STAËL. SON STYLE
M™ de Staël ne cherche point, comme les autres romanciers (j'entends les bons), à peindre des scènes de la vie et des caractères de la société. E^le a uniquement pour but de mettre en action ses sentiments, ses sensations, ses opinions sur la morale, la littérature, les arts, etc. '; et, comme en elle toutes ces choses sortent de la sphère commune, il est impossible que les productions où elle les étale, ne soient pas des productions extraordinaires. Le style n'en est pas moins singulier que les idées. La même fougue d'imagination , la même exaltation de tête qui inspirent de ces pensées que personne ne partage, suggèrent aussi de ces expressions que personne n'emploie; et d'ailleurs, chez M me «de Staël, le néologisme de phrases paroit être une affaire de calcul , un artifice d'écrivain, 'puisqu'on la* voit souvent revêtir de formes inusitées
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des choses vulgaires, qui au moins gagnent à cela d'être un instant remarquées.
,M me de Staël divise le monde en deux parts très inégales; Tune suit maussadement et obscurément la raison, ou ce qui, pour beaucoup de gens, tient lieu de la rawon, l'usage et les préjugés. L'autre, composée tfun très petit nombre d'esprits supérieurs , ne prend absolument pour guide, au risque de tout ce qui peut en arriver, que son caractère, ses passions, son enthousiasme , pour tout dire en un seul mot , son instinct. On comprend bien que ceux-ci doivent souvent paroître aux autres des extravagants, des fous. Tant mieux : preuve certaine, garantie sûre de leur supériorité. Est-ce pour agir comme les autres , que l'on est fait autrement qu'eux ? Mais ceé autres s'en vengent en s'éloignant de vous , en vous repoussant ; ils composent la société, le monde : où se réfugiera votre supériorité? Ces hautes pensées, pour qui les concevrez -vous? Ces grands talents, pour qui les exercerez -vous? Ces beaux traits de caractère , qui les verra , les jugera , les applaudira ? Les gens supérieurs ont beau faire, ils ont besoin des gens médiocres. Au reste, ils le sentent bien et se conduisent en conséquence. Ils sont victimes de l'opinion; mais ils en sont victimes volontaires : ils trouvent leur gloire à être persécutés par elle. Le pis qui pourroit leur arriver, seroit qu'elle les baissât tranquilles.
Ce sqnt toujours de ces êtres supérieurs et victimes de l'opinion, que M™ de Staël met en jetf dans ses romans. Il arrive un peu aux copies ce qui arrive aux originaux, c'est-à-dire que là plupart des lecteurs
traitent d'insensés ces héros de romans si extraordinaires, de même que la plupart des gens du monde accusent de folie ceux qui ont une autre conduite , d'autres opinions et un autre langage qu'eux» Mais il reste k Fauteur la même ressource qu'aux personnages dont elle retrace les singularités , c'est dé^ récuser comme médiocres tous ceux qui ne les approuveront pas. C'est même une précaution qu'elle a déjà prise; car dans tout son livre elle a affiché un souverain mépris pour la médiocrité, c'est-à-dire, pour la façon de penser ordinaire. Je prévois que beaucoup de gens , pour échapper au fatal anathème, se dépêcheront d'admirer, d'adopter tout, même ce qu'ils ne comprendront pas. Quant à ceux qui se résoudront a rester médiocres, comme le ciel les a faits, j'imagine qu'ils en prendront de bonne grâce leur parti , et qu'ils n'en seront pas plus sévères h l'égard d'une femme de grand talent, qui, tout en les rudoyant un peu, les aura intéressés beaucoup. Au surplus , la médiocrité n'est pas un lot à dédaigner. Il est donné à si peu de gens d'être supérieurs ! On est donc très heureux d'êtieA médiocre. Il n'y a que cela qui "puisse vous empêcher d'être sot.
Il y a danâ l'ouvrage de M me de Staël un roman et un voyage. La scène étant presque toujours en Italiç, l'auteur en a pris occasion de décrire la nature et les monuments de ce beau pays.' Elle a parlé des arts avec ce ton poétique, enthousiaste et inspiré, dont le président Dupaty avoit donné le modèle dans ses Lettres sur l'Italie, et qui n'est pas toujours l'expression , ni .même la jîreuve d'un sentiment réel et -juste des
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beautés pour lesquelles on semble se passionner si fort. Lçs descriptions de M me de Staël ne me donnent qu'une idée assez vague des choses qu'elles représentent. J'y vois, non pas la forme, la dimension, l'usage, le sujet et la matière des monuments , mais bien les sensations que L'auteur.a éprouvées à leur aspect. Or, n'ayant point vu Rome, Naples et Florence, je ne puis comparer ces sensations avec les miennes , et je n'ai par conséquent rien à en dire : c'est k ceux qui ont joui de la vue des mêmes objets , a interroger là-dessus leurs propres souvenirs. Quant au style exalté de ces descriptions ou plutôt de ces phrases sur des édifices, des statues et des tableaux , il a été critiqué à bon dreit dans l'ouvrage du président Dupaty qui parlent pour son propre compte; mais il est juste de remar* - quer, à l'égard de M me de Staël , qu'elle le met dans 1a bouche, de Corinne, qui est une improvisatrice et une amante passionnée» Une improvisatrice !
Cela jamais n'a rien dit comme un autre.
C'est donc un trait de vérité , que d'avoir fait parler Corinnç sur les arts avec ce ton d'imagination , de ' sensibilité , et en même temps de pompe poétique^ que doivent donner une grande passion , un génte ardent et l'habitude d'improviser des vers. On auFoit tort d'imaginer que la partie descriptive et pittoresque de Touvrage nuit a la partie 'dramatique et sentimentale. L'auteur a su lier assez habilement l'une a l'autre* Les descriptions, d'ailleurs^ sont placées en grande partie dans le commencement du roman ; on n'en voit plus beaucoup dès que Faction est bien fegagée , et
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que les événements deviennent plus pressés et attachants.
Voici, en auspj peu de mots qu'il se pourra, l'histoire de Corinne.
Corinne , née d'un lord écossoU et d'une femme romaine, fut élevée dans le pays de sa mère. Elle avoit quinze ans et sa mère étoit morte depuis cinq, lorsque son père, qui s'étoit remarié en Ecosse, l'appela auprès de lui, et mourut lui-même cinq ans après. Corinne en avoit vingt; elle avoit été formée à tous les talents agréables, et elle y exceilok : elle parut fort déplacée dans la société méthodique et monotone de sa belle-mère; elle-même s'y déplut beaucoup, et k mécontentement réciproque en vint au point que,* du consentement de sa belle-mère, die retourna en Itaife, et s'y établit sous le nom suppose de Corinne , tandis qu'on répandoit en Ecosse le bruit qu'elle y étoit allée pour sa santé, et étoit morte dans la traversée. Ce* pendant ses talents s'étoient fortifiés, agrandis; elle s'étoit livrée à la poésie , et étoit devenue une célèbre improvisatrice ; et les Romains avoient décidé de h couronner au Ca pi tôle, comme autrefois Pétrarque et Le Tasse. La veille même de son couronnement, était arrivé dans Rome Oswald, lord Nelvil, pair d'Ecostf, jeune homme doué de tous les avantages de la nature* de la fortune et de l'éducation, mais en proie à un* tristesse profonde. Il atoit fait en France des foli» qui avoient affligé son père, et peut-être avancé** fin. Il n'avoit pu retourner assez tôt en Ecosse pou* recevoir son dernier soupir. Son père avoit paru de* sirer en mourant qu'il s'unit un jour à Lucile Edge*
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naond; or, cette Lucile étoit la fille du père de Corinne* et de sa seconde femme, et par conséquent la soeur de Corinne elle-même. Oswald n'avoit senti ni répugnance , ni empressement pour ce mariage. Sa santé altérée avoit paru exiger qu'avant de le conclure, il passât en Italie pour se rétablir, et il y étoit passé. Il fut témoin du triomphe de Corinne, lui fut présenté, et ressentit bientôt pour, elle une passion violente qu'il lui fit partager* Corinne, pour le distraire de son chagrin , ou plutôt pour être avec lui et y être seule , lui offrit de lui montrer les monuments de Rome , en un mot de lui servir de Cicérone; et voilà comioent sont amenées et placées dans le roman ces descriptions dont j'ai parlé. Corinne proposa ensuite à Oswald un voyage à Naples , qui fut également accepté. Cependant leur amour faisoit chaque jour des progrès, ou plutôt il n'en pouvoit plus faire, et ils ignoraient l'histoire Tun de l'autre. Ils se firent un beau jour cette mutuelle confidence Qu'on se figure l'effet qu'elle produisit. Oswald engagé paç les vœux j&m père mourant à la sœur même de Corinne. Corinne, femme assez singulière , assez mauvaise angloise pour s'être' ennuyée dans la noble Ecosse, l'avoir quittée clandestinement, et être venue se fixer à Rome sous un faux nom et sans s'être mèirfe fait connoître à la famille de sa mère. Voilà qui dérange bien, des idées , bien des espérances. Oswald adore sa patrie. et ne peut l'abandonner saps honte. Corinne ne peut y vivre avec plaisir , ni même avec considération depuis son équipée. D'ailleurs, ira-t*elle enlever à aa jeune sœur qu'elle chérit, qu'elle a presque élevée, l'homme que leurs
* parents respectifs lai a voient destiné ? Il est temps de dire ici que le père d'Oswald avoit d'abord songé pour son fils h Corinne elle-même, et qu'après l'avoir vue / il avoit pensé qu'elle n'étoit point propre à faire son bonheur. Oswald à qui Corinne, dans sa noble franchise , avoit révélé cette particularité qu'il ignoroit , prend le parti de repasser en Angleterre , bien résolu, dit-il, à n'épouser jamais Corinne, s'il apprend que son pète s'est prononcé décidément contre elle, mais aussi à n'en épouser jamais d'autre, à moins qu'elle ne lui rende un anneau qu'il lui donne pour gage de sa foi. Oswald lit en Angleterre .une lettre où son père se montre absolument contraire à son mariage avec Corinne; d'un autre côté, il voit Lucile, autrement belle , mais non moins belle que Corinne , plus jeune qu'elle de dix, ans, vierge timide et modeste T qui promet de devenir une excellente femme anglaise. Sur la foi des arrangements de famille, elle aime OswalcJ de tout son cœur * r et Oswald n'est insensible ni à ses charmes -, ni à ses vertus, ni à son amour. Ses lettres à Corinne deviennent plus froides et bientôt aussi plus rares. Corinne s'alarme, va ai Angleterre, est témoin incognito de quelques attentions tendres qu'Oswald a pour Lucile en public, se persuade qu'il l'a entièrement oubliée, et lui fait remettre .au milieu d'un bal le fatal anneau enveloppé dans un papier où sont écrits ces mois : Fous êtes libre. Oswald croit que ce billet lui vient d'Italie , et que Corinne, infidèle, renonce volontairement à lui. Il épouse Lucile et part bientôt après pour les Indes avec son régiment. A son retour en Angleterre, les
médecins lui ordonnent de nouveau d'aller en Italie. Il s'y rend avec sa femme et sa fille.- Il arrive à Florence, où Corinne mouroït depuis cinq ans de son amour et de sa douleur. Il veut la voir; elle refuse le père , mais elle demande la fille , et elle se plaît à orner de talents son heureux naturel. Lucile, jalouse, comme épouse et comme mère , des sentiments quelle croit que son mari conserve pçur Corinne, et de la tendresse que celle-fci inspire à sa fille, ne peut se contenir, va chez sa sœur pour l'accabler de reproches, et s'attenr 4 drit à son aspect ainsi qu'à ses discours ; elle en devient plus douce et plus aimable pour son mari* Cependant Corinne n'a plus que peu d'instants à vivre : elle compose un dernier chant, le fait déclamer publiquement par une jeune fille, tandis qu'elle-même, couverte d'un voile et placée dans un endroit obscur de la salle, voit encore Oswald , et n'en peut être vue. On la ramène chez elle mourante ; trois ou quatre jours après elle expire sous les yeux d'Oswald , qui n'avoit; pu pénétrer jusqu'à elle qu'au moment où elle alloit exhaler son dernier souffle.
Le premier mérite d'un roman, sans contredit , est l'intérêt , et il y en a beaucoup dans celui-ci. Le dernier séjour de Corinne en Ecosse , ce qu'elle y vit , ce qu'elle y souffrit, ce qu'elle y fit, tout cela remue fortement l'ame : ses derniers moments attendrissent jusqu'aux larmes. L'intrigue e$t conduite avec art. L'ignorance où est long-temps Corinne de l'histoire d'Oswald , Oswald de l'histoire de Corinne , et le lecteur de l'histoire de tous deux, produit, pour les personnages > des situations d'ame inquiètes et agitées,
et excite notre propre curiosité, sons lui causer une trop vire impatience. Avec les caractères donnés , les événements ont toute la vraisemblance désirable ; mais ces caractères eux-mêmes sont bien extraordinaires, disons tout, sont bien invraisemblables; et dès lors leur bonheur et leur infortune n'inspirent pas à beaucoup près le même intérêt que s'ils nous réssetnbloient davantage. Corinne est un être tel (pie, rigoureusement, il peut en existe;* un, mois tel aussi qu'il est k souhaiter qu'il n'en existe pas beaucoup-, et qu'aucune femme honnête et raisonnable ne voudrok être comme elle. Elle a sans doute un caractère noble et généreux, elle a même de Y honnêteté dans le sens que ce mot a pris particulièrement pour les femmes ; mais elle se livre à son amour avec autant d'impétuosité que, d'après la loi imposée à son sexe par la société i et peut-être par la nature , elle devroit y mettre de retenue. Je ne voudrais pas dire une impertinence; mais , dans cette frénésie amoureuse , produite en apparence par une chaleur extraordinaire de tête et de cœur, je crois toujours apercevoir une grande ardeur de sens exaltée par celle du climat. Corinne d'ailleurs vit bien singulièrement. Habitant seule avec ses gens , elle ne reçoit guère chez elle que des hommes , elle improvise des vers en public , elle chante en s'accotapagnant de la lyre , et danse presque comme une Aimé ou une Bayadère detant le premier étranger qui l'eu jwîe; enfin ce n'est point une femme intérieure , c'est une femme toute publique , et c'est si peu là la vraie destination des fetnmes, que l'usage a imposé ce nom à celles qui font la honte de leur sexe. M me de Staël
a si bien senti elle-même les conséquences d'une pareille conduite pour la réputation d'une femme , que quelques personnages du roman se trompent ^sur le véritable état de Corinne, et que le père d'Oswaid, qui n'a point vu Corinne improvisant, chantant et dansant en Italie , prend la liberté un peu angloise de la comparer aux courtisanes de la Grèce. M 1 ** de Staël n'a donc certainement point voulu proposer Corinne à son sexe pour modèle, ni même pour objet d'admiration : elle a simplement voulu tracer une figure d'imagination, de fantaisie, sans modèle elle - même dans la société; mais die ne peut pas ignorer que dans les arts toutes ces productions fantastiques , dont le type n'est que dans le cerveau de l'artiste, n'ont jamais un succès aussi pur ni aussi durable que celles qui offrent l'imitation vraie d'une nature réelle» Les premières peuvent étonner, éblouir à leur naissance ; mais on revient souvent aux autres sans jamais s en lasser. Il y a plus d'un siècle qu'on lit et relit la Princesse de Clèves avec un nouveau charme.
Oswald n'est pas, à beaucoup près, un être ex* traordinàire ou supérieur , si Fon veut, comme Corinne. Il a même des préjugés, des petitesses» La manière dont Corinne sera vue en Angleterre, s'il en fait sa femme, l'inquiète un peu ; et l'on voit que, pour son propre compte, il penche k croire qu'une femme qui se retire au dessert , va foire bouillir l'eau pour le thé en disant trois ou quatre paroles bien insipides k ses bonnes amies, et, quand ces messieurs sont sortis de table, leur verse le thé sans plus dire un seul mot; on voit , dis-je , qu'il n'cpt pas éloigné de croire qu'une
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telle femme conviendroit mieux au fond à un lord écossois vivant a Edimbourg ou dans ses terres , que Corinne faisant des vers, de la musique, des pas, de la métaphysique et de l'enthousiasme devant un cercle nombreux. On pourrait lui pardonner ces scrupules, qui, au reste, cèdent et doivent céder au charme tout puissant de Corinne. Mais comment expliquer , comment justifier, je ne dis pas son infidélité suffisamment motivée par l'absence et l'oubli apparent de Corinne, les charmes présents de Lucile , et au besoin par Tinconstance naturelle au coeur humain, mais cette singulière résolution qu'il forme auparavant de ne jamais épouser Corinne qu'il adore, s'il découvre que son père n'a pas voulu qu'il l'épousât? L'amour est de sa nature un sentiment, sinon exclusif, du moins dominant. C'est surtout ainsi qu'il est, qu'il doit être dans les ouvrages d'imagination, romans ou drames; et la Maison en est simple, c'est qu'un amour qui ne triompherait pas de toutes les autres affections; se fcroit soupçonner de n'être pas un amour bieo fort, et que rien n'est moins intéressant ni plus commun qu'un amour foible : ce ne seroit pas la peine de mettre dans un livre ou sur la scène, ce qu'on voit tous les jours dans la société.' Au fait, qu'elle est la position d'Oswald? Il connoit Corinne jusqu'au fond de l'ame; il sait tout ce qu'elle a fait et pensé; il sait tout ce que les préventions du monde ont à lui reprocher, et il l'apprécie, ç!est~à-dire qu'il en fait peu de cas. Son père, moins entraîné par ces préventions, que tendrement inquiet sur le sort futur de son fils , a paru décider que Corinne ne lui conve-
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noit point pour femme. Mais ce père connoissoit-il mieux Corinne qu'Oswald lui-même? Savoit-il mieux qu'Oswald ee qui pouvoit faire son bonheur? If ailleurs un souhait, une invitation, fût-ce de la part d'un père mourant, n'est pas tout-à-fait un ordre. Oswald, si soi! père vivoit , aurdlt l'espoir de le ramener , v en lui faisant mieux connoître Corinne, surtout en lui déclarant que soi* fils ne peut vîVre heureux sans elle. Parce qu'il est mort et ne peut plus révoquer son vœu, Oswald doit-il craindre autant de ny pas déférer, que s'il s'agissoit d'enfreindre la volonté expresse ji'un père encore vivant? C'est bien là du respect filial au premier degré ; mais ce n'est sûrement point de l'amour; etfcertes , s'il étoit permis d'interpréter la conduite des personnages de roman , autrement que l'écrivain 'même qui les a créés, moi je crdirois qu'Oswald, déjà fatigué de Corinne, ne saisit cette yléè de déférence à l'opinion de son père , que comme un prétexte honnête pour s'en débarrasser. Il n'a pu échapper à M me de Staël qu'Oswald n'agissoit point là selon la règle du cœur ; mais elle a cru avoir besoin de cç moyen; et, pour le rendre un peu supportable, die a peut-être fait plus d'efforts qu'il n'en falloir pour s'en passer. Ainsi elle a donné à Oswald de grands torts envers son père, elle lui a donné la crainte d'avoir avancé sa mort , et le besoin d'expier tout cela par une obéissance aveugle pour tout ce qu'il pourroit apprendre de ses dernières volontés; elle a été presque jusqu'à lui donner ces illusions des âmes tendres, mais foibles, qui croient encore jouir de la présence et des discours de ceux
qu'ils ont perdus. Tout cela n'a pas empêché qu'Os* wald n'ait généralement déplu. Corinne n'a pas trouvé beaucoup de rivales.
Le caractère de Lucile Edgermond est tracé et écrit avec un charme inexprimable. C'est une vierge de Raphaël. Ce n'est peut-être pas trop bien faire sa cour à celle qui les a faites toutes deux ; mais, à Iteàucoup d'égards, on aime mieux Lucile que Corinne.
La mère de Lucile n'offre pas le beau idéal comme sa fille; mais c'est un caractère pris dans la nature réelle ; c'est une Àngloise, une épouse, une belle-mère, une mère véritable. On l'amie pour l'amour profond qu'elle porte à sa fille. C'est à son sujet que M me de Staël a peint les mœurs des femmes angloises avec une fidélité, avec une finesse de pinceau qui ont enlevé' tous les suffrages. Ce n'est point une caricature, c'est un joli tableau de genre.
Le personnage du comte d'Ërfeuil a essuyé quelques critiques d'espèce différente. C'est un jeune frao» çois, brave, loyal, bon enfant , qui n'agit point, et parle tantôt avec l'inconséquence d'un sot, tantôt avec la raison d'un sage eu celle d'un égoïste. Il est quelquefois trop bête pour ce qu'il dit, ou ce qu'il dit est trop bête pour lui; c'est l'un des deux. Du reste, son bon sens , qui n'est que d'acquis , ou plutôt d'emprunt, paroit souvent préférable aux folies originales d'Oswald et de Corinne. J'ignore si c'étoit l'fatenftto de l'auteur, et j'en doute. Quelques François , jalou* de l'honneur de leur pays, ont eu l'air de trouver mauvais que ce pauvre d'Ërfeuil , avec sa légère^ son étourderte, son insensibilité d'irréflexion, eo un
mot, sa médiocrité , ne fut là que comme pour donner du relief h la profondeur, à l'énergie, à la chaleur, enfin à la supériorité de l'anglois Oswald et de l'anglpitalienne Corinne, qui le traitent avec fort peu de considération. Il me semble que c'est se montrer beaucoup trop chatouilleux. Ce qui prouve que l'intention de M me de Staël n'a pas été de ravaler les François dont elle est si fort admirée, c'est qu'un autre François, le comte Raimond, personnage épisodique du roman, est d'un très noble caractère et d'un esprit très distingué.
Je ne dirai rien des autres personnages épisodiques ou secondaires , tels que le prince de Castel - Forte , lord Edgermond, M 1 » 6 d'Arbigny, M. de Maltigjues, etc. Ils sont ce qu'ils doivent être, et ne peuvent donner matière à aucune réflexion , du moins critique. Toutefois, l'équité m'oblige de remarquer que la théorie profonde d'immoralité et le sang-froid de scélérat qui caractérisent Maltigues, sont des trait* dignes du coup-d'œil le plus observateur et de la touche la plus vigoureuse.
Mais, je l'ai déjà dit à peu près en commençant , dans un roman de M 916 de Staël, l'intrigue, les per~ seiHtifcges, la peinture même des mœurs ne sont que l'accessoire. Le principal, ce sont les opinions particulières de Tauteur en philosophie, en morale et en littérature* Un, roman pour elle n'est qu'un cadre dont sa doctrine est le fond. Cette doctrine est assez connue; on sait, entre autres choses, lé cas infini que M^ e , de Staël fait de la mélancolie , et la préférence qu elle accorde par cette raison à la littérature du
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Nord, où sa chère mélancolie lui semble empreinte k chaque page. Cette fois , sans renoncer à son culte pour le genre septentrional, elle fait les honneurs à la littérature italienne. II est vrai que le Dante en est pour elle le héros, le Dante, génie sombre et énergique , nourri dans des temps de trouble et de vengeance, tout propre, par la bizarrerie quelquefois sublime de ses pensées , à enchanter ceux qui, comme M me de Staël , sont passionnés pour Shakspeare. Elle ne paroit pas estimer à beaucoup près autant le Tasse et r Arioste , . dont l'un, a la vérité, n'est guère plus mélancolique que Virgile , et l'autre que Voltaire, qui, comme on sait , ne l'a pas été beaucoup, surtout dans la Pucelle. Les opinions de M me de Staël ont été souvent combattues, et, selon moi, elles l'ont été avec avantage. Très peu de gens les partagent, l'auteur ne paroît nullement disposée à les abandonner; il n'y* auroit donc aucune espèce d'utilité h les combattre de nouveau. J'en dirai autant de ses opinions philosophiques et morales. Elles étonnent par leur nouveauté, leur hardiesse; mais elles ne convertissent personne : l'écrivain et ses lecteurs font également bien leur devoir. Une bonne réfutation seroit donc superflue, et elle auroit infailliblement l'humiliation de n'avoir ni le même éclat de style , ni le même succès de renommée que les paradoxes qu'elle confondrait. Il y a des cas où il ne faut pas compromettre la raison. On aura toujours h regretter que M me de Staël, écrivant un roman , ait mis plus d'imagination encore dans la partie dogmatique et morale, que dans la partie dramatique; qu'au lieu de peindre le monde et de
nous révéler le secret de ses passions , de ses principes , de ses préjugés, de ses intérêts , de sa conduite, comme ont fait tous les bons auteurs en ce genre , elle n'ait retracé qu'un monde imaginaire , ou du moins un monde particulier dont elle s'est faite le centre ; car, il ne faut point le dissimuler, tout le monde le sait et le dit, Corinne pour les sentiments et les opinions, est M m€r de Staël elle-même. Il lui étoit peutêtre impossible de foire autrement. Presque toujours placée en souveraine au milieu d'un cercle d'adorateurs subjugués par l'ascendant de son génie , ou réduits au silence par le plaisir de l'entendre, elle a beaucoup plus parlé que réfléchi , beaucoup plus pensé qu'appris comment pensoient les autres.
Cette position particulière de M*" 5 de Staël a influé considérablement aussi sur ses formes de style. Vivant pour la conversation, ou plutôt pour une sorte d'entretien solennel, où nul, dit-on, n'a plus d'éclat et de feu, elle a nécessairement contracté l'habitude de ces tours et de ces termes hasardés que le genre admet, parce que là la première loi est de faire de l'effet , qu'on ne parle guère qu'à des gens à la portée de son esprit ou au fait de ses locutions , et qu'après tout il importe assez peu qu'on puisse blâmer ou ne pas comprendre une phrase qui est déjà, bien loin , sur laquelle on ne peut revenir, et qui est déjà suiviede dix autres qu'on ne pourra pas examiner davantage. Il en est tout autrement d'un litre,, et cette différence n'a pas besoin d'être expliquée. M me de Staël ne blesse pas ouvertement la langue , elle ne construit pas incorrectement ses phrases, elle ne forge pas de h. 31
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nouveaux mots; mais elle étend, die dénature l'acception de ceux qui existent , mais elle les associe quelquefois d'une façon très bizarre» J'ai entendu dore à un homme de beaucoup d'esprit :« M«« de Staël croît « avoir rencontré une idée neuve, quand elle a trouvé c une expression impropre. » Je ne crois pas cela généralement vrai; mais il en est bwn quelque chose, et M"» de Staël doit être séduite la première par certains conflits de termes qui en séduisent ensuite d'autres. Elle a peut-être imprudemment provoqué le ridicule, en employant encore avec excès dans sa nouvelle production, quelques mots dont on lui avoit déjà reprocàé l'abus, et qui semblent être devenus en elle de véritables tics. Ces mots, softt la vie, ï [entraînement , être en relation avec une chose, etc. Elle a nouvellement enrichi ce singulier dictionnaire du mot poésie dont elle fait l'usage le plus étrange. C'est à tout moment \k poésie de la vie , la poésie du 4otur. Les environs de Rome sont poétiques, d'accord; mais s,'e&âuit-H qu'on puisse dire que les^ environs des autres villes sont prosaïques ? Je né vois plus ce qui peut empêcher de dire la prose de la vit on du eoMr y comme cm a dit la poésie. Ce n'est pas seulement te mot de poésie, c'est la chose, c'est la poésie elle-même que M 1 »» de Staël a peqt-être aussi employée un pf u indiscrètement dans sa prose» Elle y a 1 prodigue la métaphore et la personnification. Dans sa surabondance de sensibilité^ elle en a répandu sans mesure sur les êtres qui en sont le moins susceptibles; elle a animé tous les marbres , toutes les pierres de l'Italie; Ici, « l'imposante majesté de l'escalier du Capitole semble
«accueillir .avec bienveillance les paé légers d'une «femme- » La, « la vue d'un monument est comme « une musique contihuelle et fixée qui. vous attend « pour vous faire du bien quand vous en approchez, h On trouverôit mHIe exemples 4e dette figure. M^de Staël, toujours pour être poétique sans doute , a îhis beaucoup de religioA dans son ouvrage. A :1a bonde heure; c'est lin ingrédient aujourd'hui reconnu né? ccssaire : il faut qu'une héronûô de roman soit un pro> dige d'amour et de dévotion : le triomphe del ? arar>«ur éb est bien plus beau. An restée M«** de Staël donnç «h exemple d'impartialité et de tolérance quideVroii bien être imité par ses conirèrçs les. romanciers ;?Wée protestante, elle parle de la religion catholique et de son culte avec une onction et uh charme qui lui feroieot presque des prosélytes dans les autres sectes. Nori contente dé la poésie de la religioo , elle a aussi «mt ployé celle de la superstition. Corinne , cette femme forte et supérieure, Corinne, au comble du bonheur, aperçoit un nuage sur la lune, le montre à Oswald comme un présage funeste, et, à l'instant d'expirer, lui montre le même nuage avec un geste qui semble dire : « Eh bien! me suis-je trompée? » J'ai dit que M me de Staël a prêté à Corinne ses sentiments et ses opinions. Je crois pourtant qu'il en faut excepter l'article des présages.
Le roman de Corinne a des défauts, je l'ai dit sans autre ménagement que celui qu'on doit au sexe et à la réputation de l'auteur ; mais aussi cette composition a bien des beautés et de bien grandes beautés. J'ai senti vivement celles-ci à la lecture ; il n'y a qu'une
longue et froide réflexion qui* ait pu m 'éclairer sur les i fautes. Mais quel ouvrage n'a pas les siennes? Et
* combien y en a-t-il qui les rachètent par autant de
mérite et d'intérêt ? Il y a dans Corinne une foule de pages qui élèvent Famé par les plus nobles pensées, échauffent le cœur par les plus généreux sentiments, charment l'esprit par les idées les plus ingénieuses ou les images les plus brillantes. D'ailleurs les belles qualités de Fauteur, la bonté et la dignité de son caractère se peignent dans tout son ouvrage ; et ce n'est pas un des moindres charmes qu'il fasse éprouver. D est d'autres écrivains qui prêchent bien davantage la vertu, mais qui l'inspirent beaucoup moins. On les counott trop. Le rigorisme de leurs écrits invite à se souvenir du désordre de leur vie; et dès lors toute leçon de leur part est en pure ^perte. La seule qu'on puisse recevoir d'eux , c'est que de tous les scandai le plus odieux est le scandale de l'hypocrisie.