‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 10 sur 38 · MEDECINE · texte numérisé non relu

MEDECINE

OillGIKB ET HISTOIRE DE CETTE SCIENCE. EXAMCM DES SENTIMENTS OPPUSÉS

DONT ELLE ESI l'oiUET. — HIPPOCRATE.

La médecine est-elle une science réelle ou chimérique , utile ou nuisible? a-t-elle plus d'avantages que d'inconvénients , ou le contraire ? Voilà une question qu'on agite aussi souvent qu'on y est ramené , c'est-àdire à chaque instant , et sur laquelle il est presque impossible qu'il n'existe pas un dissentiment perpétuel. Dans les matières d'esprit et de goût, on peut espérer quelque rapprochement , quelque accord d'opinions; mais, ici, le caractère et le tempérament, l'état de la santé et celui de l'ame , la crainte ou l'espoir, la joie ou la douleur, la reconnoissance ou le ressentiment , nos intérêts les plus chers et nos affections les plus vives , sont les éléments variés et variables dont notre jugement se compose. Doit-on être étonné s'il diffère ? Pour débattre la question avec une

108 SCIENCES BT ARTS.

impartialité absolue, il faudrait n'appartenir ni au corps des médecins, ni à celui des malades. On peut ne pas se faire recevoir dans le premier; mais inévitablement on est immatriculé dans l'autre tôt ou tard : tout homme est malade émérite , malade en exercice , ou malade expectant. Dans ces diverses situations , comment avoir ce désintéressement personnel qui est le meilleur gage de la justesse des opinions ? Sur le fait de la médecine , la société se divise en deux classes principales, les croyants et les incrédules. Les uns, dans un cas de maladie, attribuent à la médecine tout le bien qui se fait ; mais aussi ils lui imputent tout le mal , quoique souvent elle soit innocente de l'un comme de l'autre : ils ressemblent un peu , dans leur foi superstitieuse , à ces habitants de la Chine qui comblent leurs idoles de caresses et de présents , dès qu'il leur survient quelque chose d'heureux , et, au moindre revers, les accablent d'injures et de coups. Les autres font honneur à la nature de toutes les guérisons (|ui s'opèrent, et s'en prennent à la médecine , de toutes celles qui ne se font pas. Suivant eux , on ne meurt jamais de sa maladie, mais toujours de son médecin : ils l'ont tué y voilà leur mot, et ils le disent d'un octogénaire comme d'un adolescent; ils ne mettent pas seulement toutes les morts sur le compte de la médecine, ils y mettent aussi toutes les maladies : peu s'en faudroit qu'ils ne prissent à la lettre le mot de Sganarelle : Hors de là, ou je te donne la fièvre , et ne crussent bonnement que les médecins ont la main pleine d'infirmités et d'accidents qu'ils répandent à volonté sur le pauvre genre humain , pour avoir le plaisir de ne les pas

guérir et puis de s'en faire payer. Je n'ai parlé jusqu'ici que des gens qui veulent être et qui se croient sensés; il en est d'autres qui, sans savoir ce que c'est que la médecine , ni en quoi elle est digne d'éloge ou de blànie, ont pris le parti de s'en moquer en toute occasion : de ceux-là je ne dirai rien, sinon que je les plains d'être venus si tard et de faire un métier que Molière a rendu bien difficile.

Ne seroit-il donc pas possible d'amener les esprits à une opinion modérée et à peu près uniforme sur la médecine? Quand je dis la médecine , je dis aussi les médecins, car je n'ai jamais imaginé qu'on pût les séparer. Ce qui constitue réellement la médecine, ce sont les travaux des médecins, c'est ce qu'ils ont observé et pratiqué dans tous les temps et dans tous les lieux ; hors de là , je ne vois plus qu'un être de raison , une abstraction chimérique : aussi la fameuse phrase de J.-J. Piousseau, que la 7?iédecme vienne donc sans le médecin, est un pur sarcasme, et signifie simplement que Rousseau vouloit guérir ou mourir tout seul. Il est reconnu que ce philosophe se plaît trop souvent à confondre l'état de nature et l'état de société, et que de là découlent la plupart de ses erreurs. Ce tort de sa raison , ou plutôt ce stratagème de son esprit sophistique , se fait sentir à chaque ligne de son éloquente invective contre la médecine : il donne aux nations policées du dix-huitième siècle des leçons qui ne seroient bonnes que pour des patriarches ou des sauvages, en supposant qu'ils pussent en avoir besoin. Si la soumie de maux que la nature nous a imposée originellement ne s'étoit pas accrue , ce que nous au-

rions de mieux à faire, peut-être, seroit d'abandonnei' à la nature elle-même le soin de nous en délivrer par la guérison ou par la mort; mais on ne peut nier que la civilisation n'ait enfanté une foule de maladies qui seroient inconnues sans elle. La nature, qui fait toujours tout ce qu'elle doit, mais ne va jamais au delà, se cliargera-t-elle de remédier à des maux qu'elle ne nous a pas donnés ? ajoutera-t-elle à ce quelle a mis en nous de force vitale , de quoi nous faire soutenir jusqu au boul les rudes assauts que nos passions factices et intempérantes livrent chaque jour à notre santé? augmentera-t-elle nos facultés réparatrices en proporlion des pertes ruineuses et des altérations profondes que font subir à notre organisation Tabus des choses innocentes et l'usage des choses pernicieuses? non, assurément ; et, si nous voulions guérir dune manière toute naturelle, en vivant d'une manière qui ne l'est nullement ; si, faisant tant de choses pour devenir malades, nous ne faisions rien pour cesser de l'être, il est présumable que nous serions presque tous emportés par nos premiers excès, et que fort peu d'entre nous alteindroient le terme ordinaire de la vie. Nous nous sommes donné des maladies: nous devons accepter des médecins. Les plaisants diront que ce seroit bien assez des maladies; mais nous sommes convenus de ne pas faire attention aux propos des plaisants.

Originairement, qu'est-ce qu'un médecin? C'est un homme qui a observé sans cesse les faits relatifs à la santé, et les a enregistrés soigneusement pour en tirer des conséquences au besoin; qui a reconnu ,

distingué et décrit les diverses maladies d'après leurs symptômes particuliers ; de leurs effets sensibles est remonté à leurs causes secrètes; a proposé, pour chacune d'elles, le remède qui lui étoit indiqué par le principe même du mal, et a constaté l'effet de ce remède, pour en faire de nouveau l'application dans tous les cas où la ressemblance des signes pathologiques aura dénoté une maladie, soit identique, soit analogue. Maintenant , supposez que cet homme a vécu des milliers de siècles, présent à la fois dans toutes les parties du monde connu, et vous aurez à peu près le médecin de nos jours , s'il possède à fond , comme il le doit, la science médicale ancienne et moderne, théorique et pratique, et si, aux lumières réfléchies que les livres lui ont offertes, il a joint les lumières directes et immédiates que fournit l'expérience personnelle. Un telle homme n'en sait-il pas plus nécessairement sur la nature d'un mal et les moyens de le guérir , que le malade lui-même et tous les ignorants qui l'entourent? Si l'on m'accorde ce point (et je doute qu'on puisse me le refuser sérieusement), voilà l'utilité delà médecine reconnue j et j'aurai bon marché maintenant de toutes les objections qu'on fait contre elle. C'est une science conjecturale, répète-t-on sans cesse; mais, excepté les sciences du calcul, toutes les autres sont-elles donc si positives? La morale, cette médecine des âmes , qui a aussi ses aphorismes et ses ordonnances, fait-elle autre chose que conjecturer le principe caché de nos actions, d'après nos actions même, et ensuite l'efficacité des pi-ései-vatifs ou des remèdes qu'elle nous prescrit, d'après la nature plus

OU moins bien connue de nos affections internes, c'est-k-dire de nos passions et de nos vices? Une conjecture ou une observation isolée , justifiée par une longue série de faits uniformes , devient un principe ; et l'assemblage d'un certain nombre de principes forme une science. C'est ainsi que la médecine a ses règles fixes , et que , dans les maladies simples et régulières, elle est parvenue à prédire la naissance, la durée, la fin et le retour périodique des crises, avec autant de précision et de sûreté que l'astronomie prédit les conjonctions , les phases et les éclipses d'une planète soumise h des lois connues ; mais aussi elle a , comme l'astronomie, ses anomalies, ses astres vagabonds , ses comètes^ qui échappent à tous les calculs, et ne se prêtent à des conjectures que pour les mettre en défaut le plus souvent. Les médecins commettent des erreurs : hélas! oui, l'on n'en peut douter; et la meilleure preuve qu'on en ait, c'est qu'ils sont des hommes comme nous. Leurs méprises sont meurtrières : cela est encore trop vrai; il seroit préférable, sans doute, qu'ils descendissent dans les ténébreuses profondeurs de notre organisation , plus avant qu'il n'est permis d'y pénétrer, ou que leurs bévues ne fussent pas plus funestes que celles d'un antiquaire qui prendroit un Septime-Sévère pour un Pertinax , et d'un astronome qui se tromperoit, du Nord au Sud seulement, sur la direction d'une comète. Mais l'un et l'autre sont à jamais impossibles; et les choses n'en iroient pas mieux , quand ce seroient les malades eux-mêmes qui remplaceroient les médecins. On reproche aigrement à ceux-ci de n'être pas d'accord

entre eux. Préféreroit-on qu'ils s'entendissent tous pour nous abuser, comme le conseilloit IM. Fillerin a MM. Tomes et Desfonandrès, qui avoient eu l'étourderie de disputer devant Sganarelle? La différence de doctrine entre médecins diminue notre confiance et leur considération : ce n'est un malheur que pour eux; et il en résulte des débats qui définitivement tournent au profit de la médecine et de l'humanité. Une vérité combattue résiste et s'affermit , une erreur attaquée se défend , mais à la fin succombe : sans ces contradictions dont nous nous plaignons , tant de faux systèmes qui ont disparu subsisteroient encore. Je n'ajoute plus qu'une considération, et je l'emprunte à un médecin qui a l'amour et la religion de son art , et qui sait en parler éloquerament; c'est le docteur Pariset. On disputoit avec lui, en ma présence, sur la réalité de la médecine: « Si la médecine, répondit- « il, étoit un art purement cabalistique, croit-on o que, dans tous les siècles et chez toutes les nations, « tant d'hommes de génie, qui étoient aussi des « hommes de bien , se fussent appliqués sans relâche à « perfectionner un mensonge et se fussent accordés « unanimement à garder un secret si odieux , sans y « être obligés par la foi du serment? » J'avoue que cette preuve morale fit une profonde impression sur moi , et je crois que les lecteurs n'en seront pas moins frappés. En effet, c'est un noble et puissant argument en faveur d'une science, que la réunion du génie et de la probité dans plusieurs de ceux qui l'ont cultivée. A ce double titre , Hippocrate seul dcvroit suffire pour mettre la médecine à l'abri de nos soup- I. 8

çons OLilrageants et de nos attaques inconsidérées.

Les annales de l'univers offrent un petit nombre de génies vraiment créateurs qui ont, pour ainsi dire, conçu et enfanté une science tout entière; qui, s'ils n'en ont pas posé les dernières limites , ont du moins embrassé de leur vaste regard, et déterminé par des points fixes, que d'autres yeux nepouvoient apercevoir encore , l'horizon dans lequel dévoient s'étendre et se renfermer ses conquêtes futures ; qui , enfin , n'ont laissé à leurs innombrables successeurs Tespérance et le pouvoir d'en agrandir un jour le domaine qu'à la condition de suivre exactement leurs traces, et de partir du point précis où se sont arrêtés leurs pas, pour en faire au delà quelques autres. Hippocrate est un de ces rares génies ; il est le fondateur de la médecine ; et , depuis vingt-deux siècles et plus qu'elle est pratiquée dans l'Europe et dans l'Asie , avec tout ce que l'intérêt de la gloire et de la fortune peut ajouter d'ardeur à Tintérêt de l'humanité, cette science n'a fait que décrire un long cercle d'erreurs pour s'être écartée des principes d'Hippocrate; et, lorsqu'elle y a été ramenée, ses progrès ont été presque insensibles: comme si les bornes assignées à l'art par le grand homme qui l'a inventé , étoient les bornes mêmes que la nature a prescrites à l'audace de nos recherches et au bonheur de nos découvertes !

Avant Hippocrate , la véritable médecine n'existoit pas. Les sectes philosophiques qui expliquoient ou plutôt inventoient à leur gré les éléments constitutifs et les lois générales de l'univers , daignoient quelquefois laisser tomber leurs regards sur le corps humain,

et alors interprétoienl , chacune selon son système, les phénomènes de la vie et les mystères de notre organisation; mais elles n'en tiroient aucune conséquence applicable à l'art d'entretenir ou de rétablir la santé. De leur côté, les trois écoles de médecine, que formoient autant de branches de la famille des Asclépiades , iaisoient consister toute la science dans un certain nombre de recettes transmises de père en fils, ou inscrites sur des tablettes dans les temples d'Esculape; mais , dans leur empirisme héréditaire , elles n'imaginoient pas de remonter jusqu'aux principes et aux lois de l'économie animale , seul moyen de bien connoître la nature des accidents qui y portent le trouble, et d'en induire avec quelque certitude la nature des moyens qui peuvent y rétablir l'ordre. En un mot, les philosophes discouroient sur le physique de l'homme, sans qu'aucune expérience vînt confirmer leurs spéculations, ni aucun résultat les rendre utiles; et les Asclépiades agissoient sans qu'aucun raisonnement éclairât leur pratique , l'affermît dans sa marche , et lui permît de faire des pas plus rapides. C'étoient comme les deux moitiés d'une même science qui étoient restées séparées pendant long-temps, et qu'on n'avoit pas encore songé à réunir pour en former une science complète. Hippocrate, de la race des Asclépiades et le dix-huitième descendant d'Esculape , étudia la physique générale et la métaphysique sous les plus célèbres philosophes de son temps, enleva, pour ainsi dire , à ceux-ci la partie de la médecine qui étoit sans usage entre leurs mains , et la réunit dans les siennes à celle que déjà il possédoit à titre d'héritage. Cette

heureuse combinaison de moyens, qui étoit moins une révolution dans la science qu'une création de la science elle-même, a été attestée par les plus grands philosophes et les médecins les plus renommés de l'antiquité; entre autres Celse a dit: Hippocrates Cous, prinius quidem ex omnibus memoriâ dignis , ab studio sapientiœ disciplinam medicinœ separavit, vir et arte et facundiâ insignis. « Hippocrate de l'île de « Cos , le premier de tous les médecins dignes de mé- « moire, homme également fameux par son éloquence « et par son habileté , sépara la médecine de l'étude « de la philosophie; » c'est-à-dire,; ravit aux écoles de philosophie la science physiologique qu'elles avoient en quelque sorte usurpée, et la restitua aux écoles de médecine, à qui elle appartenoit légitimement.

Avant Hippocrate, les médecins passoient tout le jour au coin des rues ; et , là , les malades envoyoient , venoient, ou enfin se faisoicnt appoiter pour les consulter. Il ne faut en rien conclure contre la dignité de celte profession chez les Grecs. Dans nos mœurs, telles que le climat les a créées en partie , le coin des rues et des carrefouis n'est un poste convenable que pour ces chirurgiens ou ces vétérinaires de la plus humble espèce, dont les uns démantèlent les mandibules de la populace, et les autres mutilent nos animaux domestiques. Mais, sous le beau ciel de la Grèce, dans des villes ornées de places et de portiques magnifiques, ce n'étoit pas dans le sombre intérieur des édifices, c'éloit en plein air, c'étoit dans des galeries ou des vestibules ouverts, que se traitoienl toutes les affaires publiques et privées; c'étoit là que les politi-

qiies débitoienL des nouvelles à leurs dupes , les philosophes |des rêves à leurs disciples, el enfin les médecins des ordonnances à leurs malades. Hippocratc établit le premier la coutume de visiter les malades chez eux, et de s'établir quelquefois à leur chevet, pour suivre les promptes variations des grandes maladies aiguës , saisir à temps les points critiques , et administrer aussitôt les 'remèdes. II fut donc l'inventeur de la médecine clinique , comme il l'avoit été de la physiologie médicale.

Il est aussi le premier, qui, considérant le corps humain comme une machine composée de solides et de fluides, et, par conséquent, soumise à toutes les lois de la dynamique et de l'hydrostatique , ait fait usage des mathématiques pour en expliquer le jeu et les altérations. Abusant de cette aj)plication ingénieuse et utile , les médecins , désignés par le nom de mécaniciens, n'ont plus voulu voir, dans toute l'économie animale , que des leviers , des contrepoids , des pompes aspirantes et foulantes; en un mot, que des forces et des résistances. Mais, en cela, Hippocratc, conmie on l'a dit de Fontenelle, a été le chef d'une secte dont il n'étoit pas. Ses écrits prouvent qu'il a reconnu dans nos humeurs une sorte d'attraction et d'affinité à peu près semblables à celles que la physique générale et la chimie ont découvertes depuis entre les parties de la matière inanimée; et c'est sur ce fondement que semble avoir été établie la doctrine des sympathies, dont les partisans sont les adversaires naturels des mécaniciens. H étoit dans la destinée d'Hippocrate que toutes les écoles le voulussent pour maître, toutes

tl8 SCIENCES ET ARTS.

les sectes pour fondateur. Les sectes empirique, méthodique et dogmatique se sont attribué cet honneur à l'exclusion l'une de l'autre ; chacune d'elles prétendoit être la fille légitime d'Hippocrate , et repoussoit les autres comme des sœurs adultérines : toutes avoient des droits égaux dont elles abusoient également.. Leurs différents systèmes sont dans les livres d'Hippocrate ; mais ils y sont comme vérités partielles , et c'est à tort que des sectes les en ont détachés pour en faire des vérités générales et uniques. Les siècles qui se sont écoulés depuis Hippocrate , ont été illustrés par l'invention de plusieurs grandes vérités physiques et métaphysiques , dont ses ouvrages, mieux interprétés alors, ont offert des traces légères, mais non pas équivoques. Je n'en citerai que deux exemples : le premier est le principe de la formation des idées , renfermé dans une phrase d'Aristote , et glorieusement développé par Locke ; l'autre est la circulation du sang , dont la découverte a immortalisé le nom d'un autre Anglois, celui du docteur Harvey : ces deux grands phénomènes de nos deux natures avoient été devinés et indiqués par Hippocrate. Les sciences les plus hautes et les plus utiles lui ont d'importantes obligations. C'est dans son fameux Traité de rAii\, des Eaux et des Lieux, que des moralistes et des politiques ont trouvé le type de leurs idées sur l'inlluence des climats. Montesquieu n'a fait qu'étendre et appliquer à la législation ce qu'Hippocj'ate avoit dit des températures , des saisons et des positions topographiques, relativement à l'hygiène. Les jurisconsultes ont donné force de loi à ses déci-

sions en matière de droit canonique , civil et criminel ; ainsi ses ouvrages sont devenus le code de la médecine légale. Enfin les littérateurs eux-mêmes ont admiré, ont pu prendre pour modèle son slj'le éminemment nerveux, précis, rapide et clair, qui joint la simplicité naïve à la richesse métaphorique , exerce profondément la pensée sans jamais la fatiguer , frappe par des énoncés lumineux, et saisit par de vastes aperçus.

Ce qu'on pourroit nommer la discipline médicale d'Hippocrate, n'est pas moins sublime que sa doctrine. Pénétré de l'excellence et de la dignité de son art, il exige que ceux qui le pratiquent soient ornés, non seulement de toutes les lumières de l'esprit, mais encore de toutes les qualités de l'ame. Ce précepte , répandu dans ses divers écrits , est l'objet unique d'un traité tout entier, de celui qui a pour titre : De decenti ornatà Medici. « Le médecin, dit-il, doit avoir de la discrétion et des mœurs ; autrement il sera le fléau des familles , en divulguant les secrets domestiques et en corrompant la vertu des femmes et des filles. Après s'être formé dans l'exercice de son art aux dépens des gens pauvres et obscurs, il ne doit pas, dès qu'il est parvenu aux honneurs de sa profession , se vouer exclusivement au service des gens riches et puissants. Qu'il n'aborde ses malades , ni avec cet air de gaieté ou de distraction qui insulte à leurs maux , ni avec ce ton brusque et bourru qui repousse leur confiance. Que, sachant différer ses besoins, interrompre son repos et , à plus forte raison , sacrifier ses plaisirs, il vienne avec empressement à la voix de tous ceux qui souffrent , leur parle avec douceur et avec

décence , les interroge avec soin , les écoute avec attention , ne repousse pas leurs désirs par caprice , et ne cède point à leurs fantaisies par lassitude ou par indiflerence. Enfin, qu'exempt d'orgueil et d'envie, il ne rougisse point d'invoquer les lumières de ses rivaux dans les cas difficiles , et n'attende pas , pour s'y résoudre, qu'il ne soit plus temps de demander des conseils. » J'aime à croire qu'en tout ceci du moins tous nos médecins sont les fidèles disciples d'Hippocrate.

Page 1