IOETES LATINS MODERNES. EXAMEN DE CES DEUX QUESTIONS : « LES MODERNES
PEUVENT -ILS BIEN ECRIRE EN LATIN? SONT-ILS BONS JUGES DE LA LATINITE DES ANCIENS? » YIE DE JEAN SECOND. SES OUVRAGES ET PARTICULIE-
t SEMENT SES BAISERS. TRADUCTION DE CE DERNIER OUVRAGE, v
Pendant les quinzième et seizième siècles, même durant une grande partie du dix-septième, les poètes latins abondoient en Europe. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, la Pologne et la Hollande, en comptaient chacune, aux époques les moins fertiles , plus que l'Empire romain n'en avoit possédé au siècle d'Auguste. Toutes les langues modernes, à l'exception de l'italienne, Curent long-temps rudes et grossières. * Aussi, tandis que les plus beaux esprits de l'Italie s'honoraient d'employer l'heureux idiome consacré par les chefs-d'œuvre du Dante et de Pétrarque, les génies poétiques que le nord de l'Europe enfantoit, abandonnant au vulgaire l'usage d'un jargon barbare à peine suffisant pour l'expression de ses besoins, choisissoient pour interprète de leurs pensées cette belle langue latine retrouvée dans les débris de l'antiquité, et ressembloient à des Romains dispersés sur le sol de la
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Germanie ou des Gaules. Maïs , h mesure que les langues vivantes se perfectionnèrent, les langues anciennes leur cédèrent le domaine de l'imagination, et se retranchèrent dans celui de la science : les Muses latines cessèrent d'être invoquées, et chaque peuple d'Europe eut son Parnasse national. La racé des Virgiles, des Horaces et des O vides jnodernes se conserva encore quelque temps dans l'enceinte des collèges ; mais elle finit par s'y éteindre, et M. le Beau, si je ne me trompe,* a été, parmi nous, le dernier des Romains.
Boileau regardoit comme impossible de bieti écrire dans une langue morte : il ia soutenu fort ingénieusement cette thèse dans un dialogue qu'assez peu de personnes connoissenl, quoiqu'il fasse partie de ses œuvres complètes. La scène est au Parnasse. En présence d'Apollon, des Muses et d'JJorace, du Perrier, Ménage et Santeul s'escriment de leur mieux à faire des vers latins; quand il leur manque une épithète, ils la demandent à un vieux bouquin nommé Ravisius Textor, qui leur fait fidèle compagnie , et ils l'acceptent si elle cou vieryt à la mesure, sans se mettre aucunement en peine du sens. Horace, pour se mieux moquer d'eux , imagine de faire de son coté des vers fr an cois, et il commence ainsi :
Sur la rive du fleuve amassant de l'arène.
À ce début , Santeul , Ménage et du Perrier se récrient : On ne dit pas, la rive du fleuve, mais, le bord de la rivière; on ne dit pas, amasser de l'arène, mais, amasser du sable. « Vous êtes plaisants, répond Horace;. « est-ce que rive et bord ne sont pas synonymes aussi
« bien que fleuve et rivière? comme si je ne savois pas « que, dans votre cité de Paris, la Seine passe sous le « Pont-Nouveau. Je sais tout cela sur l'extrémité du « doigt. »> Nouvelles exclamations sur l'impropriété de tous ces mots de cite, de pont nouveau et $ extrémité du doigt. Horace alors dit à ses censeurs : « Puisque « je parle si mal votre langue, croyez-vous, messieurs « les faiseur^de vers latins, que vous soyez plus habiles « dan* la nôtre? » ,
On pourrait imaginer que, dans ce dialogue, Boileau n'a voulu que faire une plaisanterie , et que ce n'étoit pas là son dernier mot sur la poésie latine moderne. On se tromperoit : Boileau, tout en riant, a exprimé sa véritable opinion. Nous en avons la preuve dans une lettre écrite à son commentateur Brossette. « Je « suis assuré, dit-il, que, si Térence et Cicéron reve- « noient au monde , ils riroient à gorge déployée des « ouvrages latins des Fernel, des Sannazar et des « Muret.... Quel moyen d'égaler Horace et Virgile « dans une langue dont nous ne savons pas même la « prononciation?... Comment savoir en quelles occa- « sions, dans le latin, le substantif doit passer devant « l'adjectif, ou l'adjectif devant le substantif? Cepen- « dant, imaginez-vous quelle absurdité ce seroit en « françôis dédire, mon neuf habit, au lieu de, mon « habit neuf: ou, mon blanc bonnet, au lieu de, mon k bonnet blanc, quoique le proverbe dise que^'est la « même chose* * '
J'oserai ditfe que, sur ce dernier point, le raisonnement de Boileau fce me semble pas absolument juste. Il assimile deux choses différentes, c'est-à-dire le
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latin qui est une langue transpositive , et le françois dont la construction est analytique \ et, quand il conclut de Tune à l'autre, la conséquence qu'il tire manque nécessairement d'exactitude. Dans le françois, la place respective du'substantif et de l'adjectif est rarement arbitraire : l'usage a déterminé les cas dans lesquels l'adjectif suit ou précède, le nom; et intervertir cet ordre, c'est mal s'exprimer, et quelquefois même dénaturer la pensée. Il n'en devoit jamais être ainsi dans le latin, où les mots n'étoient pas rangés dans un ordre nécessaire, et se plaçoient , au gré de f écrivain , de la manière qui lui setobloit la plus favorable, soit à l'effet pittoresque, soit à l'harmonie de la phrase.
Sur l'article de la synonymie, l'objection de Boileau paroît beaucoup plus forte. Il est certain que, dans le latin, comme dans toutes les autres langues, les termes les plus semblables en apparence a voient entre eux des différences plus ou moins sensibles y et que ceux mêmes qui étaient absolument synonymes (s*il en existait de tels en effet), ne pouvaient pas s'employer indistinctement dans tous les, cas. Ainsi, les quatre mots latins par lesquels on désigne le bord d'un, courant . ou d'une masse d'eau quelconque, ora 9 ripa, tittus et margo, ne se disoient pas indifféremment du fcord d'un ruisseau, d'un rivière, d'un lac ou d'une mer. Enfin, les Romains de voient reconnoître des impropriétés de termes, comme seroient en françois, le rivage d'un ruisseau, elles cotes (Tune rivière; et probablement les latinistes modernes ont dû en commettre beaucoup de semblables, même depuis qu'ils ont h leur usage les Synonyn&s latins de M. GardtnrDuroé-
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nil. H y a cependant ici deux remarques essentielles h faire. Chez les Romains i les conditions étant moins inégales et surtout les rangs plus confondus que parmi nous , les mots n'étoient pas divisés en termes rîbbles et ai termes roturiers; il n'y a voit pas les expressions du peuple et celles de la bonne compagnie. I>'un autre côté, leur poésie, bien autrement différenciée de la prose par le rhythme, que la nôtre ne l'est par la rime et le compte des syllabes, n'avoit pas besoin', comme celle-ci, d'avoir un dictionnaire particulier de mott exclusivement affectés à son service. La conséquence de ceci est que leurs écrivains connoissoient moins que les nôtres, de ces termes semblables par le sens et l'acception, mais entre lesquels la convention et l'usage ont pourtant établi une distinction , et qu'il faut bien se garder de prendre les tins pour les autres* On peut croire, d'après cela-, que nos latinistes modernes ont couru, moins souvent que Boileau ne l'imagirioit, le risque de commettre des impropriétés ou plutôt des inconvenances de style. Au reste, ils a voient un moyen assez sûr d'échapjper entièrement à ce danger, c'étoit de n'employer que ce qu'on appelle en grammaire de» phrases faîtes, c'est-à-dire des combinaisons de mot» consacrées par l'exemple dé quelque bon auteur, et de se résoudre k ne faire tfue des centons en prose ainsi qu'en vers*. Ce procédé a réiissi à plusieurs d'entre eux \ anciennement, Vida et Sannazar, et* dans dès temps plus rapprochés , Vantère, Rapin. et quelques autres , ont fait des poëmes d'une latinité d'autant plus agréable, qu'elle ne peut être suspecte. Virgile et Ovide étoient pour eux comme des dictionnaires, non de mots isolés,
mais d'expressions composées qu'ils assembloient et unissoient ensemble avec adresse, pour exécuter les tableaux conçus par leur imagination. Les produits d'un semblable travail ne pouvoient pas être exempts d*un peu de gêne, de sécheresse et de roideur ; ce* ne sont pas des peintures où la main de l'artiste s'est promenée librement et a fondu les couleurs de manière à ne pas laisser apercevoir le passage de l'une à l'autre ; mais ce sont du moins des mosaïques dans lesquelles des fragmentsde beaux marbres antiques diversement colorés forment presque des nuances par leur assortiment, et produisent un effet total assez agréable aux yeux de qui ne les examine pas de trop près.
Il y a une témérité bien plus étrange que celle de faire du latin, c'est, dé censurer le stylfrdes écrivains de l'ancienne et véritable latinité , - c'est de trouver des fautes contre le dictionnaire, la grammaire et le bon usage dans des auteurs qui se servoient de leur propre langue, dans les lieux et dans les temps où on la parloit le mieux. Depuis la renaissance des lettres ; il s'étoit formé, en Europe, une secte de Cicéroniens qui ne vouloient reconnaître pour bon latin que les tours et les expression^ de l'orateur romain, et qui, en conséquence, trattoient de style corrompu celui des meilleurs écrivains de Rome, sous les premiers successeurs d'Auguste. Tacite étoit, en particulier, l'objet de leur dédain ridicule; il lui avoient même interdit l'entrée des classes , de peur que les écoliers ne se missent à écrire en aussi mauvais latin que lui; et ce n'est guère qu'à la fin du dernier siècle que quelques professeurs plus hardis ont bravé ce danger en leur mettant Tacite
entre les mains. Un des meilleurs latinistes modernes et des plus habiles imitateurs de Cicéron, Muret, étoit loin de partager ces absurdes préventions. « Qui som- « mes- nous, s'écrie-t-il, pour censurer le) style d'un « écrivain tel que Tacite? Comment osons-nous criti- « quèr sur leur propre langue des hommes dont les « cuisiniers et les palefreniers savoient mieux le latin « que nous ne le saurons jamais ! » On raconte que Massillon a donné une plaisante leçon à ces prétendus gourmets de latinité. Il avoit été chargé, à l'Oratoire, de composer un discours pour je ne sais quel exercise public. Les examinateurs trouvèrent sa harangue d'un latin détestable, et lui enjoignirent d'en faire une autre : son second discours v fut jugé cent fois plu$ mauvais encore que le premier. Ce n'éloit, disoit-on, qu'un tissu de barbarismes , de solécismes , enfin de platitudes dignes du plus grossier écrivain du Bas-Empire. L'auteur avoit formé son style sur celui des plus méchants auteurs : que n'a voit-il pris Cicéron pour modèle ! Massillon , alors , tira de dessous sa robe un papier sur lequel toutes les tournures et toutes les expressions de son discours étoient justifiées par des passages de Cicéron , dont l'application étqit fort juste et l'indication très exacte. Le discours de Massillon pouvoit n'être pas d'un excellent style, quoique tous les éléments en eussent été pris dans l'écri- •vain le plus classique de l'ancienne Rome; mais il est plaisant de voir des Cicérpniens blasphémer, sans le savoir, l'objet de leur adoration exclusive, et traiter insolemment de barbarismes, des expressions qu'ils ne se souvenoient plus d'avoir admirées H. 5
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dans l'oraison pro Cluentio ou le traité de Nalarâ Deorum.
Me voici un peu loin de mon objet, qui est l'examen (Tune traduction libre en vers des poésies de Jean second. Mais Jean second est un des auteurs qui ont le plus honoré la latinité moderne; et il m'a semblé que quelques réflexions sur ce point de littérature, qu'on a rarement occasion de traiter, ne seroient pas , en cette circonstance , un préambule absolument déplacé.
Jean second , né à La Haye en 1 51 1 , est ptycé, d'un consentement unanime, à la tête de cette foule de poètes latins qui ont illustré le seizième sièclÇ. Son imagination amoureuse et poétique, fécondant une idée voluptueuse déposée dans quelques vers de Catulle, a créé le Baiser, espèce de petit poëme erotique qui n'a d'autre qualification que le nom même du doux sujet qu'on y traite sous raille formes diverses. Aussi a-t-il joui des honneurs réservés au génie de l'invention : seul , parmi les modernes imitateurs de la poésie de Virgile, d'Ovide ou de Tibulle, il a mérité, il a obtenu d'être imité lui-même , comme ses maîtres , d'abord dans la langue qu'il avoit apprise d'eux, et ensuite dans la plupart des langues que l'Europe parle aujourd'hui.. Plusieurs circonstances relatives à sa personne s'unissent pour rehausser la gloire de ses écrits. Jean second fat un phénomène de la nature autant qu'un prodige de l'éducation. Exemple de la plus rare précocité, il possédoit parfaitement le latin, à l'âge où les autres savent à peine bégayer leur langue maternelle. Destiné au barrçau, il fut envoyé en France auprès du célèbre
jurisconsulte Âlciat , dont il devint relève chéri. Légiste, orateur et poète pfésqu'au sortir du berceau, on le vit , cultivant à la fois tous les arts du dessin, manier habilement le pinceau, le burin et le ciseau. Entraîné par l'activité de son esprit et de ses sens yers tous les objets qui lui promettoient des lumièreà ou des jouis* sances nouvelles , il se trouva trop à l'étroit dans les murs de sa ville natale , et se mit à parcourir la Belgique, la France, l'Italie, et l'Espagne. Le plus grand monarque de cette époque où tous les trônes de l'Europe étoient occupés par de grands princes , Charles- Quint, conçut pour lui la plus vive affection; il l'emmena dans son expédition contre Tunis , comme un utile et glorieux témoin des exploits qu'il préparoit; et, au retour, Voulant envoyer complimenter le Saint- Père, il le désigna comme le plus digne de parler la langue des anciens maîtres du monde dans la capitale de leur Empire. Jean second a laissé des épigrammes, des odes, des pièces funèbres, des sylves , deux livres de lettres, trois livres d'élégies et un livre de baisers. Quelle longue suite d'années fallut- il pour suffire à tant de talents variés, à tant de connoissances diverses, à tant d'ouvrages excellents, à tant de voyages lointains? Jean second mourut avant d'avoir atteint sa vmgt-einquième année. Il avoit beaucoup vécu dans ce court espace de temps; il avoit connu les charmes de la composition, l'ivresse de la gloire et les douceurs de l'anjitié : il avoit aussi goûté les délices de l'amour, et l'on croit qu'elles ont abrégé les jours du poète qui les chanta si bien. L'éloge de Jean second seroit bien loin d'être achevé , si je n'ajoutois que son ame étoit
plus belle encore que son génie, et qu'il fut un modèle de piété filiale et dé tendresse fraternelle. Ses parents, inconsolables de sa perte, lui firent élever^ à Tournay, dans l'abbaye de Saint-Àmand, un tombeau sur lequel on lisoit cette inscription simple et touchante : « Une « mère, des frères* des sœurs, o^ élevé ce monument « des plus tristes regrets à Jean second, orateur, « peintre , sculpteur et poète , également habile et cé- « lèbre, enlevé à leur amour par'une mort prématurée. « Il a vécu -vingt-quatre ans dix mois et dix jours. », Sa tombe fut violée et détruite, quelque temps après, par les anabaptistes, secte alors aussi furieuse qu'elle est devenue depuis douce et paisible : l'abbé de Saint- Àmand fit rétablir le monument.
Les Baièers de Jean second ont été traduits trois fois en prose , par Moutonnet de Clairfons , Simon de Troyes et Mirabeau. Les traducteurs ou imitateurs en vers dont encore plus nombreux. Baïf , Deàportes et Rémi fielleau, presque contemporains du poète, lui ont souvent emprunté des idées , et quelquefois des pièces entières. A cette époque , il sembloit que la poésie françoise fut toute propre à imiter les mignardises du latin de Jean second. Jean second et tous les autres poètes latins rpodernes s'étoient donné indéfiniment la liberté de créer des diminutifs par analogie* c'est-à-dire en prenant pour modèle ceux qu'on voit employés dans Catulle, et quelques autres élégiaques. La poésie françoise, qui ne sa voit alors que se calquer sur les languestanciennes, croyoit s'enrichir en se chargeant tous lés jours de quelques noiyreaux diminutifs, qui en engendrôiertt d'autres à leur tour : ainsi , de
DigitizSd by
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larme , on avoit fait larmette * et larmette bientôt donna naissance h larmelette. ,
Enfin, Malherbe vînt, et fit disparoître pour jamais les diminutifs, avec les épithètes composées, et tous ces autres débris du grec et du latin, maladroitement importés dans notre poésie. La réforme fut complète, et trop complète peut-être : nous n'avons plus assez de diminutifs ; le peu qui nous en reste est suranné ou ridicule, et nous ne pouvons en créer pour le besoin , comme font les autres peuples , puisque notre langue* sous le prétexte de se fixer, s'est presque interdit le droit de faire aucune acquisition nouvelle*
Les Baisers de Dorât, imités. de Jean second, ont dû une triste célébrité aux nombreuses épigrammes dont ils furent l'objet. Pour faire pièce au poète, et mieux décrier ses vers, on vanta beaucoup les vignettes, fleurons et culs-de-lampe dont ils sont décorés, et qui, en vérité, tie valent pas mieux dans leur genre. C'est, dans les uns et dans les autres, la même afféterie, la même pauvreté de dessin, la même mesquinerie de costume. Dans les gravures comme dans les poésies , on ne voit que des sophas, des alcôves, des rideaux et des carreaux, ou bien, si la scène est en plein air, des bancs 4e gazon , des bosquets de charmille et des berceaux de fleurs. La belle Thaïs est toujours vêtue de gaze; et une chaîne de rubans est la barrière qui s'oppose aux transports de son amant. Le langage , le ton et les manières des personnages répondent à leur ajustement. Leurs amours de boudoir n'ont ni ardeur ni abandon : on croit voir que l'amant, Août en parlant beaucoup de la fureur de ses baisers, craint d'effacer le rouge et
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de déranger Içs mouches de sa maîtresse. Enfin, tout ce qu'il y avoit de passionné dans les sentiments du poète original, s'est affadi, s'est éteint dans le galant verbiage de son imitateur. v
M. Loraux se montre plein d'une vive et profonde admiration pour son original. C'est un sentiment qu'on doit s'attendre à trouver chez tous les traducteurs , et dont l'excès même est fort excusable en eux. Il faut souvent estimer un auteur plus qu'il ne vaut, pour prendre la peine de le traduire; et il peut en résulter qu'on le traduise mieux. Épris des charmes du latjn de Jean second, M. Loraux ne s'est pas borné, comme tous les écrivains dont j'ai parlé , à donner une imitation des Baisers; il a le premier fait passer dans notre langue le livre d'odes et, un des trois livres d'élégies ; et, si le public encourage son travail, il promet de compléter la traduction des œuvres de son poète chéri. Il n'a point adopté le système d'une traduction fidèle; Comme il le dit lui-même , si l'on doit aux classiques une fidélité respectueuse, il est permis de se mettre un peu plus à l'aise avec un poète de la latinité moderne. J'aimç à lui rendre cette justice, qu'en général les retranchements, les additions, en un mot, les changements qu'il s'est permis , lui ont été indiqués par un goût délicat et sûr. Il a eu le soin de mettre son style en harmonie avec les sujets : plus travaillée, plus forte de poésie dans les odes, sa diction a plus d'abandon et d'entraînement dans les Baisers, plus de mollesse et de douceur dans les élégies. Je ne puis taire cependant que sa versification ressemble quelquefois à cçlle d'un homme encore peu initié dans les secrets ou du moins
peu exerce dans la pratique de cet art difficile. Il n'est pas exempt de fausses césures , d'enjambements vicieux et de rimes inexactes : ces négligences (car je ne pense pas qu'une qualification plus sévère leur convienne) peuvent être aisément réparées. Son plus grand tort peut-être, celui qui certainement nuit le plus au bon effet de sa versification , c'est d'avoir terminé un assez grand nombre de périodes par un vers qui attend sa rime. Il faut, en général, qu'à la fin de toute phrase un peu longue, l'esprit et l'oreille soient complètement satisfaits tous deux., et, pour ainsi dire, s'arrêtent dahs un plein repos. C'étoit autrefois une règle étroite, même dans les alexandrins , que la pensée et la rime s'achevassent ensemble. On s'est relâché de cette obligation dans les grands vers à rimes plates; mais je crois qu'elle a conservé toute sa rigueur à l'égard des vers de toute mesure et à rimes croisées. .
Poésie italienne.