REFLEXIONS SUR LA PARTIE DU SYSTÈME DE LAVATER
QUI A pour. OBJET LA CONNOISSANCE DU CARACTERE DES HOMMES d'aPrÈs LEUR ÉCRITURE,
L'art de juger du caractère des hommes sur leur écriture , est un démembrement , une branche du grand système physiognomonique de Lavater ; mais il en est, il faut l'avouer, la partie la moins positive, la plus conjecturale, la plus fertile en fausses conséquences ; c'est aussi celle dont il se fait le moins d'applications. On disoit d'un homme d'un esprit gauche, qui avoit le malheur d'épuiser les plaisanteries et de les gâter : Quand cet homme-là tient un bon mot , // ne l'abandonne pas qu il n'en ait fait une sottise. Il en est de même de beaucoup de ceux qui ont trouvé un bon fonds de système , ils ne l'abandonnent pas qu'ils n'en aient fait une folie. J'ose croire que Lavater est dans ce cas. Quoiqu'un ancien ait dit : Fronti nulla Jîdes , certainement l'inspection de la figure peut, jusqu'à certain point, donner une idée juste de l'état actuel ou même habituel de l'ame ; et le caractèi'e d'un homme peut quelquefois se lire dans les
Irails de son visage. Cet arl n'est pas nouveau ; il a enfanté de nombreux volumes; et Lavalcr ëloit bien le maître d'en rédiger et d'en coordonner à son tour les principes connus , même d'y ajouter quelques principes nouveaux , résultat de ses observations et de ses expériences propres. Il est cependant vrai de dire que les règles de cet art ne peuvent être multipliées qu'aux dépens du bon sens : celles qui ont quelque degré de certitude et de solidité sont rares ; elles ont principalement pour base la couleur du teint , des yeux et des cheveux , indices assez sûrs de la qualité du tempérament, et, par conséquent, de celle de l'humeur , et ces traces qu'imprime sur la figure l'action répétée de tel ou tel muscle mis en mouvement par telle ou telle passion. Ainsi, le renflement des narines est le signe de l'orgueil ; le relèvement des coins de la bouche dénote l'habitude du rire; leur abaissement indique celle du dédain, et ainsi du reste. Les yeux surtout, les yeux, appelés par excellence le miroir de l'ame , peignent, par la direction et l'intensité de leur regard, ainsi que par le jeu de leurs paupières , l'assurance et la timidité , la franchise et la fausseté , la douceur et la dureté , la pudeur et la luxure, et encore quelques autres couples de qualités et de défauts. Lavater n'a eu garde de s'en tenir à ces signes simples et peu nombreux!, qui, sans être infaillibles, il s'en faut, sont du moins assez surs pour que l'expérience confirme d'ordinaire le jugement qu'ils ont fait porter. Il a voulu que la charpente osseuse, les cartilages, et jusqu'aux parties charnues de la figure , fussent aussi des indices,
non seulement des qualités bonnes ou mauvaises de l'arae, mais encore des doses et des aptitudes diverses de l'esprit. Il a prétendu établir , au moyen des différents degrés d'ouverture de l'angle facial , une espèce d'écbelle avec laquelle on pût mesurer Tintelligence de tous les êtres animés , depuis la brute la plus stupide jusqu'à Newton, Pascal ou Voltaire. C'est ici que Lavater me paroît avoir un peu extravagué. Je ne m'accoutumerai jamais à voir dans la saillie des pommettes , ou dans l'inflexion du cartilage qui forme le nez, les diagnostiques du crime ou delà vertu. Je ne croirai pas davantage qu'un menton , et même un front fuyant , soient un indice d'ineptie. Je connois un homme à front perpendiculaire et haut, dont la bêtise dégénère en crétinisme ; j'en connois un autre à front renversé , comme celui d'un chien , qui est rempli d'esprit et de talent. Le système de Lavater , poussé jusqu'à de si étranges données , n'est pas seulement une chimère , c'est encore un des fléaux de la société. Il fournit des aliments, il donne des forces à la prévention, maladie fâcheuse de l'esprit, dont nous ne sommes que trop susceptibles , et qui nous fait sans cesse commettre des injustices dont la réparation est quelquefois impossible. Il n'est pas rare de rencontrer, dans le monde , des adeptes de la physiognomonie, qui croient avoir trouvé, dans la forme de vos os frontaux ou maxillaires, d'excellentes raisons pour mésestimer votre caractère ou votre esprit, et vous traiter en conséquence.
L'art de connoître les hommes d'après leur écriture, est une chimère un peu plus innocente ; du moins
elle ne touche pointa Thonneur. Elle n'a, jusqu'ici , pour objet, que les qualités du caractère et de l'esprit ; et l'on n'a point encore trouvé, dans les jambages, les pleins et les délies d'une lettre, les signes d'un cœur bas ou d'une ame perverse. 11 ne faut pourtant désespérer de rien, car on y a déjà découvert bien des choses. Cet art, comme celui qui s'exerce sur les traits du visage, a un fondement très réel, mais très peu étendu , sur lequel on a édifié des folies à perte de vue. Il est certain , qu'en général , une écriture nette et bien rangée dénote l'esprit d'ordre, de même qu'une écriture irrégulière et mal alignée indique la brouillonnerie. On peut aussi préjuger assez raisonnablement la vivacité, d'après l'air de prestesse et de rapidité qui se fait sentir dans la formation des lettres, des mots et des lignes. J'accorde encore à l'auteur qu'une écriture surchargée de majuscules inutiles et de fanfreluches ridicules , désigne un esprit frivole: enfin, j'admets, jusqu'à certain point, les écritures populaires et distinguées , de bon ton et de mauvais goût, ignares et savantes, même bètes et spirituelles. On voit que je suis d'assez bonne composition ; mais , hors de là, ce n'est plus que du grimoire pour moi; et l'on me paroît un clerc tant soit peu atteint de sorcellerie , quand on découvre la grâce de l'enjouement dans l'écriture de Voltaire, la dureté du sarcasme dans celle du grand Frédéric, le despotisme et la persévérance dans celle du cardinal de i^Iazarin , la versatilité dans celle du cardinal de Retz, etc. Il est vrai qu'on savoit d'avance de qui étoient toutes ces écritures, et que cela aidoit un peu à y voir toutes ces belles
choses. Il est fâcheux que Pascal, malgré sa profondeur, soit connu pour un écrivain clair; sans cela, on auroit pu conclure de son écriture qui est illisible , que son style étoit inintelligible. Cela n'eût pas été plus merveilleux que d'apercevoir la grandeur du siècle de Louis XIV, dans celle de presque toutes les écritures de ce temps-là, et la supériorité de Louis XIV lui-même sur tout son siècle , dans la dimension de ses lettres, une fois plus hautes que celles de ses plus illustres sujets.