‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 14 sur 38 · DES DIFFERENTS PEUPLES · texte numérisé non relu

DES DIFFERENTS PEUPLES

RAPPORT Dr.S TKXITS DE I.EIK VISVGH WFC I.F.l.R Càr.ACTr.UE CT I.EVliS MOEIRS.

Je viens de parler d'une brochure qui enseigne à lire le caractère des individus dans les linéaments de leur écriture : en voici une autre qui apprend à connoîtie le caractère des peuples d'après les traits de leur visage. Ces deux ouvrages, qui, m'a-t-on dit, sortent de la raème plume, vont prodigieusement simplifier la science de l'observation morale, ou plutôt ils vont réduire à un petit nombre de documents et d'applications purement physiques, un art dont les principes et les procédés étoient considérés jusqu'ici comme tout-à-fait intellectuels. Il ne sera plus nécessaire de suivre, d'étudier long-temps les actions et les paroles d'un homme pour en tirer des inductions souvent douteuses, relativement à ses qualités et à ses défauts , à son esprit et à son cœur, à ses penchants naturels et à ses inclinations acquises ; en un mot, à tout ce qui constitue son état intérieur. Il suffira, pour le connoître à fond, d'examiner pendant deux ou trois minutes sa figure, son portrait, I. 10

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OU même quelques lignes de son écriture. La position respective et la forme particulière, soit des traits du visage, soit des caractères tracés sur le papier, serviront à établir un thème physiono77uqiie, dont les résultais égaieront au moins en certitude ceux que l'asti'ologie judiciaire tijoit jadis de ses thèmes célestes , fondés sur la position des diverses constellations dans \\\\ temps donné. Les peintres de portraits et les écrivains jurés deviendront, avec îe temps, les plus profonds observateurs de l'homme moral; et les derniers, au lieu d'être appelés simplement à juger si une écriture olfre des traces matérielles de faux , seront quelque jour invités à déclarer si la signaltire d'une lettre de change est celle d'un homme piobe et disposé àfemplir ses engagements. Des collections de lettres autographes et des galeries de portraits ou de têtes d'étude remplaceront les ouvrages des moralistes; c'est là, et non plus dans Théophrasle, La Bruyère, Montaigne, la Rochefoucault et autres, qu'on viendra étudier les traits généraux et les modifications particulières du caractère humain. Suivant l'antiquité, rien n'étoit plus dii'^iicile que de se connoître soi-même : grâce à la doctrine physionomique, cela ne sera guère plus malaisé que de connoître les autres. Les yeux de notre ame, toujours fascinés par l'amour-propre , n'apercevoient pas ou voyoient sous un faux jour les foiblesses et les torts cachés dans les profonds replis de notre conscience. Comme toutes ces choses-là sont écrites sur le visage , et que nous avons appris à les lire , les yeux de notre tête les verront sans peine à l'aide d'une glace; et, ce qui

importe surtout, ils les verront telles qu'elles sont : de même qu ils ne peuvent se tromper sur la forme de notre nez, la dimension de notre bouche ou la couleur de nos yeux , ils ne pourront s'abuser sur la nature honnête ou vicieuse de nos penchants et de nos principes. Pour résoudre ce grand problème du nosce te ipsum^ proposé par un sage de la Grèce à tous les sages de la terre , il n'y aura donc pas autre chose à faire que de passer quelques minutes devant son miroir. Convenons-en : c'est une merveilleuse science que la physiognomonie ; la philosophie , avant elle, étoit vraiment dans l'enfance.

La brochure que j'examine est fondée sur cette vérité qu'on ne peut méconnoître : savoir, qu'il existe pour chaque peuple une physionomie nationale, c'està-dire un assemblage de traits communs au plus grand nombre des individus qui forment ce peuple. Le but de l'ouvrage est de prouver qu'il y a des rappoits certains, nécessaires entré les traits extérieurs qui composent la physionomie d'une nation, et les penchants qui constituent son caractère moral : cette seconde proposition n'est pas, à beaucoup près, aussi solidement établie que la première. Il y a un sophisme que , dans l'école , ou appelle : Non causa pro causa; ou bien : Post hoc, ergo propter hoc. Ce sophisme me paroît être la base sur laquelle repose tout l'édifice de la théorie physionomique. De deux effets simultanés dont le concours peut être fortuit , et dont certainement la connexion n'est pas prouvée , on donne hardiment l'un pour la cause, ou, tout au moins, pour l'indice infaillible de l'autre. Ainsi, de ce

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que les habitants clo quelque peuplade stupide ont généralement le iVonl aplati, on a conclu que Taplatissenient du front étoit le signe physiologique de la stupidité. Est-ce la dépression des os du front qui est cause qu'on manque d'esprit? ou bien est-ce parce qu'on manque d'esprit qu'on a les os du front déprimés ? Voilà ce qu'on n'a pas encore osé décider. Mais du moins on assure que ces deux accidents, Tun de l'esprit, l'aulre de la matière, s'accom- ])agnant toujours l'un l'autre , ont entre eux une liaison, une dépendance nécessaire; et voilà , je crois, ce dont il est permis de douter. On pose, comme principe incontestable, que l'intelligence est toujours proportionnée au volume de la substance molle (jue renferme la boîte osseuse du crâne. Mais est-ce bien là, en ei'iet, une loi constante de la nature, une règle qui n'admette point d'exception? On voit souvent dans notre espèce des individus n'ayant que des membres petits et en apparence débiles, l'empoiter en vigueur véritable sur d'autres hommes doués de proportions athlétiques; et cela sans doute parce que leurs os sont plus compactes , leurs muscles plus forts, leur fibre plus resserrée; en un mot, parce que tous leurs solides sont d'une organisalion plus parfaite. Pourquoi telle tête d'une petite dimension ne seroit-elle pas supérieure en étendue et en force d'esprit à telle autre tête d'un volume plus considérable, si la substance dont on fait le siège et l'organe même de l'intelligence, étoil mieux élaborée, composée de principes plus énergiques et mieux combinés, enfin d'une qualité meilleure dans l'une que

dans l'autre? Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans le monde, on rencontre à chaque pas de fort grosses têtes qui ne sont remplies que de sottises, tandis qu'on en voit de très petites où loge beaucoup d'esprit. Il n'est donc pas incontestable que le volume de la cervelle soit la mesure des facultés intellectuelles; il n'est donc pas démontré que la diminution de ce volume, occasionée par l'aplatissement du front, soit la cause ou l'effet de la stupidité. Je n'ai pas, et il ne m'appartient pas d'avoir une opinion fixe sur ces matières ; mais je crois qu'ici le doute de l'ignorance est plus philosophique et moins éloigné de la vérité, que la prétendue certitude du savoir.

Je ne suis pas aussi incrédule sur l'article de la beauté; et, à cet égard, l'angle facial ne me paroît pas du tout une chimère. Il est évident que l'angle droit , formé par la ligne perpendiculaire qui descend de la partie saillante du front jusqu'à la mâchoire supérieure , et par la ligne horizontale qui s'étend de la base du nez à l'extrémité inférieure de l'oreille , donne à la figure humaine un caractère de noblesse et de beauté, qu'elle n'a pas dans les têtes de nègres et de calmoucks, où l'angle facial n'a pas plus de soixantedix degrés d'ouverture. Quelque jolie femme pourra être choquée de l'idée qu'une figure de géométrie constitue priricipalement la beauté de son visage; mais le fait n'en est pas moins certain. La ligne perpendiculaire est la caractéristique de l'espèce humaine , à qui seule elle appartient. Cette ligne s'incline et devient oblique par degrés, d'abord chez le nègre, ensuite chez le singe , puis chez les autres espèces

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d'animaux. Ce ne peut donc pas èlre une chose de pure convention que la supériorité du profil grec sur le profil nègre.

L'auteur des Physionomies nationales divise , d'après Blumenbach , les variétés de l'espèce humaine en cinq classes : la Caucasienne, la Mongole, l'Américaine, la Nègre, et la Malaie. Ensuite, il décrit les mœurs et les traits de trenle-six peuples différents , et il donne les portraits gravés de vingt-quatre peuples seulement. Nous avons reconnu l'existence, la réalité d'une physionomie nationale pour chaque peuple ; mais il est bien difficile d'en réunir et d'en fixer les traits dans une figure individuelle. On nous met sous les yeux, par exemple, le portrait du Hollandois, de l'Espagnol et du Turc : il me semble que ce qu'il y a de plus national dans ces portraits, c'est le costume. Je recounois bien le Turc à son turban , l'Espagnol à sa toque et à sa fraise, enfin le Hollandois a son grand chapeau rond et à sa large collerette empesée; mais les reconnoitrois-je également sous d'autres costumes? j'en doute. Si l'auteur ne s'en étoit pas défié lui-même, auroit-il conservé à des peuples d'Europe ces vêtements nationaux , que depuis long-temps ils ont troqués contre l'habillement françois?

Notre nation n'a pas son portrait dans l'ouvrage; et en cela j'approuve la retenue de l'auteur. Il est vrai, comme il le dit, que nous n'avons pas de physionomie propre. Un caractère de tête vraiment particulier et distinctif appartient seulement aux nations qui, par principe de politique ou de religion, se sont

préservées de tout mélange avec les races étrangères : les Chinois et les Juifs sont dans cette catégorie. Les autres peuples en qui la physionomie nationale est le moins effacée , sont ceux que leur position géographique a mis le plus à l'abri des invasions, des visites , des passages et des autres genres de communication personnelle : tels sont les peuples qui habitent des îles , des péninsules , des montagnes d'un accès difticile, ou des extrémités continentales un peu reculées ; tels sont , en Europe , les Anglois , les Suédois, les Espagnols, les Suisses et les habitants du fond de l'Itahc. Quant à la France, elle est le grand chemin de l'Europe ; c'est par elle que le nord communique avec le midi , et le midi avec le noid. Il a dû en résulter d'innombrables croisements de races, surtout dans le centre , dans la partie que les étrangers ont traversée le plus habituellement. C'est là aussi que le caractère national, tant moral que physique, a le plus complètement disparu. Les habitants de nos hautes montagnes ou de quelc[ucs pariies peu fréquentées de nos provinces maritimes, reliennent encore quelque chose de leurs mœuis et de leurs formes primitives ; mais le milieu , et ce qu'on pourroit nommer la plaine de la France, n'offre qu'un peuple métis, sans physionomie propre, et malheureusement sans beauté, chez lequel tous les caractères de tète, toutes les natures et tous les icnqîéramenls avec leurs divers signes extérieurs, sont mêlés dans des pro[)ortions inappréciables.

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