celle de la religion, dans un livre dont les détails, au moins, en portent, à chaque page, le caractère évident. Jamais

le» privilèges de ta bouffonnerie ne s'étendirent pins loin; jamais la folie, servant de voilé à la témérité, ne fit plus d'illusion; ou n'obtint plus d'indulgence.

Qu'a voulu cependant Rabelais ? Quel a été son véritable dessein? Son livre est une espèce d'énigme, dont beaucoup de personnes se sont évertuées à chercher le mot, et se sont flattées de l'avoir trouvé, mais qui n'en a peut-être pas. Se livrant, dans les fréquents accès d'une gaieté que souvent Sxaltoit l'ivresse , à cette composition bouffonne et satirique , qui étoit le genre propre de son talent , il a écrit , peut-être sans se proproser autre chose que de s'amuser lui-même et d'amuser les autres , des aventures encore plus extravagantes que merveilleuses , répandant, à pleines mains, l'esprit * et l'érudition , les traits piquants et les sottises grossières , surtout les ordures et les impiétés , et saisissant quelquefois, avec un rare bonheur, les ridicules de caractère, de mœurs et de profession. Le but de l'ouvrage est si indéterminé, les contraires y sont tellement réunis et mêlés, qu'il a eu des preneurs et des détracteurs également exclusifs , dont les uns y admiroient tout , et les autres n'y approuvoient rien : ceux-ci n'y vouloient rien comprendre , et ceux-là croy oient y entendre tout. Les bons esprits se sont placés entre ces deux extrêmes : ils n'ont eu ni cet enthousiasme, ni ce dégoût absolu* Ils n'ont pas cru qu'un auteur dont Molière et La Fontaine faisoient leurs délices et leur profit, fût un écrivain tout-à-fait sans génie et sans agrément. Ils n'ont pas cru non plus que des saletés fussent de bon goût, que des sornettes fussent pleines de sens, des sottises ingénieuses, et des absurdités

amusantes. Enûn , ils ont adopté ce jugeaient tîe La Bruyère, dicté par la raison : « Où Rabelais est mau- « vais, il passe bien loin au delà du pire; c'est le «charme de la canaille : où il est bon, il va jusqu'à

* l'exquis et à l'excellent; il peut être le mets des plus

* délicats. »

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