‹ Mélanges philosophiques et littéraires, Volume 2Chapitre 6 sur 40 · PERSE · texte numérisé non relu

PERSE

discussion dbs jugements tres divers dont il k ete l objet. — ex a. m en - de l'édition avec commentaires de m. agbaintre.

On n'est guère plus d'accord sur le mérite de Perse, qu'on ne l'est sur le sens de beaucoup de ses ver$; de même que ses satires sont des énigmes , sa gloire est un problème et un sujet éternel de controverse : juste punition d'un jeune écrivain qui n'a voulu rien exprimer clairement, s'est tourmenté pour être obscur, et s'est plu à charger son style d'un amas de métaphores dures, forcées, bizarres et incohérentes. Son obscurité affectée donne de l'humeur, et l'on est bien souvent tenté de lui dire avec Colatius*: « Puisque tu ue « veux pas être compris, moi, je ne veux pas te com- « prendre. » Il a remué la bile de trois Pères de l'Eglise, malgré son stoïcisme, aussi conforme en beaucoup de points à la morale sévère de l'Évangile, que le platonisme l'est à la métaphysique et aux dogmes du christianisme. Un de ces Pères, dans son dépit, coupoit et déchiquetoit ses satires ; un autre les jetoit loin de lui par terre; un troisième, saint Jérôme, les jetoit au feu, pour qu'au moins elles devinssent claires en bràlant. Les interprètes de l'antiquité profane

n'ont pas été plus doux envers lui que ceux de h foi chrétienne, Heinsius dit qu'il a l'air d'avoir vécu de moutarde, tant ses écrits sont tristes et rebutants; il le compare à un enthousiaste qui rend ses oracles dans l'antre de Trophonius. Meursius assure qu'il ne s'entendoit pas lui-même. Le père Vavasseur prétend que son obscurité est tout ce qu'il y a de clair en lui , et que c'est là, sans doute, ce qui l'a fait passer pour profond. Mais , en mépris et en aversion pour lui, nul n'a égalé le fameux Jules-César Scaliger. Il le traite às/ébrieitantj de sot (ineptas), qui, voulant être lu , a eu le travers de ne pas vouloir être compris : du reste, il semble lui reprocher de n'être pas encore assez inintelligible, puisqu'k force de travail et de pénétration, on est parvenu à l'entendre, et qu'on a pu se convaincre alors du peu de valeur des pensées dont l'intelligence avoit coûté tant de peines. Il est impossible de pousser plus loin l'insulte. Les plus grands admirateurs de Perse n'ont pas osé l'absoudre entièrement des vices tant reprochés à son style* Le .plus zélé de tous, Casaubon, convient de son obscurité qu'il attribue, partie au génie singulier du poète, partie au malheur des temps où il. a vécu. Comment Casaubon auroit-il pu ne pas avouer que Perse étoit difficile à comprendre, lui qui a cru devoir faire un commentaire de près de six cents pages sur sept cents vers environ que contiennent ses six satires? Ce commentaire, et dix autres plus volumineux eûcore , n'ont pas suffi pour dissiper entièrement les ténèbres dans lesquels cet auteur cache sa pensée : toutes les clartés -réunies de l'érudition, de la critique, du juge-

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ment et de l'esprit, n'ont pas pu faire que plusieurs passages ne restassent couverts d'une ombre épaisse; et plusieurs autres ne sont éclairés que d'une lumière incertaine, vacillante, qui trompe les yeux, et ne permet pas de voir long-temps le même objet sous les mêmes traits et avec les mêmes couleurs. .Voilà ce qu'éprouvoit Fâbbé Batteux , qui avoit beaucoup étudié les satires de Perse. Un jour, consulté par Dus-* âaulx, son confrère à l'Académie des Belles-Lettres , sur quelques passages contestés , il lui répondit naïvement : « Je les entendois l'année dernière, mais m celle-ci, je ne les entends plus. » L'abbé Batteux ressembloit k ces gens qui, après être demeurés quelque temps dans l'obscurité, ont fini par discerner ou croire qu'ils discernoient les corps environnants : revenus à la lumière, ils ne se forment plus une image nette des objets tpi'ils ont Vus si confusément, et, pour les reconnoître de nouveau, ils auroient besoin de se replonger dans les ténèbres , et d'y accoutumer encore leurs yeux. <

L'opinion du plus grand nombre- est que Perse a écrit d'un style obscur et mystérieux, exprès pour n'être pas compris par Néron, dont il attaquoit , en plus d'un endroit, le gouvernement et la personne. Cependant les mêmes prétendent que les fameux vers Torva mimallonei§ , etc., tournés en ridicule par Perse, étoient tirés d'une tragédie de Néron. Dans cette supposition , il y auroit eu plus d'une inconséquence de la part du poète. Pour sa sûreté , ce n'était pas assez sans * doute que Néron, ce prince ombrageux et cruel , ne se réconnût pas lui-même dans

les passages dont il étoit le sujet : il falloit encore qu'il ne pût être reconnu, ni par les nombreux délateurs dont sa cour abondoit, ni par aucun des citoyens qui gémissoient de sa tyrannie; car la moindre allusion , saisie , répandue et dénoncée au prince , n'eût pas manqué d'attirer un prompt châtiment sur la tête du satirique. Celui-ci se condamnent donc k une obscurité de pensée et de langage, telle que ses contemporains, et, à plus forte raison, la postérité, ne dussent rien comprendre à ses traits énigmatiques. Mais alors , à quoi servoit-il de les lancer, ces traits ? quelle en pouvoit être l'utilité ? Le poète ne punissoit pas un tyran qui ne se sentoit pas blessé, et tous ces coups perdus ne satisfaisoient nullement la vengeance des Romains qui ne les apercevoient pas ; car, encore une fois, pour que la prudence de Perse ne fut pas» vaine, pour qu'elle le mît réellement à l'abri du danger, il étoit indispensable qu'il restât inintelligible pour tous, et c'est à quoi nous voyons qu'il n*a que trop bien réussi. D'un autre côté, s'il.a voulu envelopper de ténèbres si épaisses ses timides hardiesses contre Néron, comment a-t-il eu l'audace de tourner en ridicule quatre de ses vers? : Y avoît-il une attaque plus directe, plus manifeste?' Perse ignoroit-il que le tyran étoit . ridiculement amoureux de ses talents , et qu'il aurpit plus facilement pardonné la censQre la plus vivs de ses crimes, que la critique la plus légère de sa musique ou de ses vers? Enfin , comment, concilier, d'une part, tant de circonspection, et de l'autre, tant d'imprudence? Je n'y vois qu'un moyen, c'est de croire que Perse n'a pas eu, comme on le

prétend sans preuve ni vraisemblance , d'après le témoignage unique d'un ancien commentateur, le des* sein d'attaquer la conduite et la personne de Néron. La satire même contre les jeunes gens qui s'ingèrent * dans le gouvernement de l'Etat , n'offre aucune trace suffisante de cette intention. L'obscurité de son style a donc une autre cause que la crainte d'irriter contre lui le tyran. Cette obscurité étoit dans son goût, et provenoit du tour particulier de son esprit; il étoit de ces écrivains qui croiroient avoir le style foible et commun , s'ils l'avoient facile et clair, et qui ne sont contents d eux-mêmes que quand ils l'ont rendu forcé, dur et ténébreux. « On voit, dit Bayle, « qu'il entortille ses paroles, et qu'il recourt çl des al- « lusions et à des figures énigmatiques , lors même « qu'il ne Vagit que d'insinuer une maxime de morale « dont l'explication la plus claire n'eût su fournir à « Néron le moindre prétexte de se fâcher. » Ce qui prouve qu'en lui l'affectation des tournures péniblement elliptiques et des tropes bizarrement associés , tenoit à une disposition naturelle de son esprit, et qu'il n'avoit pas -voulu s'en faire un voile pour couvrir les hardiesses de sa pensée, c'est qu'il ne s'apercevoit pas combien sa diction étoit étrange et tourmentée: c'est qu'il croyoit, au contraire, écrire d'un style simple, familier et sans effort. Il se fait dire à lui-même par . Cornu tus, son maître et son ami : Ferba togœ sequem.... Ore teris modico. 11 aimoit passionnément Horace, et croyoit bonnement imiter sa manière, lorsqu'il parodioR, en vers pénibles et obscurs, les idées toujours claires et les expressions toujours faciles de

ce poète philosophe. Il a travesti ainsi plus de deux cents vers d'Horace. « C'est un exemple peut-être « unique dans l'histoire littéraire, dit La Harpe, que • « cette espèce de commerce entre deux auteurs qui « sont si loin de se ressembler. » Perse avoit une autre prétention, celle detre gai : Sam pelulanti splene cachinno y dit-il; et nul poète n'est plus triste, plus morose que lui. Son admirateur , Casaubon , lui demande pardon de ne pas croire à sa gaieté : Persi, nobis ignosce, qui hoc tibinon credimus; il est vrai qu'il le félicite de n'avoir pas été aussi plaisant qu'il s'en flattoit.

Quoi qu'on ait dit , quoi qu'on puisse dire encore au désavantage de Perse, il est impossible qu'il n'y ait pas jjn mérite réel dans les écrits d'un homme dont le judicieux Quintilien a dit : Mallum et qaidem verœ glorïœ nierait : « il a mérité beaucoup de gloire , et « de gloire véritable. » On est forcé de reconnoître en lui, d'abord une morale très pure et très élevée, ensuite une raison saine, un sens profond, une expression quelquefois très heureuse, dont la concision redouble l'énergie, et, dans plusieurs passages, une verve satirique où sç fait sentir, non l'accent d'unie maligpe et froide causticité, mais celui d'une noble et généreuse indignation. Quelle imprécation à la fois terrible et sublime il lance contre les méchants dans ce vers si connu !

VirtuUm videant, ùUabescantque relie ta!

« Qu'ils voient la vertu, qu'ils la voient, et sèchent de « regret de l'avoir abandonnée. » Avec quelle énergie

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la puissance vengeresse du remords est peinle dans les vers qui suivent !

Arme magis Siculi, elc .

M. Andrieux en a fait une traduction, ou, plutôt, une imitation vraiment digne de l'original. Son amitié m'a permis d'en faire usage ; la voici :

L'exécrable taureau du tyran d'AgrigenJe, D'un glaive suspendu la pointe menaçante Répandoit moins d'effroi, causoit moins <ffc tourment , Que ce cri dès remords dans le sein du méchant : Je me perds , je me perds ; la céleste justice . ,

Me surveille, me suit, me pousse au précipice, * 11 frémit de sentir sa sect^te pâleur ;

Il s'éveille eu sursaut , tout glacé de sueur ;

Sans relâche piqué par le ver qui le ronge ,

près de sa femme, il craint de se trahir... en songe.

Nous devons déjà à M. Achaintre deux belles éditions, l'une d'Horace avec les notes de J. Bond, et l'autre de Juvénal avec un commentaire qui est en partiç son ouvrage. Ce latiniste habile a complété la collection des satiriques latins , en publiant Perse , suivi de la satire de Sulpicia et des fragments de Lucilius. Il a pris pour base de sop travail l'énorme et savant commentaire de Casaubon; il l'a débarrassé de ce luxe; inutile d'érudition dont il est surchargé, et il en a conservé seulement les excellentes notes dans lesquelles la grammaire, la philologie et la science des antiquités mettent en commun leurs efforts pour pénétrer les mystérieuses obscurités du textç. D'autres commentateurs ont suppléé , pa^ leurs sçcours , à ce

que Casaubon pouvoit avoir encore laisse de lacunes on d'incertitudes dans l'interprétation de son auteur; et M. Achaintre lui-même, secondé quelquefois par M. Firmin Didot, dont la typographie et l'érudition s'honorent également , s'est efforcé d'aplanir certaines difficultés plus opiniâtres contre lesquelles avoient échoué la doctrine et le zèle de tous ses devanciers. Le commentaire est perpétuel ou continu , c'est-à-dire qu'il n'est pas un seul vers , presque pas une seule expression de Perse, dont un latin élégant, mais facile, ne fournisse l'explication. La foule des termes métaphoriques, empruntés des arts mécaniques, des habitudes de la vie et des ohjçts d'un usage commun chez les Romains de cette époque , rend de tels éclaircissements indispensables aux lecteurs même les plus instruits. Les traductions, rapprochées du texte, ne sauroient tenir lieu d'une explication détaillée, parce que ]ç& traducteurs, pour servir en même temps la gloire de leur auteur et l'intérêt de leur entreprise, ont été obligés d'adoucir, de sauver ce que l'entassement des mots figurés a souvent d'hétéroclite et de dissonant, et qu'alors le sens littéral de Perse disparoît dans leurs élégantes paraphrases. A l'aide du Commentaire perpétuel 'de M. Achaintre, on pourra, sans beaucoup de temps ni de peine, lire Jes satires de Perse vers à vers , comme Hçinsius prétend qu'il les a composées, et, après avoir répété deux ou trois fois cette espèce d'exercice , on arrivera au point de saisir l'ensemble et le dessein total de chaque satire. Des noticules, placées au bas des pages, contiennent les différentes leçons offertes à l'éditeur par les manu-

serits qu'il a conférés, avec son opinion sur le mérite de chacune de ces variantes. Deux indeçc, l'un des mots, et l'autre des choses, terminent le yolume , en tête duquel sont placés, suivant l'usage, les différentes vies du poète, les témoignages des anciens auteurs, la notice des manuscrits,* celle des éditions, et celle enfin des traductions en toute langue : le tout est précédé d'une préface latine , bien écrite et bien pensée.

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