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SUR LA NATURE DU BEAU

EXAMEN ET JIGEMEM DE l'oUVRAGE DE M. JOSEPH DROZ SUR CE SUJET.

L'auteur des Etudes sar le Beau dans les Arts , l'est aussi d'un Essai sur l'art d'être heureux, ouvrage où les plus douces leçons de la philosophie sont revêtues d'un style plein de grâce et de suavité. M. Droz, par le choix de ses sujets et la manière dont il les traite, donne de lui l'idée d'un de ces philosophes de l'antiquité , qui , sachant tempérer la morale rigide du Portique par les innocentes voluptés de l'école d'Epicure, mêle la pratique des vertus à l'amour des arts, poursuit, d'une recherche commune, le bon qui dirige noire conduite, et le beau qui charme notre existence, et consacre tour à tour à ces doux objets d'étude un talent pur, digne de les retracer et propre à les faire chérir. Rien d'absolu, de dogmatique dans la philosophie de l'auteur, soit qu'elle traite des principes et des applications de la morale, soit qu'elle cherche à découvrir les qualités secrètes d'où résulte la perfection dans les travaux

des arts : il conseille plus qu'il ne prescrit; il propose et n'affirme pas. C'est un ami qui ouvre avec vous la route où il vous invite à l'accompagner; ce n'est point un maître qui, fier de l'avoir parcourue, vous ordonne de l'y suivre, et vous montre pour but le point même où il s'est arrêté. Le premier ouvrage de 31. Droz parut sous le titre modeste d'Essai; c'est sous le titre plus modeste encore dEtudes queVeluici se montre au jour. L'un semble avoir conduit à l'autre. L'idée d'approfondir la théorie des arts pour jouir plus délicieusement de leurs productions, se lie étroitement à celle de rechercher les causes du vrai bonheur pour les faire naître en soi et autour de soi. Après les ravissantes émotions que procure le spectacle ou l'exercice des vertus, il n'en est pas de plus douces que celles qui sont causées par la contemplation des chefs-d'œuvre du génie ; et il manqueroit quelque chose à la félicité de l'homme de bien, qu'un vice d'organisation priveroit des jouissances dont Ges\ chefs-d'œuvre sont l'inépuisable source.

La recherche des qualités qui constituent le beaa a exercé de tout temps la sagacité des plus grands philosophes. Platon en a fait l'objet de deux de ses dialogues, \ç, Phèdre Qi\e grand Hippias. A la vérité, il s'y propose moins de décider la question, que de la dégager des fausses subtilités dont les sophistes l'enveloppoient, faute de la pouvoir résoudre; et , disant très bien ce que le beau n'est pas , il s'abstient de dire ce qu'il est.

S. Augustin, dans un traité qui est perdu, et dont il ne nous reste que quelques idées éparses dans ses

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écrits , regardoit l'unité , c'est à dire le rapport exact des parties d'un tout entre elles, comme le principe constitutif de toute beauté : c'est certainement fournir une définition incomplète du beau, ou donner à l'idée d'unité une extention presque indéfinie que la saine métaphysique réprouve.

Parmi les modernes, Wolf, philosophe léibnitien, prétend que ce qui plaît s'appelle beau , et que le beau consiste dans la perfection : c'est substituer une difficulté à une autre , et former un cercle vicieux ; le parfait n'est pas plus aisé à définir que le beau.

Crouzas, dans son Traité da beau ^ entreprend de déterminer tous les caractères de cette qualité générique , et il en compte cinq , l'unité , la variété , l'ordre, la proportion et la régularité : on a pensé généralement que cette définition étoit ledondante, qu'elle comprenoit plusieurs qualités dont l'analogie est telle qu'elles rentrent , pour ainsi dire, les unes dans les autres; on auroit pu ajouter qu'elle étoit insuffisante , et que quelques-uns des caractères incontestables de la vraie beauté ne s'y trouvent pas renfermés. Hutcheson, célèbre professeur de philosophie morale dans l'université de Glascow, et auteur d'un ouvrage intitulé : Recherches sur les idées de la beauté et de la vertu, est d'avis qu'il ne faut pas plus demander, qu est-ce que le ^^am.^ que demander, qu'est-ce que le visible? et il établit l'existence d'un se?îs interne, d'un sixième sens, qui nous sert à distinguer les belles choses, comme celui de la vue à discerner les formes et les couleurs. Il est possible qu'il y ait en nous une faculté indépendante de l'édu-

cation , de Thabitude et de la convenlion , qui reçoive naturellement l'impression du beau^ de tous les objets dans lesquels il réside; mais cette impression n'est qu'un effet, dont les causes sont renfermées dans les objets mêmes ; et c'est de là qu'il s'agit de les faire sortir par l'analyse philosophique; Hutcheson, avec son sens interne , n'exph'que rien; il ne fait qu'éluder la question en la déplaçant.

Le P. André, dans son Essai sur le beau, ouvrage fort vanté autrefois et trop déprécié peut-être aujourd'hui, divise le beau en quatre espèces qull appelle beau visible, beau dans les mœurs , beau dans les ouvrages d'esprit et beau musical, et qu'ensuite il subdivise elles-mêmes en trois autres espèces de beau, ^essentiel, le naturel , et Y artificiel ou Varbitraire, consistant toutes trois dans la régularité, l'ordre, la proportion et la symétrie. Ces divisions et subdivisions , ce procédé pédantesquement didactique, a imposé à beaucoup d'esprits; mais il a répandu plus d'obscurité que de lumière, et surtout plus d'ennui que d'agrément sur une matière qui repousse les formes arides de l'école, et veut un mélange bien fondu de théorie et d'exemples , de métaphysique et de sentiment , de raison et d'enthousiasme. Le P. André, d'ailleurs, parlant sans cesse d'ordre, de proportion, de symétrie, etc., ne se donne pas la peine ou plutôt ne se sent pas la capacité d'expliquer le rapport que ces qualités extérieures ont avec les facultés de notre ame , et la sympathie secrète à l'aide de laquelle les unes agissent sur les autres; c'est avancer des propositions sans les prouver ; c'est

bâtir un système avec des mots et non avec des idées; car, pour mettre l'unité, par exemple, au nombre des qualités qui constituent le beau , il ne suffit pas de la nommer , il faut encore démontrer comment el pourquoi elle fait sur notre ame une de ces impressions d'où résulte le sentiment du beau véritable.

L'auteur inconnu d'un Essai sur le mérite el sur la vertu n'y fait pas tant de façons, et ne s'égare pas en de si profondes recherches : suivant lui, l'ulile est le seul fondement du beau. Voltaire lui a répondu 1 plaisamment, lorsqu'il a dit qu'une médecine prise à propos étoit sans doule utile ^ mais qu'il ne s'ensuivoit pas qu'elle fût belle; et il l'a réfuté sérieusement en ajoutant que , pour donner à quelque chose le nom de beauté, il falloit qu'elle causât de l'admiration et du plaisir. En général , Voltaire n'étoit pas d'avis que l'on composât des traités sur le beau; l'écrit de M. Droz l^auroit peut-être fait revenir de sa prévention.

Quelques auteurs plus récents que tous ceux dont je viens d'indiquer sommairement les idées principales, ont traité la même matière , et, se livrant également à l'esprit de système, ont tous plus ou moins mêlé les erreurs aux vérités. Les uns réduisant à une seule qualité le principe du beau, les autres le divisant en un certain nombre de qualités diverses, ils se sont rarement accordés entre eux ; et la plupart, entêtés d'une opinion qui avoit peut-être sa source dans quelque particularité d'état ou d'organisation , n'ont point su considérer les arts de ce point de vue élevé qui permet d'en discerner les différences spéciales , et d'eu

saisir les rapports coniinuns. Ils ont tous eu principalement le tort (le faire de la métaphysique plutôt que de l'analyse, de créer abstractivement des règles, au lieu de les faire sortir de l'examen et de la comparaison des travaux d'un même art, ou de plusieurs arts ensemble; enfin, leurs spéculations froides et stériles, dépouillant de tout son charme un sujet où le goût, le sentiment et l'inspiration doivent se faire sentir, n'exciteront jamais dans l'ame d'un artiste cette flamme active de l'imagination qui le consume, en lui faisant produire des chefs-d'œuvre. Il y auroit pourtant de l'injustice à ne pas reconnoître que quelques uns d'entre eux ont fait preuve de beaucoup de sagacité ou de savoir, donné des aperçus aussi justes qu'ingénieux, et jeté des traits de vive lumière sur plusieurs points importants de la théorie des arts. Les Anglois et les Allemands se sont particulièrement livrés à ce genre de disquisitions , et ce n'a pas toujours été sans succès : il est fâcheux qu'en général ils aient trop voulu raffiner sur une matière déjà très subtile de sa nature, et surtout qu'ils n'aient pas été dirigés dans l'exposition de leurs recherches par cet esprit de suite et de méthode qui place les idées dans l'ordre de leur génération, les fortifie par leur enchaînement , les éclaircit par leur rapprochement et, pour ainsi dire, par leur réflexion mutuelle. On l'a dit, il y a long-temps, et chaque jour de nouveaux exemples le confirment : il existe de bons ouvrages dans les littératures étrangères; mais c'est dans la nôtre que se trouvent les livres bien faits. En effet, nos écrivains se» montrent toujours les plus judicieux de tous pour tracer le plan

et déterminer les proportions d'un ouvrage ; ils sonl habituellement clairs et précis, quand trop souvent les autres sont obscurs et diffus. Marraontel, dans unarticle de quelques pages sur le heaii , inséré d'abord dans V Encyclopédie^ et transporté depuis dans les Eléments de littérature, a peut-être renfermé plus d'observations fines , d'idées saines et de principes lumineux qu'on en trouveroit dans de gros volumes fabriqués au-delà du Rhin ou de la Manche; du moins est-il certain qu'on rapportera de la lecture de son opuscule une notion plus juste et plus nette du sujet , qu'il ne seroit possible de la puiser dans ces énormes fatras de métaphysique obscure et d'érudition indigeste. Marmontei promène sa pensée sur les différentes espèces de beau dans la nature et dans les arts , le beau intellectuel, le beau moral et le beau matériel ou sensible ; il montre à quoi l'espiit , l'ame et les sens peuvent les reconnoitre , et il réduit à trois leurs qualités distinctives, \à force , la richesse et Y intelligence ; mais bientôt , se renfermant dans l'examen de la beauté attachée aux ouvrages des arts, et particulièrement des arts de l'esprit, il sème sur ce terrain, qui lui est propre, les germes d'idées les plus féconds , mêlés aux fleurs de l'instruction littéraire la plus variée et la mieux choisie.

M. Droz n'a pas été découragé par le mérite et la renommée de tant de devanciers , qui d'ailleurs ne lui sont peut-être pas tous connus. Lorsque les contradictions qui les divisent entre eux ne donnent point à penser que la question dont ils se sont occupés ne peut pas être réduite à des principes fixes et certains,

leur effet le plus naturel est de faire croire que cette même question n'a pas été traitée suivant une bonne niélhode, et que, mieux disculée, elle ne doit pas être insoluble. Celte dernière opinion a été celle de M. Droz. Doué d'une ame sensible et d'organes délicats, amoureux des beaux arls, et jouissant de leurs cbefs-d'œuvre avec délices , il ne lui a pas semblé impossible, en écoutant, pour ainsi dire, attentivement ses sensations , d'en discerner les causes secrètes dans les objets mêmes qui les produisent , et d'assigner , d'abord pour chaque art en particulier , ensuite pour tous les arts rapprochés et comparés entre eux , les qualités dont l'assemblage plus ou moins complet imprime à leurs productions ce caiactère qu'on appelle le beau.

M. Droz, en commençant, répète une observation bien souvent faite, c'est que nous ignorons la signification précise des termes dont nous nous servons le plus. « La plupart de nos expressions, dit-il ingé- « nieusement, ressemblent à ces rouleaux de monnoie « qui circulent sans être jamais comptés. » Le terme de beau n'est pas absolument dans ce cas. Bien des gens, comme on yjeut le voir plus haut , ont voulu en connoître la valeur intrinsèque, et savoir, pour ainsi dire, en quelles espèces elle consistoit; mais, en général, ils ne se sont accordés ni sur la nature, ni sur le nombre des parties dont ce tout métaphysique est formé. Il n'est donc pas inutile d'en faire encore une fois le compte et l'appréciation. M. Droz a entrepris cette lâche. Nous allons voir comme il s'en est acquitté.

Laissant de côté le beau moral ^l le beau naturel ^

c'est du beau artificiel seulement qu'il promet de s'occuper, sans renoncer toutefois k faire aux autres l'emprunt de tout ce qui pourra servir à éclairer ou à justifier sa théorie. Les qualités d'où résulte le beau sont, suivant lui, les mêmes pour les différents arts, et il fonde ce principe sur ce qu'il y a une sensation principale causée par tous les chefs-d'œuvre. Tous, indépendamment des émotions diverses dont ils nous agitent, élèvent notre amc, et lui procurent ainsi la plus douce volupté dont elle soit susceptible. Ce seul aperçu peut donner une idée du genre de philosophie de l'auteur.

Ce qui nous frappe d'abord dans les productions des arts, c'est la grandeur physique. « Les rives du « Nil ont vu cette grandeur déployer sa puissance. Nés « sous un ciel dont l'éternelle sérénité paroît accroître « l'étendue, sur un sol où Tœil se perd en mesu- « rant l'uniforme immensité des plaines, les Egyp- « liens avoient besoin que leurs travaux fussent en « harmonie avec les vastes théâtres qu'ils vouloient « décorer d'édifices , d'obélisques et de pyramides. La « nature, qui les secondoit, leur offroit des masses « de granit effrayantes; ils taillèrent les rochers, et « l'Egypte vit la durée des monuments des arts s'assoit cier à la durée du monde. » Si je ne m'abuse, il y a dans cette manière d'expliquer la grandeur colossale des édifices égyptiens une pensée aussi juste qu'ingénieuse, et un exemple de bon style.

Le beau t e la f//' ^ei\l se passer de la grandeur; mais le beau absolu, la perfection, ne peut exister sans elle. Dans l'architecture, la longueur des lignes et

l'étendue des masses sont nécessaires pour produire une grande impression. Seules, elles imposent déjà; réunies à la pureté, à Télégance des coupes, des proflls et des ornements, elles excitent l'admirai ion. Dans la peinture et dans la sculpture, des proportions un peu au-dessus de l'humain donnent aux figures un caractère de noblesse qui frappe l'imagination. Réduisez de quelques pouces les proportions de l'Apollon du Belvédère , et vous le dépouillerez de sa divinité. Au contraire, de l'admirable déluge du Poussin, faites, au lieu d'un tableau de chevalet, un tableau où les objets soient de cette grandeur un peu plus que naturelle dont je viens de parler, et vous ajouterez beaucoup à l'effet prodigieux de cette scène effrayante et sublime. Dans les arts qui ne sont pas soumis au sens de la vue, l'étendue est moins nécessaire , parce que nous ne connoissons que successivement les différentes parties de leurs productions , au lieu de les apercevoir simultanément. On ne peut nier cependant qu'un poëme épique, ou la partition d'un opéra, ne soient des ouvrages plus étonnants, plus admirables, s'ils sont beaux , qu'une belle épîlre ou qu'une belle symphonie. L'idée de la grandeur physique se lie ici à celle de la force morale qui a été nécessaire pour concevoir et pour exécuter ces vastes compositions. M. Droz est le premier, du moins à ma connoissance , qui ait placé la grandeur, l'étendue, parmi les caractères du beau porté jusqu'au plus haut degré qu'il puisse atteindre ; et cela me paroit être une découverte heureuse. Il est loin toutefois d'exagérer le pou von* de cette qualité; il ne la considère que comme un cadre I. 11

plus imposant qu'un autre, dont il ne tient vraiment compte qu'autant que le génie l'a su bien remplir.

La vérité, quoi qu'il semble, exerce un grand empire sur notre ame; les arts, qui l'ont senti, empruntent d'elle une partie de leur puissance. Il est inutile de dire combien cela est vrai des arts purement iiîiitalifs. Les peintres et les statuaires choisissent leur modèle sans doute, ou plutôt ils le créent en réunissant dans leur imagination et sous leurs mains les traits épars dans la nature ; mais ils veulent que leur copie soit fidèle, soit conforme à ce type idéal du beau dont tout homme bien organisé a le sentiment intérieur, et qu'il reconnoît sans peine dans ces chefs-d'œuvre du pinceau et du ciseau. Dans le sens étroit, un portrait esl plus vrai qu'une tête d'étude, par exemple, et cependant il cause généralement moins de plaisir ; c'est qu'il n'offre qu'une vérité particulière, appréciée de peu de personnes , tandis que l'autre s'élève à cette vérité générale que tous les hommes savent sentir et goûter : dans le sens étendu , la tête d'étude est donc plus vî^aie que le portrait. C'est h ce dernier genre de vérité qu'aspirent principalement les arts d'imitation , et c'est une de leurs plus grandes gloires que d'y avoir atteint. Il en est de même de la poésie, quand elle se propose de peindre la nature.

ce Je crois , dit M. Droz, sentir de l'analogie entre « la convenance et la vérité; » et, d'après ce principe, qu'il pouvoit énoncer moins timidement, il trouve encore le caractère de la vérité , ou ce qui en est l'équivalent, dans les productions des arts qui n'imitent pas , et des autres arts qqand ils n'imitent plus. Ainsi, la poé-

sie , la peinture, lors même qu'elles s'abandonnent aux caprices les plus déréglés de l'imagination, sont tenues de donner une sorte de vraisemblance à l'impossil^ilitë même , comme dans les arabesques de Raphaël et les extravagances de l'Arioste. Ainsi, la musique, qui n'est réellement imilative que lorsqu'elle affecte puérilement de reproduire des bruits naturels, met de la vérité dans ses compositions dramatiques, quand elle établit un rapport sensible entre les sons qu'elle choisit, et les sentiments dont elle doit embellir l'expression. Ainsi, l'architecture qui s'imite presque toujours ellemême , et , quoi qu'on en ait dit , n'a jamais imité la nature, met aussi de la vérité dans ses monuments, en leur donnant un caractère conforme à leur destination : on recevroit l'impression du faux à la vue d'un temple qui seroit colifichet ^ d'une maison de campagne qui seroit austère ou somptueuse , d'une prison dont l'aspect seroit léger, élégant et gai.

A la fin de ce chapitre, rempli comme tous les autres de vues fines et neuves , mais où j'ai cru sentir un peu de désordre, l'auteur donne une éloquente et solide raison de la nudité des statues héroïques , ce sujet de controverse qui dure encore : « Quand « le statuaire, dit-il, représente un héros qui n'est « plus, pourquoi le couvriroit -il d'un inutile vète- « ment? Ce héros a quitté la terre ; une imagination « poétique le voit dans l'Elysée ou dans l'Olympe, X au rang des demi-dieux : (juels vêtements sont les « siens? L'artiste voudroit ne lui rendre rien de ier- « restre, et il suit une convenance parfaite, lorsque, « employant la nudité , il dévoile à nos yeux des for-

.< mes pures et divines. » J'aurois voulu que M. Droz s'en tînt là, et qu'il ne dit pas plus loin , pour excuser î'in vraisemblance de la nudité dans les statues en général : « Il n'est pas impossible qu'un homme ait « quitte ses vêtements sous les yeux du statuaire. » Quoil pour n'ctre pas choqué, il faudra qu'au heu d'un personnage mythologique, historique ou seulement de convention", je voie, je suppose un modèle qui s'est déshabillé dans l'atelier du sculpteur ! Cette raison ne me paroît pas digne de M. Droz. La meilleure sera toujours celle-ci : une statue sans vêtements est ptlus difficile à faire et plus belle à contempler qu'une statue couverte des plus élégantes draperies.

Je ne puis m'empêcher de citer le début du chapitre suivant , où il est question de la simplicité. « L'amour du vrai dispose à l'amour de la simplicité. « Pourquoi ces qualités inspirent-elles un sentiment « d'élévation très vif aux âmes dignes de connoître le « beau? C'est, je pense, qu'une ame naturellement « grande nouri'it déjà ces qualités en elle-même. Vraie, « simple dans ses actions et dans ses discours, elle « revoit avec fierté, dans les monuments du génie, « les qualités dont elle a pris le goût et l'habitude. » Quelques philosophes accoutumés à faire , pour ainsi dire , une analyse toute matérielle de nos sensations, refuseront peut-être d'admettre ce rapport établi par l'auteur entre les qualités que nous admirons dans les monuments des arts et celles que nous possédons nousmêmes ; pour moi, j'aime à croire que ce n'est pas une analogie apparente et illusoire ; que, c'est au contraire, une relation véritable et essentielle. Sans vouloir^/?/-

ritualise)' mal à propos , pourvu que l'on reconnoisse dans riiomme Tunion inlimc de deux natures différentes, on ne peut i;uère nier que notre ame n'ait certains rapports secrets de sympathie ou de répugnance avec les objets extérieurs qui font impression sur elle par renlremise des sens. Au reste , en ce genre, rien n'est démontré ni ne peut l'être ; et il y a un plus grand tort que de se tromper, c'est de soutenir avec une ardeur intolérante, que la certitude même n'autoriseroit pas, des opinions qui sont tout au plus probables.

Je reviens aux qualités qui constituent le beau. Après avoir appliqué le principe de la simplicité à tous les arts , el fait voir quel charme il prête à leurs productions diverses, l'auteur traite de la nature et des avantages de la variété, qualité qui semble opposée à la simplicité , et qui cependant s'unit à elle dans tous les objets qu'on admire. Un sujet doit être simple; mais, pour qu'il ne soit pas nu , froid et uniforme dans son exécution , il faut qu'il s'embellisse de détails variés et de contrastes bien choisis. Suivant M. Droz, « on pourroit dire qu'un contraste est « la variété devenue plus saillante, en se concentrant « sur deux objets, et que la variété est une suite de o contrastes ai foiblis. »

J'ai déjà eu , dans tout le cours de cet examen , le regret de ne pouvoir faire connoîlre les ingénieux développements que l'auteur donne à chacune de ses propositions; les bernes que j'ai dû me prescrire , m'avertissent d'analyser avec plus de sécheresse encore ce qu'il me reste à examiner de son Uvre. L'originalité termine l'énumération des qualités qu'il juge néces-

saires pour produire le beau absolu , et lui-même couronne clignement l'exposé de sa théorie , en nous faisant apercevoir ce qu'il nomme le complément du beauy dans l'alliance de la morale et du génie. Un ouvrage réunit tout ce que Tart a pu imaginer ])0ur exciter le plaisir et l'admiration : cet ouvrage est beau ; voulez-vous qu'il le soit plus encore et qu'il atteigne les dernières limites de la perfection? Qu'à l'avantage de charmer les sens, il joigne celui d'élever l'ame, de lui faire éprouver quelque noble transport, de lui inspirer l'amour de quelque vertu.

Je finis, en déplorant l'impuissance de la critique, toujours plus habile, quoi qu'elle fasse , à signaler les fautes d'un ouvrage qu'à en faire sentir les beautés. Je suis trop certain de n'avoir donné qu'une imparfaite idée du mérite que j'ai remarqué dans le livre de M. Droz, et du plaisir très vif qu'il m'a fait éprouver. Mais je renvoie les lecteurs au hvre même : aucun, je le certifie, n'en achèvera la lecture sans avoir applaudi au talent de l'auteur , avoir accordé de l'estime à son caractère', et s'être senti quelque affection pour sa personne.

SCllûNCES ET ARTS.

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