OUVRAGE DU DOCTEUR UOUSSEL SUR CE SUJET
Qu'on ne soil pas trop surpris de voir un homme étranger à l'étude des sciences naturelles , essayer de porter un jugement sur un ouvrage de médecine et de physiologie. Celui-ci, dont le sujet intéresse tous les lecteurs , est écrit de manière que tous puissent le lire et le comprendre. C'est un genre de succès que les savants ont trop long-temps dédaigné ; il répand les bienfaits de la science, il étend la gloire de ceux qui la cultivent. Il est des sciences de calcul et d'abstractions, dont les termes et les formules ne peuvent être traduits en langue vulgaire ; il est aussi des sciences d'analyse matérielle et de nomenclature, qui , ayant imposé des noms systématiques aux substances sur lesquelles elles s'exercent, et même donné aux opérations dont elles s'occupent, des noms nécessaires qui en renferment la déOnition , ne peuvent ni ne doivent renoncer à ce langage convenu; et, pour le dire en passant , tous ces lexiques particuliers ont un immense avantage sur le vocabulaire com-
mun : c'est d'établir un rappoi't invariable entre la même chose et le même mot , de sorte qu'en tout temps et en tout lieu, l'une soit exclusivement représentée par l'autre. C'est sans doute à cette qualité de leur langage , autant qu'à la nature même des objets de leurs travaux, que les mathématiciens et les chimistes de toutes les nations doivent de s'entendre et de s'accorder, en général, sur les procédés et les résultats de la science , tandis que les métaphysiciens et les littérateurs d'un même pays sont en perpétuel dissentiment sur tout ce qui concerne les opérations ou les plaisirs de l'esprit. Que ces sciences restent donc enveloppées du voile de leur langage mystérieux, puisqu'en elles les mots consacrés sont inséparables des choses, ou souvent sont les choses ellesmêmes. Leurs travaux, d'ailleurs , n'intéressant véritablement la société qu'autant qu'il en j)eut résulter des applications utiles pour le soutien ou l'agrément de la vie, pourvu que celles-ci soient divulguées et mises en pratique, il nous importe assez peu de connoître par quels calculs et quelles combinaisons l'on est arrivé a les découvrir. Il n'en doit pas être ainsi des deux sciences qui ont l'homme même pour objet, je veux dire la métaphysique et la médecine. Les phénomènes qu'elles observent et dont elles tirent des conséquences pour le redressement de notre raison ou le rétablissement de notre santé, ces phénomènes sont en nous , nous les sentons , et chacun de nous peut, par la seule réflexion, parvenir à les décrire, quelquefois même à les expliquer. Les métaphysiciens et les médecins de profession n'ont sur
les autres que l'avanlage d'en avoir examiné, rapproché, comparé un plus grand nombre, et d'en avoir lire des inductions générales qu'ils font ensuite tourner au profit des individus. 11 seioit donc ridicule qu'ils nous fissent un mystère des connoissances dont nous leur fournissons nous-mêmes la matière, et que, jusqu'à certain point, nous partageons avec eux. Les facultés de notre esprit et les organes de notre corps ne sont point des objets ignorés de nous ; leurs propriétés, leurs fonctions nous sont connues par le sens interne , encore plus que par les dénominations qu'on lem^ a données , et les définitions qu'on en a faites : or , il ne doit point être impossible à ceux qui les ont étudiées plus particulièrement, de nous en faire comprendre le mécanisme et le jeu, autant du moins qu'ils le comprennent eux-mêmes. Tout ce qu'ils peuvent à cet égard, ils le doivent, pour leur intérêt comme pour le nôtre. En tout, hormis dans les choses divines , l'intelligence est la mesure de la foi. Sans doute les esprits foibles et bornés croient d'autant plus qu'ils comprennent moins; mais les esprits sains et éclairés ont un très juste préjugé contre toutes les choses de pur raisonnement qui se refusent à leur compréhension ; presque toujours, dans ce cas, c'est la science ou le savant qui a tort; l'une est une chimère, ou l'autre un charlatan.
Malheureusement il est dans la médecine, ainsi que dans la métaphysique , beaucoup de mystères qui probablement seront toujours impénétrables. Il en faut prendre son parti , quoique cela soit très fâcheux, en médecine surtout. Il n'est pas absolument
nécessaire de savoir comment se forment les idées pour en avoir de justes et d'honnêles; mais, pour se bien porter ou se guérir , il seroit essentiel de connoîlre par cpielles causes la santé se conserve , se perd el se recouvre. Pourquoi faut-il que la plupart de ces causes soient encore inconnues ? Il n'y a qu'un moyen de diminuer les inconvénients attachés à l'obscurité de la matière, c'est de n'y point ajouter l'obscurité des explications. Le moins clair, et à coup sûr le plus funeste des médecins, seroit celui qui voudroit rendre raison de toute chose h lui-même et aux autres, et qui procéderoit en conséquence. Il faut savoir ignorer ce qu'on ne peut savoir, et s'arrêter quand on ne sait pas où l'on va. Puisque la nature agit toujours en nous dans le sens de notre conservation, ne vaut-il pas mieux, dans les cas obscurs , l'abandonner à elle-même, que de courir le risque de contrarier ses efforts , en cherchant à les seconder ? Grâces au ciel, les bons médecins de nos jours en sont revenus à ce principe salutaire. C'est depuis qu'ils savent plus, qu'on les voit ignorer davantage : il leur a fallu parcourir le domaine entier de la science , pour en reconnoître et en toucher les bornes ; ils essayent de les reculer , mais ils ne les franchissent pas. Leur raison , dégagée de l'esprit de secte et de système , ne craint plus de s'adresser à la raison de leurs malades; et ceux-ci, prudemment guidés dans une région ténébreuse qu'on éclaire à mesure devant eux, marchent vers le but avec une confiance qui le leur fait atteindre plus sûrement. Le conseil motivé semble avoir remplacé l'impérieuse ordonnance ; le
médecin prend avis du malade plutôt que de ses livres, se borne souvent à ralifier ce que lui-même il propose, ou du moins consulte en lui, pour l'application des remèdes , cet inslinct de désir ou de répugnance, dont les mouvements confus donnent quelquefois des indications plus certaines , surtout plus conformes à l'état individuel, que n'en pourroient fournir toutes les théories de la thérapeutique. Mais ce qui contribue principalement à répandre sur l'art de guérir une lumière qui deviendra chaque jour plus vive, plus étendue et plus profonde, c'est l'étude du moral de l'homme, qu'aujourd'hui nos plus habiles médecins unissent à celle du physique. De l'alliance de la médecine et de la métaphysique , est née , pour ainsi dire, une science nouvelle qu'on n'a point encore dénommée , mais que l'on connoit déjà par plusieurs productions distinguées , au nombre desquelles se place avantageusement l'ouvrage du docteur Roussel. Lorsqu'il parut , La Harpe en fit cet éloge dans sa correspondance littéraire : « M. Roussel écrit avec « élégance et intérêt , sans déclamation et sans fausse « chaleur. Ses observations sont d'un vrai philosoa plie, et son style est h la fois d'un écrivain sage et « d'un homme sensible. Quoique le fond de son ou- « vrage soit nécessairement un peu scientifique, il se « fait lire partout avec agrément. » En écrivant comme physiologiste sur les femmes , Roussel semble avoir voulu anuiser et, pour ainsi dire, Iromjier cette sensibilité qui les lui faisoit aimer comme homme, et à laquelle ses habitudes retirées et timides l'empèchoient de donner un exercice plus réel. Sans les diviniser ,
ni encenser galamment leurs charmes , il rend à leurs agréments physiques et à leurs qualités morales , un hommage senti et profond qu'elles sont faites pour apprécier davantage ; il les peint comme des êtres d'une organisation plus délicate , dont les sensations plus vives, plus fines et plus passagères, donnent aux déterminations de leur goût et de leur volonté, ce caractère de mobilité , d'inconstance et presque de caprice que les hommes ont peut-être tort de leur tant reprocher , puisqu'il naît de la source même de leurs plus séduisantes qualités. Parlant avec une pitié douce et caressante des maux auxquels leur complexion particulière et leur destination naturelle les ont assujetties, il leur prodigue d'affectueux conseils sur les moyens d'en prévenir , d'en détourner ou d'en arrêter les résultats funestes; et, comme la santé est la véritable base de la beauté , on croit sentir toujours dans sa tendre sollicitude pour l'une quelque chose du vif intérêt que l'autre lui inspire. Une des idées qui dominent le plus dans l'ouvrage de Roussel, c'est son opposition constante au système de quelques modernes, qui veulent que le corps humain soit une pure machine, composée de solides et de fluides mis en jeu selon les seules lois de la dynamique et de l'hydrostatique. Roussel admet une force intérieure qu'il regarde comme le vrai principe de toutes les opérations animales ; et c'est par-lk qu'il explique , ou plutôt qu'il se dispense d'expliquer tous ces phénomènes auxquels les matérialistes en médecine ont tant de peine à appliquer leur théorie des leviers et des contrepoids. Dieu lui seul, je crois, auroit le droit de
prononcer entre ces deux opinions, qui sont appuyées l'une et l'autre sur des raisons spécieuses auxquelles le défaut de preuves laisse un égal degré de force, ou, si l'on veut, de foiblesse; mais, du moins, l'opinion de Roussel a quelque chose de plus élevé , de plus noble , je diiois presque de plus moral ; et, ce qui est d'un avantage inQni en médecine , elle tend , dans les cas extraordinaires , à soustraire le malade aux dangereuses tentatives de l'art , pour le placer sous la sauvegarde de la nature.
J'avois d'abord le dessein d'exposer, en peu de mots , les principales idées de Roussel sur l'organisation propre des femmes, la dépendance réciproque de leur physique et de leur moral , leurs obligations comme mères et nourrices , etc. ; mais je me suis souvenu à temps que le panégyriste de l'auteur, M. Alibert , avoit semblé craindre lui-même d'entreprendre cette tâche. Ce n'est sans doute de sa part qu'un heureux artifice oratoire , qu'une prétermission habile , au moyen de laquelle il dit beaucoup de choses en déclarant qu'il ne dira rien ; mais mon insuffisance doit prendre à la lettre les motifs d'excuse que son adresse lui a suggérés.