DES CAL'SES QUI ONT FAIT FLEURIR LES ARTS DANS LA GRECE
f.T ONT LMPÈCUÉ LEURS VROORÉs DiRS d'aUTRES COMTRÉeS NOS MOIKS FAVORISÉES DE 1 l
NATURE; A l'occasion uu MUSEE DES ANTIQUES, par a. boiilion.
IDÉE ET JIGEMENT DE CET OLVRAGE.
Je voudi'ois qu'on enlreprîl d'examiner à fond pourquoi, dans les contrées les plus anciennement civilisées du globe, telles que l'Inde, l'Egypte et la Chine , les arts du dessin ont rampé dans une éternelle enfance, ou du moins n'ont pu s'élever qu'à des productions bizarres, monstrueuses ou gigantesques, monuments de patience , de prodigalité et de mauvais goût , tandis que chez les Grecs, nation éphémère en comparaison de celles de l'Orient, ces mêmes arts se sont élancés rapidement à un point de perfection qu'on n'a plus atteint depuis, et au-dessus duquel il sera toujours impossible de se placer? Il ra.e semble que, pour résoudre ce singulier problème, il faut recourir aux raisons tirées du climat et des institutions. L'Inde et l'Egypte sont des régions continuellement embrasées par les rayons d'un soleil que ne voile aucun nuage : un tel état de l'atmosphère en-
gendre nécessairement la paresse de l'esprit et du corps. La même cause oblige les habitants à s'envelopper entièrement de tissus qui les défendent du contact immédiat d'un air dévorant : en même temps que les visages , qui seuls y sont exposés , contractent une couleur uniformément noirâtre , les formes, ensevelies sous de lourds vêtements , ou s'amaigrissent par Texcès de la transpiration, ou acquièrent un volume ignoble par l'extrême relâchement du tissu cellulaire. Sous de telles latitudes , il ne peut y avoir de beauté véritable : or, la belle nature est nécessaire aux beaux-arts : n'ayant que la laideur et la difformité sous les yeux , où les peintres et les statuaires puiseroient-ils l'idée de la correction et de l'élégance ? Ici, les causes morales ne sont pas moins puissantes que les causes physiques. Chez toutes les nations, et particulièrement chez celles qui admettoient le polythéisme, il a existé entre la religion et les arts une association étroite qui leur étoit mutuellement profitable. Les artistes, en fabriquant des dieux , se procuroient la richesse et la gloire; mais, en même temps, leur génie imprimoit aux divinités sorties de leurs mains celte majesté imposante ou terrible qui devoit faire fléchir le genou des mortels. Malheureusement pour les artistes de l'Inde et de l'Egypte, l'imagination sombre et mystérieuse des prêtres de ces deux contrées avoit enfanté des théogonies peuplées d'êtres chimériques, qui offroient tantôt un mélange hideux de l'homme et de la bête, tantôt une multiplicité monstrueuse de membres et d'organes. Quels progrès le ciseau et le pinceau pouvoient-ils
faire dans l'art de rcDrésenter la nature humaine avec une noble fidélité, tandis qu'ils ctoient occupés sans cesse à reproduire les épouvanta})les inia^^es d'Anubis, d'Osiris et d'Apis , ou celles de Bralima et de Vichnou? Les artistes ne pouvoient pas même essayer d'embellir, par une exécution plus régulière, ces figures d'une composition si affreusement bizarre. Il sembloit que l'intégrité du système religieux , ainsi que le maintien de la croyance et de la vénération publiques, tint à ce que le type grossier des divinités du pays, telles qu'elles avoient été figurées d'abord, ne fût jamais altéré, même par le perfectionnement des formes. Platon rapporte que la théocratie égyptienne, jalouse de maintenir son autorité, ne conçut pas d'autre moyen , pour réprimer l'inquiétude des esprits, que de les arrêter dans leur premiers écarts, et qu'en conséquence elle fit des lois qui défendoient aux artistes de prendre le moindre essor, et les obligeoient à copier servilement ceux qui les avoient précédés. On sait d'ailleurs que, dans l'Egypte et dans l'Inde, les citoyens étoient divisés en un grand nombre de classes distinctes, d'où il ne leur éloit pas permis de sortir, et qu'ainsi tous ceux qui exerçoient une industrie quelconque, l'avoient reçue de leurs pères en héritage, et la léguoient à leurs enfants , sans que d'autres eussent la faculté de s'y livrer comme eux. Celte étrange institution civile, qui intcrdisoit toute concurrence, anéanlissoit toute émulation, et, par conséquent, rendoit tout progrès impossible, sufiiroit seule pour expliquer l'état d'imperfection primitive et d'immobilité absolue dans lequel
les arts libéraux et industriels ont végété chez ces peuples durant la plus longue succession de siècles qui ait été accordée à aucune autre nation.
Si maintenant nous portons nos regards vers la Grèce , nous y verrons tourner au plus grand avantage des arts toutes les mêmes causes qui en ont arrêté la marche dans les contrées de l'Orient. En Grèce , une température variable , mais également éloignée des excès de la chaleur et du froid , favorisoit le développement de toutes les facultés physiques et intellectuelles. Des vêtements légers, libres et pittoresques , ne s'opposoient point à l'accroissement naturel des membres, leur permettoient l'exercice qui les fortifie , et rendoient leurs formes plus attrayantes, en les montrant et les cachant à demi. La gymnastique entretenoit continuellement la santé, principe originel et conservateur de toute beauté physique, et elle donnoit aux corps cette grâce insépable de la souplesse des mouvements, de la variété des poses et de l'aplomb des attitudes. Enfin, la nature et l'éducalion créoient partout de beaux modèles que le génie des arts devoit embellir encore. D'un autre côté, la religion, très sobre de mystères, de dogmes et de morale , s'adressant à l'imagination et aux sens pour les charmer et non pour les épouvanter, avoit peuplé les cieux et la terre des divinités les plus belles , les plus nobles ou les plus gracieuses qu'il eût été permis à l'homme de concevoir. C'étoient Jupiter, Apollon, Mercure et Bacchus; c'étoient Junon , Vénus, Diane et Minerve, tous doués d'une éternelle jeunesse, tous parés d'une beauté surnaturelle (jui
ii'étoit autre chose que la perfection des lormes hujuaines. Dans les monstres nièincs que la riante théogonie des Grecs avoit engendrés, les deux natures différentes dont leurs corps étoient composés, s'y unissoient toujoui-s avec grâce. On sent quel heureux concouis de moyens, d'efforts et d'encouragements résulloit, pour la peinture et la statuaire, d'une population où se produisoient à l'envi tous les genres de beautés dont notre espèce est susceptible, et d'une religion toute physique, toute pittoresque, qui faisoit consister le caractère même de la divinité dans l'excellence idéale des traits et des formes de l'humanité. Aussi les Grecs, après avoir appris des Egyptiens à tailler des statues où les bras étoient collés le long du corps, et les jambes l'une contre l'autre, tandis que quelques hgnes creusées parallèlement figuroient les pieds et les mains , laissèrent leurs maîtres répéter éternellement ces grossières ébauches, sans avoir la volonté ou le pouvoir de les perfectionner, et s'élancèrent loin d'eux jusqu'à la beauté sublime et vraiment divine du Jupiter Olympien , de l'Apollon Pythien et de la Vénus Anadyomène. Les auteurs de ces immortels chefs-d'œuvre excitoient l'admiration, l'enthousiasme, les applaudissements solennels de tout un peuple enivré du charme des beaux-arts. Périclès, chef puissant d'une puissante cité, associoit Phidias à l'exécution de ses vues politiques ; et le grand homme d'Etat traitoit d'égal à égal avec le grand artiste. Ces récompenses glorieuses , les seules qui pussent payer des travaux entrepris pour la gloire, enflammoient l'émulation des élèves, leur donnoient, avec le désir,
les moyens d'égaler leurs maîtres, et assuroient la postérité du génie. C'est ainsi que, chez ces heureux Grecs , par un assemblage de circonstances qu'aucun temps et aucun lieu n'ont vu se reproduire aussi complélemenL, le climat, l'éducation, les mœurs, la rehgion, l'esprit public, les principes et les intérêts du gouvernement, tout enfin favorisa la culture des arts du dessin , et les éleva à cette hauteur divine qu'il faut peut-être se résigner à n'atteindre jamais.
Il est inutile de rappeler ici par quelles suites de grands événements presque toutes les merveilles du ciseau grec, échappées aux ravages du temps et des Barbares, ont été transportées d'Italie en France, et se trouvent aujourd'hui rassemblées dans le Musée des Antiques'. L'idée de reproduire et de multiplier par la gravure cette inappréciable collection , a été conçue par un artiste éminemment propre à l'exécuter. Notre école est riche en bons dessinateurs ; mais le travail de la gravure leur est étranger. Elle compte aussi beaucoup de graveurs habiles; mais, pour la plupart, ils sont dessinateurs au moins médiocres. Ordinairement ils unissent leurs talents, et il en résulte quelquefois des ouvrages distingués, où les tailles d'un burin précieux reproduisent avec assez de fidélité les traits d'un crayon pur. Cependant le sentiment de l'original, quand il s'agit d'un tableau ou d'une statue, s'altère, s'affoiblit, ou du moins se refroidit toujours plus ou moins, en passant par ces
' Ce morceau a été écrit avant les événements qui ont rendu a l'Allemagne et à l'Italie les chefs-d'œuvre que nos victoires leur avoient enlevés.
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deux traductions successives, dont l'une, celle du burin, comporte une foule de tâtonnemens et d'opérations minutieuses. Ce dernier inconvénient, en même temps qu'il cause l'imperfection de l'ouvrage, en occasione la cherté : il est nécessaire que le prix en soit calculé de manière à rembourser larliste des grandes avances de temps et de peine qu'il a faites. Depuis long-lemps, on concevoit philosophiquement, et par forme d'hypothèse , un souhait qui sembloit ne devoir se réaUser jamais, puisqu'il avoit pour objet la réunion de plusieurs choses constamment séparées jusqu'ici, et presque inconciliables de leur nature. Il faudroit, disoit-on, d'abord qu'un bon dessinateur put être son graveur à lui-même ; ensuite que le procédé de l'eau forte, si vif, si rapide , et presque rival du crayon pour le sentunent du dessin , mais d'une rudesse , d'une âpreté qui offense l'œil , pût atteindre à cette délicatesse et à cette harmonie de nuances qui sont le partage exclusif du burin. Le problème , je le répète , paroissoit insoluble , et pourtant M. Bouillon l'a résolu. Sa gravure est un dessin que sa pointe exécute sur le cuivre , avec un sentiment aussi juste el une facilité aussi élégante que si son crayon se promenoit sur le papier; et son eau forte a, si j'ose m'exprimer ainsi, dérobé au burin le secret de multiplier réguhèrement les tailles , de les ranger parallèlement, de les croiser, de les renfler, de les adoucir, de les lier par des points, en un mot d'exprimer d'une manière délicate, suave et harmonieuse, toutes les nuances des plans, tous les accidents de la lumière, et tous les jeux du clair-obscur.
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M. Bouillon, distingué entre les meilleurs dessinateurs de l'époque actuelle par l'exactitude de l'imitation , a dessiné lui-même ses figures sur le cuivre , et ainsi elles ont conservé, sous sa main rapide et sûre, cette pureté et cette élégance de formes, ce sentiment et cette vivacité d'expression , qui toujours s'altèrent et se refroidissent plus ou moins sous le burin lent et méticuleux d'un graveur, ordinairement plus habile h tailler proprement le métal , qu'à modeler correctement la figure. Combien cet avantage ne doit-il pas être précieux , lorsqu'il s'agit de retracer ces chefs-d'œuvre du ciseau grec, dont les proportions sont si harmonieusement justes et les formes si noblement correctes , qu'il sembleroit que la nature elle-même dût les prendre pour type et les copier fidèlement, si, quelque jour, il entroit dans ses desseins de donner à la figure humaine cette perfection totale et absolue qu'elle n'a jamais reçue de ses mains ! Ces admirables statues qu'à plus forte raison doivent prendre pour modèle, ou du moins pour objet d'inspiration , les sculpteurs et les peintres de tous les pays où les arts du dessin sont en honneur, naguère éparses dans les différentes capitales de l'Italie et de l'Allemagne, maintenant réunies dans la capitale des Français; et les artistes qui ont le bonheur de l'habiter, sont les seuls dont le talent puisse s'enflammer, s'étendre et s'épurer journellement , à l'aspect du marbre où respirent Apollon, Diane, Vénus, Pallas, Antinous et Laocoon. A la vérité, les artistes des autres pays ont la ressource des plâtres supérieurs à toutes les imilations possibles, puisque ce
sont les Statues elles-mêmes, avec cette seule différence que le marbre pentélique ou celui de Paros s'est pour ainsi dire transmué en une matière beaucoup moins précieuse et plus fragile. Mais cette même fragilité rend infiniment difficile et dispendieux le transport lointain des pièces d'une certaine dimension; mais l'atelier le plus vaste ne sauroit contenir la centième partie de la riche collection du Musée des Antiques , et l'on est forcé de se borner à un petit nombre de torses, de têtes, de pieds et de mains, qui ne peuvent donner aucune idée des belles proportions relatives, de l'ensemble harmonieux et du caractère idéal ou divin des statues auxquelles ils appartiennent; mais enfin, l'administration des arts, justement jalouse de la conservation des marbres , permet bien rarement qu'il en soit pris de nouveaux moules, et l'on est réduit à des plâtres qui , sortis d'un creux fatigué, ne reproduisent plus la pureté des contours de l'original , la délicatesse de ses détails , et toutes les finesses de son exécution. Il est impossible, sans doute, de mieux remplacer l'avantage incontestable que les plâtres ont sous un seul rapport, et surtout de mieux obvier aux inconvénients non moins avérés qu'ils ont sous tous les autres , qu'en offrant aux artistes éloignés de Paris, et même à ceux qui l'habitent, une collection de gravures représentant, avec toute la fidélité qu'on pourroit exiger du crayon le plus habile, toutes les figures vraiment capitales de notre Musée, une collection peu coûteuse, eu égard au nombre et à la perfection des objets qui la composent , une collection enfin qui , renfermée en deux
volumes in-folio, peul se transporter partout sans peine , sans frais et sans risque , et n'exige pour tout emplacement qu'un portefeuille ou le coin d'un rayon de bibliothèque. Je ne doute pas un seul moment que le bel ouvrage de M. Bouillon ne devienne bientôt classique dans toutes les acceptions de ce mot, c'està-dire que les artistes et les amateurs ne le considèrent comme la production la plus distinguée d'un arl tout nouveau , celui de l'eau forte , aspirant à rivaliser de moelleux et de fini avec le burin , et que tous ceux qui président aux établissements , soit publics , soit particuliers , qui ont les arts du dessin pour objet, ne s'empressent d'en faire l'acquisition, comme du moyen le plus facile et le plus sûr de maintenir un bon goût de style dans leurs écoles, et d'en interdire l'entrée à l'exagération et à la manière.
Ce n'est pas un accessoire supertlu, ce n'est pas un ornement médiocre de la collection de M. Bouillon, que les notices explicatives dont les figures sont accompagnées. L'écrivain à qui l'on en est redevable, joint , à des connoissances littéraires très exactes et très approfondies, la saine théorie des arts puisée dans la fréquentation de quelques uns de ceux qui se sont le plus illustrés dans la pratique, et surtout ce sentiment naturel du beau, produit d'une organisation délicate, dont beaucoup d'hommes naissent privés, comme on l'est quelquefois du sens de l'ouïe ou de l'odorat, et dont les perceptions, plus ou moins promptes, fines et justes, sont sans doute ce qui constitue principalement les différens degrés d'ex-
cellence ou d'infériorité entre les artistes comme entre leurs juges. Lu réunion de toutes ces facultés si rares est indispensable dans celui qui veut appliquer aux productions de la statuaire i,^recque et romaine les principes de la critique pittoresque et les lumières de la critique archéologique. Le caractère de la sculpture n'a pas été le même chez toutes les nations où elle a fleuri; et, dans chaque pays , elle a eu différents âges, pendant lesquels elle a parcouru tous les degrés qui séparent l'enfance d'un art de sa décrépitude. Il faut d'abord que le coup d'œil de l'antiquaire, exercé par une longue suite de comparaisons, discerne, d'après la pose, les formes, le style et le travail même du ciseau , la patrie et le siècle d'une statue. Beaucoup d'antiques ont été exhumées dans un état affligeant de mutilation : les extrémités surtout avoient souffert des ravages du temps et de la barbarie ; et c'étoit presque toujours à ces mêmes extrémités que se trouvoient placés originairement les accessoires , les attributs et les emblèmes qui servoient à désigner le personnage représenté. La restauration de ces chefs-d'œuvre, trop ordinairement confiée à l'ignorance et à l'inhabileté, ne fit qu'accroître le mal en paroissant le réparer. Quelquefois des têtes , des mains et des pieds antiques furent grossièrement ajustés à des corps auxquels ils n'appartenoienl pas -, plus souvent les paitics manquantes furent refaites à neuf et chargées , suivant le caprice du restaurateur, d'attributs sans analogie , je ne dis pas avec l'essence ignorée du personnage , mais avec les caractères évidents de ia figure. Enfin , pour aug- I. 12
menter le désordre , une fureur de nomenclature s'empara des esprits, el différents systèmes se succédèrent; duranl un certain temps, on ne vit que des Grecs ou des dieux dans toutes les statues; h une autre époque, on n'y vit que des Romains ou des hommes ; et , de toutes ces opinions exclusives , renversées les unes par les autres , il est resté beaucoup d'impositions de noms évidemment fausses , mais déjà confirmées par une longue prescription , et , par conséquent , très difficiles à réformer. Il faut que l'antiquaire qui aspire à débrouiller en partie ce cahos , possède à fond, et, pour ainsi dire, ait sans cesse présente à sa mémoire toute la littérature grecque et latine , afin de pouvoir trouver au besoin , dans l'écrit le moins fréquenté, dans le passage le moins aperçu d'un prosateur, d'un poète ou d'un philologue ancien , quelque détail d'histoire générale ou particulière, de mythologie, de lithurgie ou de mœurs, qui lui révèle l'homme ou le dieu depuis si long-te«;nps caché sous un faux n©m , et rendu plus méconnoissable encore par des signes imposteurs. Winkelmann s'est illustré dans cette science par son ingénieuse pénétration; mais on a eu souvent à lui reprocher l'audace et la fragilité de ses conjectures. Le célèbre M. Visconti, avec une sagacité non moins profonde, possédant une instruction plus sûre et plus vaste, a su porter, dans l'art de conjecturer, toute la certitude, toute l'évidence de la démonstration. « Ce savant « illustre (je transcris les propres paroles de M. ***j « a bien voulu s'intéresser à la grande entreprise de « M. Bouillon, pour laquelle il a une estime toute
« particulière , aider l'auteur des Notices de ses pré- « cieux conseils , lui communiquer même plusieurs « dissertations inédites sur-^rs monuments les plus « importants de l'antiquité, répandre enfin sur ce tra- « vail tous les trésors de sa science et de sa critique. » En effet, presque toutes les Notices un peu considérables sont enrichies de quelque discussion savante ou de quelque conjecture lumineuse, empruntée soit aux écrits, soit à la conversation de M. Visconti. M. ^'^^ s'est montré digne d'ajouter ses idées à celles d'un pareil maître. Ses vues générales sur l'art sont élevées et fécondes; ses analyses particulières sont délicates et justes. Il parle des beautés avec un sage enthousiasme, des défauts avec une franchise éclairée. Il détruit de fond en comble plusieurs erreurs consacrées , et met à la place des vérités nouvelles qui ne peuvent manquer de s'établir dans tous les bons esprits. On remarquera sans doute ce qu'il dit , en plus d'un endroit, du principe de l'imitation. Les artistes grecs ne se piquoient pas d'innover sans cesse; ils ne se faisoient point scrupule de s'imiter les uns les autres , et l'on ne connoissoit pas chez eux cette espèce de point d'honneur qui consiste à ne pas oser s'approprier les idées d'autrui , ou du moins à déguiser ses larcins avec assez d'adresse pour n'en être pas soupçonné. Lorsqu'un d'eux avoit réuni le premier dans la représentation de quelque divinité un beau caractère de tête à ime belle attitude, son ouvrage devenoit une sorte de type, auquel les plus grands maîtres ne rougissoient pas de se conformer. Les imitations , ou , si l'on veut , même les copies , se suc-
cédoicnt indéfinimenr ; et celles qui Femportoient sur l'original par le mcrite de l'exécution , lui étoient hautement préférées. Qu'en résultoit-il ? Une fois entrés dans la route du naturel et du beau, les artistes grecs s'y maintenoient , et ne tomboient point dans ces écarts ridicules où les nôtres sont souvent enî rainés par la manie de faire autrement que leurs devanciers. On ne manquera pas de remarquer encore avec quel mélange de force et d'adresse M. *** combat de vieux préjugés qui mettoient plusieurs statues, tantôt bien au-dessus, tantôt bien au-dessous de leur mérite réel. Il ne tiendra pas à lui, par exemple, que désormais la Diane de Versailles n'excite un enthousiasme égal à celui qu'inspire l'Apollon du Belvédère. Après avoir lu l'élégante dissertation où il prouve que ces deux enfants de Lalone ont entre eux une ressemblance qui consacre leur fraternité divine , et fait croii'e qu'ils ont été enfantés par le même génie , on est tenté de s'écrier avec un poète :
Oui , je sens que Diane esl la sœur d'Apollon !