‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 9 sur 38 · SES OUVRAGES. SA SOCIETE. SA PERSONNE · texte numérisé non relu

SES OUVRAGES. SA SOCIETE. SA PERSONNE

Je ne ferai pas l'analyse des ouvrages de M""^ de Lambert; tout le monde les connoît et les a lus avec intérêt. Je me bornerai donc à tracer quelques unes des réflexions qui se sont offertes à mon esprit , lorsque j'ai relu ces ouvrages.

Les deux principaux opuscules de M^e de Lambert sont ceux qu'elle intitule , ^vis d'une Mère à son fils, et Avis d'une Mère à sa file. Ces deux écrits, qui, par leur titre, ont tant de ressemblance, me paroissent cependant mériter des jugements différents. Le style du premier est le plus travaillé : il semble que M^^e de Lambert ait pensé que son fds examineroit la forme de ses leçons , tandis que sa fille seroit toute à la reconnoissance qu'inspirent les soins et les conseils d'une mère. Mais ces deux petits écrits diffèrent bien moins par le style que par le fond des idées. Il seroit difficile à la saine morale d'approuver une partie des conseils que M.^^ de Lambert donne à son fds. Dans ses leçons, l'ambition est prêchée sans nul déguisement. On y voit à découvert la vanité

d'une femme de qualité, qui veut absolument que son fils jette un grand éclat dans le monde; et Ton y aperçoit la tendresse aveugle d'une mère, qui croit ce fds doué de toutes les qualités propres à le porter sans peine au faîte des honneurs. Elle va jusqu'à lui dire : « On ne peut avoir trop d'ardeur de s'éle- « ver, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flat- « teuses. » Je ne m'arrêterai point à développer tout ce qu'une pareille morale renferme de dangereux et d'absurde. Celui qui croit qu'on ne peut avoir trop d'ardeur de s'élever n'est guère conséquent , s'il se montre délicat sur le choix des moyens; et celui qui pense qu'on ne peut soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses , est bien habile s'il ne se prépare des regrets.

M'"^ de Lambert cédoit à l'opinion; mais son esprit étoit juste, son ame étoit droite. Lorsqu'un auteur a reçu les qualités les plus estimables, s'il lui échappe des principes aussi hasardés que ceux qu'on vient de lire, il lui est bien difficile d'y rester toujours conséquent. Aussi, M°"^ Lambert dit-elle dans le même ouvrage : « Il faut , s'il est possible , mon « fils , être content de son état. Rien de plus rare et « de plus estimable que de trouvei- des personnes qui « en soient salisfaites. C'est notre faute. » Je voudrois bien savoir comment l'auteur concilioit ces idées avec celles que j'ai précédemment citées.

Si l'ouvrage sur lequel je viens de jeter un coup d'œil , mérite les observations que je me suis permises, il n'en sera pas moins toujours lu avec intérêt; il peut même être médité avec fruit , parce que la sa-

gesse qui manque au fond de cet écrit , se trouve dans les détails. Souvent il offre des observations fines, des principes justes, des sentiments vrais, des idées rendues avec élégance et précision. On sent que M"'*= de Lambert de voit parler des femmes à son fils. Le passage suivant me semble plein de raison, de grâce et d'esprit ; on y reconnoît une femme écrivant sur les femmes : « Vous savez qu'il n'est jamais « permis de les déshonorer. Si elles ont eu la foice blesse de vous confier leur honneur, c'est un dépôt « dont on ne doit point abuser. Vous le devez pour a elles, si vous avez sujet de vous en louer; vous le « devez pour vous-même, si vous avez sujet de vous « en plaindre. Vous savez de plus que , par les lois de « l'honneur, il faut combattre à armes égales : vous « ne devez donc pas faire à une femme un déshonneur a de son amour, puisqu'elle ne peut jamais vous « faire un déshonneur du vôtre. »

Je reprocherois quelquefois aux pensées de M'"^ de Lambert un peu de subtilité. Par exemple : « Il « n'y a que deux temps dans la vie, où la vérité se « montre utilement à nous : dans la jeunesse, pour « nous instruire; dans la vieillesse, pour nous cona soler. Dans le temps des passions, la vérité nous « abandonne. » Cette pensée a de l'éclat, elle est juste sous ([uelques rapports ; mais, si , dans l'âge mûr, nous avons repoussé la vérité pour n'écouter que les passions , en reparoissant dans la vieillesse , ne nous apportera-t-elle pas moins de consolations que de regrets?

Une haute et douce -sagesse, celle d'une mère, a

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dicté les conseils de M"'c de Lambert k sa fille. J'y verrois bien peu de choses à reprendre. IM'"^ de Lambert s'y montre indulgente sans foiblesse , sage sans austérité. On s'aperçoit aisément qu'elle a beaucoup lu Fénélon; mais elle n'imite ni ses idées, ni son style : ce qu'elle reçoit de lui, elle se l'approprie; tout est à elle. Il faut tant de justesse dans les conseils donnés à une jeune personne ; et , pour être justes , ces conseils ont besoin de convenir si parfaitement à son âge , à son humeur, à ses penchants , aux idées qu'elle a reçues ou qu'elle est sur le point d'acquérir, que, si j'avois une fille, j'hésiterois peut-être à lui confier l'écrit dont je parle ; mais je le lui lirois ; et mes observations n'auroient le plus souvent pour but que de lui en mieux faire goûter la sagesse.

Un des ouvrages les plus intéressants de M^^ de Lambert est celui qui nous offre ses réflexions sur la vieillesse. Il est curieux d'apprendre ce qu'une femme aimable, spirituelle, accoutumée à vivre dans le monde, pense de la vieillesse. Le moment où M"'<= de Lambert écrivit ses observations sur ce grave sujet , étoit précisément le plus difficile qu'il lui fût possible de choisir; elle touchoit à cet âge si redouté de son sexe. Plus tôt, cet âge ne s'aperçoit que dans un avenir éloigné; plus lard, on peut avoir trouvé des secours dans la raison et l'habitude : mais, je le répèle, le moment du passage étoit le plus difficile pour écrire de bonne foi. Une raison élevée et une sagesse douce caractérisent la plupart des réflexions de notre auteur; et son ouvrage est bon à lire à tout âge. Un peu d'humeur et de re-

gret se laisse cependant apercevoir quelquefois à Iravers sa philosophie; si l'on avoit besoin de preuves nouvelles pour se convaincre de tout ce qu'il en coule aux femmes du monde pour se résoudre à vieillir, on les irouveroit dans l'écrit de M™^ de Lambert. Je dirois volontiers que tant de regrets donnés par les femmes à la perte de leurs agréments extérieurs, sont moins leur satire que la nôtre. Il faut que nous soyons bien frivoles, bien enthousiastes des qualités passagères, et bien injustes envers les qualités durables , puisqu'une femme , aussitôt après avoir perdu les premières , n'aperçoit plus pour elle qu'abandon et tristesse parmi nous. Mais est-ce tout-à-fait notre faute? Les femmes, à cette époque redoutée, jugentelles bien notre position? ne boudent-elles pas comme ces enfants qui refusent les plaisirs qu'on leur offre, par dépit de ne pouvoir se mêler aux jeux d'autres enfants ? M."^^ de Lambert dit, en parlant des spectacles : « Rien de moins décent que d'y montrer « un visage sans grâce; dès qu'on ne peut plus parer « ces lieux-là , il faut les abandonner. » Je traduis littéralement celte phrase par ces mots : Il n'y a plus de plaisir au spectacle pour une femme, dès qu'elle ne peut plus y faire remarquer sa figure et ses grâces. Si l'on doute que ma traduction soit fidèle, il suffira, pour se détromper, de lire ce que M™*= de Lambert ajoute à la phrase citée : « Rien ne convient mieux « que de rester chez soi; l'amour-propre y souffre a moins qu'ailleurs. » Voilà un secret bien nettement révélé. Si j'étois femme, j'éprouverois peut-être la tyrannie de ce fatal amour-propre. Mais, n'étant

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point dans la position que je me permets de juger, j'avoue qu'un amour-propre extrême ne me paroît pas tellement inhérent à la nature des femmes , qu'elles ne puissent s'en affranchir. Est-il bien certain que, pour des femmes raisonnables, je dis raisonnables , car, pour les autres, on ne peut que leur répéter ces vers d'un poète philosophe :

Qui n'a pas l'esprit de son âge , De son âge a tout le malheur.

Est-il bien certain que, pour des femmes raisonnables, tout plaisir cesse au spectacle, quand elles n'y sont plus remarquées, et que les ouvrages dramatiques, le jeu des acteurs, les prestiges de la scène perdent entièrement leurs charmes , dès qu'elles n'ont plus l'espérance que , dans l'entr'acte , les regards se tourneront vers elles? Est-il parfaitement démontré que, dans un concert, le plaisir d'être vu soit tout, et que celui d'écouter ne soit rien? Dans les principes de M^^^ de Lambert, les réunions où l'on danse seroient les premières d'où les femmes devroient, en vieillissant, s'éloigner. J'ai vu quelquefois une grand'maman amener au bal ses petitesfilles , et , de son fauteuil , regarder en souriant leurs jeux. Dans les intervalles de la danse, ses jeunes filles se rapprochoient d'elle pour lui témoigner leur joie et leur reconnoissance. Les jeunes gens se fussent bien gardés de la trouver déplacée dans ces fêtes ; leurs politesses étoient sans doute un peu intéressées; mais chacun d'eux cherchoit à lui plaire. La grand'-

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inaman étoit heureuse , et la soirée s'écouloit gaiement pour elle. Autrefois, elle a remercié des plaisirs qu'on lui procuroit; aujourd'hui, ses enfants la i-emercient des plaisirs qu'ils lui doivent : ce chani;ement, cet échange est-il donc si pénible? Le point essentiel pour les femmes, en vieillissant, est de prendre bonnement et franchement leur parti. Comme dit très bien Mq^^ de Lambert , une vieillesse avouée est moins vieille.

L'opuscule intitulé Réflexions nouvelles sur les Femmes , contient des idées fort ingénieuses, et des traits pleins de sentiment. Il n'est guère cependant qu'un rêve sur les femmes , et me paroît peu propre à les faire connoître. L'auteur voudroit qu'elles eussent beaucoup plus de liberté pour cultiver leur esprit. « Les hommes , dit M'"^ de Lambert , les <« hommes, par la force, plus que par le droit na- « turel, ont usurpé l'autorité sur les femmes. » Cela est un peu vif, et la réclamation est un peu tardive : une tyrannie qui dure depuis le commencement du monde, pourroit bien être de droit naturel. Je ne prétends point cependant m'établir le défenseur des hommes conlre les adversaires avec lesquels je reconnois qu'ils n'ont pas toujours raison. M">e de Lambert, continuant ses observations et ses reproches, accuse très sérieusement Molière d'avoir causé de grands désordres en France par la comédie des Fem- 'mes savantes. Son opinion est qu'il faut absolument que les femmes se livrent à l'étude ou à l'amour. Elle parle de celte dernière passion avec un ton inspiré qu'on ne supposcroit pas qu'elle pût prendre , si l'on

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n avoil lu que ses autres écrits. En traitant ce sujet, les femmes se ressemblent beaucoup. Le passage suivant ne paroîtroit-il pas appartenir à quelque ouvrage plus moderne que ceux de M'"'^ de Lambert ? « Ceux qui ont vécu de la vie de l'amour, savent « combien leur vie éloit animée; et, quand il vient « à leur manquer, ils ne vivent plus. L'amour fait

« tous les biens et les maux Les caractères mé-

« lancoliques y sont les plus propres : qui dit amou- « reux , dit triste ; mais il n'appartient qu'à l'amour « de donner des tristesses agréables. »

Les éci'its dont j'ai parlé sont les plus remarquables dans le recueil de jM™<^ de Lambert. Elle est du nombre des auteurs que le public apprécie avec équité. On ne lui donne un rang éminent ni parmi les moralistes , ni parmi les écrivains ; mais on lit avec intérêt ses ouvrages, on retient plusieurs de ses pensées, et l'on aime sa personne. Sa vie fut digne d'éloges. Veuve de bonne beure, elle consacra plusieurs années à délendre les droits de ses enfants, et ses soins assurèrent leur fortune. Elle composa sa société d'bommes distingués, au milieu desquels elle coula des jours paisibles : Fontenelle , de Sacy, Lamotle , furent ses amis, et Fénélon l'honora de son estime.

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