TAR H« COTTIN
POND COMMUN DB»TOI!S LUS ROMANS PATHETIQUE». — AN A LISE Dfe l'oUTRAGE. I - JUGEMENT SUR [/ ACTION, SUR LE» PERSONNAGES ET SU* LES PENSEES.
L'auteur de Mathilde, l'est encore de trois autres romans, Amélie Mans field , Muhina et Claire cTAlbe, qui jouissent d'une grande réputation , et ont assigné à M Be Cottin une place distinguée parmi lés écrivain» de son sexe. Je n'ai point encore eu le bonheur de Jes lire, et je suis presque tenté de m'en réjouir, au moment où j'ai à rendre compte de Jfathilde. Cela me met en effet dans la position la plus favorable pour juger ce dernier ouvrage avec impartialité. Si les premiers romans de M me Cottin sont aussi bons qu'on le prétend, et que j'aime à le croire , ils m'auroient peut-être inspiré pour le talent de l'auteur une prévention aveugle qui eût exagéré k mes yeux les beautés de sa nouvelle production , ou m'eût empêché d'en recônnoître les défauts : peut-être aussi, par un effet plus naturel encore et plus fâcheux * le mérite d'Amélie Mansjield, de Malvina et de Claire <fAlbe, m'auroikil rendu tellement exigeant., que j'eft serois devenu injuste envers Mathilde* pour pet;
qu'elle m'eût semble inférieure à ses trois aînées. N'ayant point vu celles-ci, je vais dc£2 examiner l'autre en elle-même, sans qu'aucun souvenir l'embellisse, sans qu'aucune comparaison lui nuise à mes yeux. Quelque jugement que j'en porte, je l'exprimerai avec les égards dus à la réputation et au sexe de l'auteur. La politesse, qui n'est que de purç bienséance envers les hommes , est de devoir rigoureux envers les femmes.
Tous les romanciers pathétiques ont peint l'amour aux prises avec la pudeur ou la religion. Ce combat de ce qu'il y a de plus fort au monde contre ce qui l'est quelquefois si peu, ne manque jamais d'exciter un vif intérêt ; et cet intérêt devient de Fattendriasfr ment et de l'admiration , lorsqu'on voit la vertu ou fa piété remporter une victoire douloureuse sur une passion qui ordinairement subjugue tou% nos sente ments et. tputes nqs résolutions. Voilà ce (ju on ressent a la lecture de Clariss*, de Paméla, de la Princesse dé Clèvesy du Comte de Cormmnges , et surtout du sublime épisode de Clémentine dans Grundisson. Cet épisode pourroit avoir donné à M** Cottiii l'idée dfl son roman. Clémentine, zélée catholique*, éprise du plus ardent amour pour Grandissen, protestant noo moins zélé , ne peut se résoudra à lui donner sa main* s'il ne change de religjon; il n?y veut ,.il n'y peut coa* sentir, et Clémentine devient folle. Mathilde, chrétienne et destinée au cloître, inspire une violente pas* sion à Malek Adhel , le frère de Saladin , et le soutien de l'islamisme; bientôt elle adore-elle-mèmelefierrca* Itométan; mais elle refuse de couronner sa flamme
Digiti
-*iaH
s'il n'abjure sa croyance et n'embrasse la foi des
chrétiens. L'honneur ne permet point à Malek Adhel
t de faire un pareil sacrifice; il meurt assassiné, et
Matbilde s'ensevelit dans un monastère^ i . Il est assez difficile, il seroit très long, surtout,
de faire une analyse exacte d'un roman en six volu- ! mes. D'un autre côté, il seroit impossible de com-
i prendre les remarques que j'ai à faire, tant sur la
conduite que sur les caractères de ce roman, si je ne t commençois par donner à mes lecteurs une idée au
i moins sommaire du plan et des personnages. Je vais
donc faire uu précis de l'ouvrage, d'où j'écarterai i tous les incidents qui ne me paraîtront pas tenir trop
i fortement au fil de l'action, et où je ferai entrer à me-
i sure quelques unes des réflexions qui me seront sug-
gérées par les faits , de peur d'être obligé de rappeler ceux-ci, si je d if fer ois davantage à placer les autres.
Le temps où se passe l'action est celuj.de la seconde croisade. AI 1 *" 5 Cottin , voulant balancer par 1$ religion l'amour le plus violent que l'on eût jamais inspiré et ressenti , a habilement choisi l'époque où les idées ! religieuses exerçoient le plus d'empire, et où la haine
entre les sectateurs du Christ et ceux de Mahomet avoit le plus de force. EViçhard-Cceur-de-Lion , roi ' d'Angleterre, avant de partir pour la Terre-Sainte,
veut faire ses adieux à Mathilde, sa sœur, qui est au moment de se faire religieuse, Voilà que tout-àcoup la timide vestale, qui n'a jamais vu que son couvent, veut se croiser avec son frèrç, avant de tirer le rideau qui doit à jamais la ^épurer du monde* Ce souhait bigarre n'éprouve pas; la moindre
résistance. Chacun y donne les mains, et le frère de Mathilde, et Guillaume, archevêque de Tyr, le plus sage des hommes, et l'abbesse elle-même, qui a pour sa novice la tendresse d'une mère. L'auteur nous assure que , « dans ces temps antiques , un pareil « voyage étoit regardé comme l'action la plus agréable « à Dieu, et la préparation la plus salutaire à l'état « monastique. » «T'ai une tout aussi grande idée que l'auteur, de l'extravagance de ces temps antiques; mais je doute fort que , dans ces mêmes temps , la tête la plus férue ait jamais regardé comme une des épreuves essentielles du noviciat d'une jolie fille de seize ans, un voyage en Palestine, à une époque où le moindre risque que pût courir une croisée de cette figure et de cet âge, étoit cPêtre l'épouse d'un détachement de Sarrazins , avant d'être l'épouse de Jésus- Chrfet. On demandera pourquoi M* e Cottiri a fait de Mathilde une future professe, lorsqu'il étoit plus simple et plus raisonnable d'en faire une princesse destinée à vivre dans le monde. Ça été sans doute pour ménager un contraste piquant entre son état de recluse , et sa destinée errante , sa ferveur cénobitique, el ses amours plus que mondains, son bandeau, sa guimpe et sa robe de laine, et les brillants habits des chevaliers et des princesses suivant l'armée. Je ne sais pas si cet agencement est d'un grand goût de piété ; mais je sais que , considéré humainement et sous le rapport de l'art, c'est un petit moyen, un moyen invraisemblable, employé pour produire un effet qu'il ne produit guère,
Quoi qu'il en soit , Richard conduit sa soeur k
Chypre, l'y laisse avec son épouse, et s'embarque pour Ptplémaïs , où elles ne doivent le rejoindre que lorsqu'il les aura informées de son arrivée* Elles s'embarquent k leur tour ^ et , au moment d'aborder , elles sont prises.,... Par qui? par Malek Àdhel. C'est bien le cas de dire ici de la pauvre Mathilde : Que diable alloit-elle faire dans cette maudite galère? M œe Cottin a voulu donner tout de suite une idée de la rapidité que Malek Adhel mettoit dans ses coups de main; et voici comme elle s'y est prise. Les chrétiens vont être vainqueurs. On entend reten* tir le nom de Malek Adhel , qui arrive fcur un esquif. La reine demande ce que c'est que ce Sarrazin ; et l 'archevêque de Tyr le lui explique en huit lignes et demie du roman. « Guillaume achevoit à peine ces • paroles, dit M me Cottin , qu'un bruit de chaînes « et un cliquetis d'armes lui apprit que leur funeste « sort étoit accompli. » C'est aller un peu vite en besogne: et M me Cottin ne fait guère honneur à la résis-» tance des chrétiens. Ceci me conduit à faire remarquer une fois pour toutes, que l'auteur, à peu prés étrangère y par son sexe et par son éducation, aux connoissances militaires, nautiques, géographiques et topographiques, ne brille pas par beaucoup de vraisemblance ou de vérité dans ses descriptions de sièges, de batailles, de marches, de navigations et de lieux. Elle n'a pas pris pour modèle la justesse réelle ou hypothétique qu'ont mise dans ces objets Homère, Virgile, et, en un sujet presque pareil, l'auteur de la Jérusalem délivrée, à qui toutefois elle parolt avoir emprunté un assez grand nombre de détails.
490 LITTERATURE. ROBANS.
Je conclurais volontiers de ceci, qu'en général les femmes devraient renoncer à composer des tableaux $ histoire, et se borner à peindre le genre , c'est-àdire, les événements de la vie ordinaire et les scènes de salon.
J'ai laissé Mathilde au pouvoir de Malek Adhel. Notre Arabe s'enflamme pour sa captive, et yeut prendre de$ libertés avee elle; mais il est- repoussé. Dès ce moment, il devient l'amant le plus tendre, le plus soumis, le plus respectueux. Tout ce que la galanterie a de plus raffiné , la passion de plus délicat, la générosité de plus sublime, tout cela compose le caractère de Malek Adhel , dirige sa conduite et ses discours, et ne lui coûte aucun effort. Grandisson, ce héros de roman, si imperturbablement vertueux qu'il en donne de l'humeur et presque de l'ennui, est, auprès de Malek Adhel, un monstre d'imperfection et de foiblesse, un véritable roaé. On pense bien que la terre ne peut contenir à la fois deux hommes d'une vertu si extraordinaire; c'est déjà bien assez d'un. Aussi les croisés n'ont-ils à opposer a Malek Adhel aucun guerrier qui l'égale en courage et en magnanimité,; ce qui les tient constamment dans un état d'infériorité peu obligeant pour les nations de l'Occident et en général pour la chrétienté. An moins ils ne sa dissimulent pas leur désavantage; car le vénérable Guillaume de Tyr , de qui l'on de^ attendre un peu plus de savoir^rivre , dit assez innp liment à Berengère, femme de Richard, que «*■ « son illustre époux, ni Philippe-Auguste, les de«* « plus grand* rois du monde chrétien, ne. possèdent
UTTÉftVTURE. — romans. 491
« cette réunion d'éclatantes vertus, cette grâce de Pes- « prit, ce charme entramant dq coeur qu'on remarque « dans Malek Adhçl. » On conviendra que Guillaume pouvoit mieux choisir son monde pour cette confidence. Au reste, ce caractère de Malek Adhel, comme tout ce qui est faux et outré, inspire peu d'intérêt, pour vouloir en inspirer tr op* Dans tous les arts du dessin et de l'imagination, on tue l'effet en l'exagérant : c'est une maxime que l'expérience confirme chaque jour» H faut croire à la vérité d'un fait pour en être ému, à la réalite d'un caractère pour en être touché: le chimérique, l'absurde n'engendrent que l'indifférence ou le dédain* Mais laissons-la les ré* flexions et suivons les événements.
Malek Adhel emmène Mathilde et Berengère dans son palais de Damiette. Il reçoit de Saladin l'ordre de renvoyer l'une ti son frère, et de faire tAnsprirter l'autre au Caire, où elle restera dans une étroite captivité. Cependant Berengère porte un enfant dans son sein; elle va mourir si elle ne revoit son époux. Mathilde change d'habits avec elle. A la faveur du travestissement, Berengère est conduite à Richard,, et Mathilde reste seule entre les. mains de Malek Adhel, qui la croit partie. Il découvre la ruse, et emmène Mathilde au Caire, non pas pour y être prison^ nière , mais pour y régner. La jeune princesse , qui ne se trouve point en sûreté' dans une ville, dans un palais, auprès de l'amant le plus brave et le plus rës* pectueux, ne voit rien de mieux à faire pour se Mettre 4 l'abrides dangers qu'elle croit courir, qm d'aller en pèlerinage à un pçtit monastère ruiné de
49Ô LITTÉRATURE. ROMàNS,
la Thébalde, & travers d'immenses déserts, infesta de bêtes féroces et de brigands. Elle s'évade un beau matin avec tout ce qu'il y a de chrétiens avec elle, et les voila partis en caravane. Ils arrivent au monastère après plusieurs jours de périls et de fatigues inouïes. Tandis que Termite du lieu les confesse et les tient en prières, surviennent des Bédouins, qui,
déjà se ruant sur Mathilde, vont Un guerrier
s'écrie et s'élance. C'est Malek Adhel. En un dis d'œil il a exterminé tous les brigands, pris Mathilde en croupe, et rejoint son escorte au galop. Mais le vent du midi s'élève et menace de les ensevelir tous sous des montagnes de sable. La troupe de Malek, qui attribue ce fléau à la présence (Tune chrétienne, veut immoler Mathilde, et, ne pouvant vaincre la résistance du héros, le laisse seul avec sa maîtresse au milieu de cet horrible désert. Accablé de lassitude et de faim, le couple amoureux va périr. Malek Adhel conjure Mathilde de lui donner le titre de son époux, et elle le lui donne. Je dois en avertir; ce mariage in ttti* mis 9 se fait sans consommation comme sans cérémonie, et n'est autre chose qu'un engagement pris par les deux amants d'être un jour l'un à l'autre, si Dieu leur prêle vie. Mathilde y met une autre condition ; c'est que Malek se fera chrétien : Malek ne dit ni oui, ni non. Un secours inespéré ta* arrive, et tellement quellement ils regagnent le Caire, où de nouvelles infortunes les attendent. Le f&r de la ville se révolte contre le prince qui sacrifie^ patrie h son amour ; d'un autre côté, Saladin qui crotf son frère ud traître, parce qu'au lieu de défendre
GoogI
les places qui lui sont confiées ,. il s'amuse à courir les champs après une petite fille ; Saladin , dis-je , envoie \ine armée contre Malek Adhel , qui la disperse , la balaie à lui seul, comme le vent fait la poussière. Avant le combat , Malek a pris le courageux parti de renvoyer Mathilde au roi d'Angleterre; et, après la victoire, il va, de son côté, rejoindre son frère et lui prouver, à force de nouveaux exploits, que, malgré les apparences, il lui est toujours resté fidèje. Saladin, prenant en pitié la passion insensée de Malek Adhel, demande pour lui aux chrétiens la main de Mathilde. Cette proposition excitant beaucoup de débats parmi les princes croisés , on convient de s'en rapporter à la décision d'une espèce de synode, composé de tout ce qu'il, y avoit à l'armée d'évêques in parti bus. Ce synode allcfit opiner en faveur de la demande, lorsque Mathilde, qui redoute sa détermination, fait courir après Guillaume de Tyr, qui étoit allé je ne sais plus où , et qu'on étoit sur le point d'empaler. Le saint archevêque arrive , et , quoique très porté d'inclination à obliger Mathilde et son amant, il fait changer le synode de résolution* La trêve est rompue, les hostilités recommencent. Mathilde se retire au couvant du. mont Carmel. Un faux avis donné à Malek Adhel lui fait croire que son rival, Guy de Lusignan , roi détrôné de Jérusalem, va forcer Mathilde à lui donner sa main. Malek quitte Césarée qu'il défendoit contre les croisés, se raid au Carmel, force la clôture, entre dans l'église, prend une cérémonie religieuse pour une célébration de mariage, enlève Mathilde, et
refoarne k Césanée. Dans l'intervalle, eette vMk, privée de son défenseur, s'étoit rendue aux chrétiens. Malek Adhel, qui l'ignore, est pris à l'entrée des portes et jeté dans un cachot. On le transfère à Ptolémaïs. Guillaume de Tyr le délivre. Saladin livre bataille aux croisés. Lusignan propose un duel à Malek Adhel et le fait assassiner. Guillaume et Mathilde n'ont que le temps de conférer le baptême au malheureux Sarrazin : il meurt, et sa maîtresse retourne au Carmel pour y prendre le voile.
Otte analyse, aussi courte qu'on Fa pu faire, d'un roman qui pouvoit être moins long , suffit pour prouver que l'ouvrage ne manque pas d'un certam intérêt de curiosité, d'anxiété douloureuse et d'attendrissement. Maïs ce n'est pas de quoi faire si fort compliment à M me Cottin. Il est facile, k force d'incidents imprévu* et d'événements funestes, tant bien que mal amenés ; d'exciter et de soutenir l'attention, mèta& de foire battre le cœur <3t d'oppresser k poitrine de &*ê toétetttsi Toi» les jours le plu* cherf faiseur de romans et dé mélodrames obtient de ee$ sttecès-lk. Mais ceux qui, sans se Refuser au plaisir de- pleurer y veulent au moins savoir pourquoi il* pleurent, qui, sachant employer leur tefcips et n'ayant pas besoin de le tuer, voient , dans un roman, non pas tine ressource contre l'ennui, mais un ouvrage de Uttétfaiure, ceux-là exigent 1 que toutes le» règles cte l'art d'émouvoir et d'écrire y soient fidèleme» 1 observées; et eeuk-là ont bien* à ce qu'il me semb^ quelques petite ffcpfloéteés àraifresaie* à M** Ctf** J'en ii âé$i f indiqué plusieurs qui ont rapport «^
h l'action , soit aux Caractères ; mais ce ne sont pals les plus graves. Je dirai même, avec tout le plaisir qu'on a-d ? ètre juste envers une femme et une femme de mérité, qu'à l'exception du personnage surhumain, impossible de Malek Adhel , tous les autres caractères m'ont paru traces avec beaucoup de talent. Ils offrent ce mélange de vice et de vertu, de foiblesse et de force , qui est le cachet de l'humanité , et qui doit se trouver empreint, dans tous les' ouvrages où l'homme est représenté. Le personnage de Béren* gère , surtout , est dessiné avec infiniment de grâce , et il appartient tout entier à l'auteur. On n'en pourroit pas dire autant de celui de Guillaume , archevêque de Tyr. C'est à peu de chose près le Las Casas de Marmonlel; c'eàt, comme lui, tm prélat vertueux et humain, qui s'efforce sanà cesse, sibon d'écarter, au moins d'adoucir les maux affreux causés par une guerre que le zèle religieux rend plus atroce; qtriy également respecté et chéri dés deux partis , leur distribue également ses Recours et ses consolations* C'est dàtis un tel personnage que, poétiquement parlant, la perfection n'est pas invraisemblable, parce qu'on lui fait prendre sa source dans la religion, c'està-dire dans un ordte de choses surnaturel et indéfini, où 1'imagiftation humaine peut se donner librement carrière; satts jamais en rencontrer les bornes.. Quant à Mathilde, c'es* le tableau déjà souvent offert d'une jeune fille, de complexion tendre, qui, partagée entre Dieu et la créature, sèrdit portée à préférer celle-ci , si elle ne Oraignoit pas tant Pautre, et qui, plus heureuse que sage, ne doit la coiiservalion de son
honneur, qu'à la maladresse calculée avec laquelle l'auteur le fait attaquer. Il n'y a rien de neuf du tout dans cette peinture; et le coloris particulier que M"* Cottin y a mis, et les accessoires qu'elle y a ajoutés , n'empêchent pas qu'on n'y aperçoive un dessin calqué sur d'autres compositions.
J'ai reconnu, sans beaucoup le vanter, l'intérêt qu'excite le roman de Mathilde. Il n'est pourtant pas aussi vif qu'on pourrait le présumer d'après une analyse, sèche à la vérité, mais rapide, où les événements principaux sont serrés les uns contre les autres. Dans le ropan, cet intérêt languit souvent; il est, en quelque sorte, délayé , noyé dans un verbiage intarissable. Les héros sont trop longuement discoureurs; et M m * Cottin elle-même, enchérissant sur leur faconde, ne manque jamais d'expliquer, et en beaucoup de mots, tous les mouvements de leur ame , tous les motifs de leurs actions, de leurs discours et de leur silence. Elle ne manque jamais non plus de nous dire de quel air ou de quel ton un personnage a agi ou parlé , comme si la nature de l'action et surtout le sens des paroles n'en disoient pas assez à cet ég^rd.
Une autre cause du refroidissement qu'on éprouve souvent dans le cours de cette longue lecture , c'est l'emploi immodéré que fait l'auteur des idées et des paroles religieuses* Assurément, il auroit élé absurde de les bannir d'un sujet où elles entrent si naturellement. Elles font partie du costume, du coloris local ; mais trop est trop, comme dit le peuple, et le peuple a raison. Qu'un orateur sacré , qu'un écrivain ascéti-
Googk
quetiourrisse son style de passages tirés du psalmiste, des prophètes, des évangélistes, des pères, soit; mais un romancier doit en user plus sobrement , même lorsque deux de ses personnages principaux sont une novice et un archevêque. Ce bon archevêque, par exemple , fait bien des homélies : c'est son métier, j'en conviens; mais il pourroit les faire pkis courtes, et je crois que si j'étois h coté de lui quand il pérore ainsi, je lui dirois, non pas comme Gil Blas k l'archevêque de Grenade : « Monseigneur, vous baissez ; mais : « Monseigneur, vous n'en finissez pas. » Mathilde est aussi bien forte et bien diffuse en-mysticité; c'est un petit ridicule qu'elle a apporté de son couvent, mais qu'elle auroit dû perdre un peu dans le grand monde. Ce qu'il y a de plus plaisant , c'est que c'est toujours à Malek Àdhel qu'elle s'adresse pour étaler son érudition sacrée, et se livrer à ses beaux élans de dévotioh, et que Malek Adhel, qui ne doit pas plus comprendre TÉvangile que Mathilde l'Alcoran, l'écoute toujours comme un homme qui y entendroit quelque chose. M"* Cottin prétend que le héros arabe saisissoit assez bien le sens de ses discours; moi, je pense qu'elle à été mal informée, que Malek Adhel croyoit Mathilde un peu folle , et avoit pour elle alors ce respect qu'on dit que les gens de sa nation ont pour ceux qui sont privés de leur raison.
Il y a , en général , de la justesse et de la force dans les idées du roman de Mathilde, de la vérité et de l'élévation dans les sentiments. On y rencontre pourtant quelquefois des pensées fausses et outrées. Mathilde demande à Guillaume de Tyr s'il se peut que 11. ' 32
les infidèles aient (quelques vertus. Guillaume répond : « Pour le malheur du monde et de la foi, ils en ont, t ma fille. » Je laisse aux théologiens a décider si c'est un malheur pour la foi y que les infidèles aient des vertus; mais je défierois tout un concile de me prouver que c'est un malheur pour le monde. Le sage et tolérant archevêque de Tyr ne devroit point dire de ces phrases de fanatique ignorant. M me Cottin, pour donner une idée de la sérénité qui régnoit dans l'ame et respirait dans les traits du solitaire de la Thébaîde, dit que la nouvelle de la chute de Jérusalem ne ravoit pas même altérée. Quoi! ce saint homme étoit insensible au malheur de ses frères, au plus grand revers qu'ils eussent pu essuyer dans une guerre entreprise pour la gloire de Dieu et la propagation de la foi! En vérité, je me trompe fort, ou M mc Cottin a pris ce trait dans la fable du Rat retiré du monde.
Les choses d'ici-bas ne me regardent plus.
Ratopolis n'étoitque bloquée, et Jérusalem éloit prise. Je crois, Dieu me le pardonne, que l'indifférence de V ermite est encore plus coupable que celle du rat. La Fontaine a dit :
Je suppose qu'un moine est toujours charitable.
M me Côttin lui prouve qu'il en avoit trop bien présumé. Ce moine ressemble beaucoup à Orgon , qui
Verrait mourir frère , enfants, mère et femme ,
Et qui s'en* soucîroil autant que de cela.
Encore Orgon ne se montre-t-il insouciant que -sur
ses propres intérêts , sur des intérêts purement terrestres et temporels; et, en cela, je le crois bien meilleur catholique. L'habitation de 'ce solitaire de la Thébaïde , est un vieux monastère en ruines. Un des hommes de la suite de Malhilde , voyant un rang de piliers et une arcade qui ne sont pas encore tombés, dit niaisement au bon ermite : « Tout cela aussi se « détruira-t-il? » — Il dit ; et, du sein du silence qui « règne dans ces vastes ruines, une pierre ébranlée se « détache , tombe, et lui répond : » Si la pierre avoit su qu'à sotte demande il n'y a point de réponse, elle se seroit bien donné de garde de tomber dans ce moment-là.