‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 17 sur 38 · DU PROJET FORME PAR M. LEMERCIER · texte numérisé non relu

DU PROJET FORME PAR M. LEMERCIER

I>ï StBSTITUFB A l.'tNTlQCE MYTHOLOGIE DES GRECS ET DES BOMAlîtS, LM. THEOGOMIE NOUVELLE, fOÎIDÉE SUR LES PRi;iClPES DE LA TUÉORIE N EWTO!1 U:< ^ E.

On n'a peut-être jamais formé , en littérature , un dessein aussi grand, aussi hardi, que celui qui a inspiré le poëme de UAtlanliade. Il ne s'agit de rien moins que de remplacer l'antique mythologie par une mythologie nouvelle. C'est bien là véritablement la guerre des Dieux anciens et jnodernes y ou, si l'on veut, c'est l'entreprise de Mahomet détruisant l'absurde polythéisme, et fondant, sur ses ruines , une religion plus conforme à la nature des choses divines et humaines. Aussi, il me semble entendre 31. Lemercier dire , comme ce prophète conquérant, dans la tragédie de Voltaire :

Je viens, après mille ans, chani^er ces lois grossières; J'apporte un joui:; plus noble aux nations entières; J'abolis les faux dieux, et mon cullc épuré De ma grandeur naissante est le premier degré.

La renommée de M . Lemercier n'est pas naissante, il s'en faut bien ; mais quel accroissement d'éclat et de durée ne l'ccevroit-ellc pas du succès de cet audacieux

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projet? Si les dieux, éclos du cerveau de l'auteur, parvenoient à chasser du monde poétique les divinités qui en sont en possession depuis trois mille ans, et à s'y établir pour y régner aussi long-temps qu'elles , nul doute que ce jeune vainqueur du vieil Homère ne partageât au moins son immortalité. J'ose croire toutefois que le plus grand et le plus heureux génie seroit insuffisant pour opérer une semblable révolution, si d'ailleurs elle n'étoit fondée sur la raison, et, en quelque sorte, produite par la nécessité. Il importe donc moins, quant à présent, d'examiner la nouvelle mythologie, sous le rapport de la conception et de l'exécution , que de faire connoître et de discuter les motifs qui ont déterminé l'auteur à la créei*. Je les trouve exposés avec beaucoup de précision et de netteté , dans un court paragraphe du discours préliminaire appelé \)'ds\\ji\. Discours piépatatoire.

« Remontons à l'origine des fables. A quel dessein « furent-elles créées par l'imagination? Une analyse « attentive m'a répondu qu'elles servoient à rendre « sensibles les dogmes abstraits des sciences et l'ex- « plication des lois universelles, selon qu'on s'en figu- « roit la théorie , lorsque la mythologie fut inventée. « Or , l'étude de la nature a précédé la création des « fables , puisqu'elles n'en étoient que les attributs « supposés , et qu'elles se raltachoient aux vérités « qu'on avoit cru découvrir. Mais, me dis-je encore, « aujourd'hui que les axiomes des sciences se fondent « sur des certitudes expérimentales , les fables an- « ciennes, loin de s'accorder à leuis formules, les « contrarient et les démentent : conséquemment leur

« emploi cliaiij^é détruit leur puissance sui- nos esprits; « et si l'on est jaloux du plaisir et de l'iustruclion que la « poésie procuroit à son origine, il faut, à l'exemple « des anciens poètes , contempler long-temps la nature « entière, et rebâtir sur elle un édilice emblématique, « en tout conforme à ses vrais phénomènes. Les igno- « rants , dès lors , recommenceront à être enseignés « par la poésie; et les savants, ne la dédaignant plus, « perdront le droit de lui reprocher justement d'être « en guerre avec le sens commun et la vérité. »

Ce raisonnement est adroitement fait ; les propositions sont bien enchaînées; et, si on les accorde à l'auteur , la conséquence qu'il en tire ne pourra guère lui être contestée. C'est sur ces propositions mêmes que j'ai quelques observations à faire. Elles semblent établir que les fables , originairement destinées à figurer des vérités physiques , comme personne ne peut le nier, ont servi à cet usage aussi long-temps qu'elles ont été employées par les poètes grecs et latins, et ([u'elles n'ont été détournées de ce but de leur institution, que dans les siècles modernes, soit parce qu'on n'en pénétroit plus le véritable sens , soit plutôt parce qu'elles ne s'accordoient plus avec les nouveaux principes des sciences naturelles. Ce n'est pas là, je crois, l'exacte vérité : l'histoire de l'origine et de l'usage des fables , telle que je la sais , et que je la conçois, me donne des résultats un peu dilTérenls.

Dans l'ancienne théocratie égyptienne, les prêtres, faisant souvent servir les phénomènes naturels au maintien et h raccroissement de leur autorité, n'avoienl garde sans doute d'en donner au peuple une

explication simple et littérale ; ils les enveloppoient , au contraire, d'un voile allégorique que son œil ne pouvoit percer ; ef , pour augmenter en lui cette vénération qui réprime la curiosité, ils imprimoient un caractère sacré à leurs figures symboliques, en les taisant entrer dans leur système religieux. Lever ce voile en faveur de quelques uns , et leur montrer à nu les vérités qu'il cachoit au vulgaire, c'étoit peutêtre en partie ce qu'ils appeloient les initier aux mystères. Quoi qu'il en soit, les Grecs , comme on sait, empruntèrent aux Egyptiens une partie de ces notions géologiques et asti'onoraiques ainsi personnifiées , ou, pour mieux dire, divinisées; mais, suivant leur usage constant, ils en dénaturèrent tous les noms, ou en créèrent de nouveaux , plus conformes au génie de leur langue. Un petit nombre de sages, parmi eux, obtinrent l'interprétation de ces figures , ou en pénétrèrent d'eux-mêmes le sens : tout le reste n'y vit qu'un ordre de faits surnaturels , qu'une histoire milaculeuse, mais véritable, des dieux du ciel, de la tei re et des enfers. L'apparence devint la réalité ; le voile fut pris pour la chose même qu'il recéloit : Jupiter, Junon, Cybèle, INeptune, Apollon, Diane, etc., ne furent pas considérés comme des emblèmes figurant les diverses parties du système du monde , mais comme des divinités présidant à chacune d'elles. D'un autre coté, l'imagination des poètes grecs embellit de beaucoup d'ornements nouveaux les récits mystérieux rapportés de Thèbes et de Memphis : 4^ là cette foule d'actions passionnées, de métamorphoses extravagantes et d'aventures de tout genre , où il seroit impossible,

quelque torture qu'on donnât h son esprit , et quelque violence qu'on fit à la vérité , de trouvei- le moindre rapport avec la formation et les lois de l'univers matériel.

Homère, qui n'a point inventé la mythologie grecque, comme on lui en attribue vulgairement l'honneur, mais qui, du moins, est le premier poète connu de nous qui en ait fait usage, Homère n'a certainement point employé ses divinités dans le sens de leur destination primitive , c'est à dire à dessein de rendre sensibles les dogmes abstraits des sciences et l'explication des lois universelles. Ce sont simplement les dieux de son pays , prenant parti dans la querelle de deux peuples , agissant ou parlant pour ou contre les héros des deux armées. Quiconque croiroit découvrir dans X Iliade les principes de la physique mis en. jeu, ressembleroit beaucoup au Tasse qui, quand il fut devenu fou, vit et voulut faire voir aux autres, dans la Jérusalem délivrée , les combats de l'ame et des sens. S'il y a quelque allégorie dans la conduite des dieux d'Homère, elle n'est point de l'ordre physique, mais de l'ordre moral; encore est-il vrai de dire que souvent il est difficile d'appliquer à leurs actions et à leurs discours les règles de l'équité ou même du bon sens. Chez tous les poètes grecs qui ont suivi Homère, et chez tous les poètes latins qui ont imité les Grecs, les dieux jouent exactement le même rôle : ils représentent quelquefois, si l'on veut, des êtres moraux, des veitus, des vices, des passions, mais nullement des principes et des phénomènes naturels ; chez eux enfin , la mythologie n'est pas -, comme à son

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origine, le dépôt mystérieux et allégorique des coniioissances humaines ; c'est la tradition des choses divines , c'est la théologie des prêtres , c'est la religion des peuples. Quelques poètes philosophes, dans des ouvrages didactiques , l'ont ramenée à son institution originelle, en lui faisant exprimer des vérités physiques. Lucrèce invoque Vénus , qui n'est autre chose , dans ses vers , que le principe de la génération personnifié, et Virgile, dans ses Géorgiqaes, pour figurer l'influence fécondante de l'air sur la terre au printemps , fait descendre Jupiter dans le sein amoureux de son épouse. Mais les exemples de ce genre d'allégorie sont fort rares. En général , pour les poètes comme pour le vulgaire, Jupiter n'étoit que Jupiter, père des hommes et des dieux; Vénus, sa fdle, étoit simplement la déesse de la beauté, et ainsi de toutes les autres divinités de la mythologie.

Je me résume. Les fables qui étoient originairement des symboles astronomiques et géologiques, ont cessé de l'être chez les Grecs et chez les Romains. Surchargées par eux de beaucoup d'inventions purement chimériques, elles ne pouvoicnt plus, qu'en un petit nombre de points restés intacts, concorder avec le système du monde, tel qu'on se le figuroit alors; et ce n'étoit plus, dans le fait, qu'un assemblage assez bizarre de contes merveilleux , dont les peuples s'étoient fait un corps d'histoire divine et de doctrine religieuse. Ce n'est donc pas seulement « depuis que les <. axiomes des sciences se fondent sur des certitudes a expérimentales , que les fables anciennes , loin de « s'accorder a leurs formules, les contrarient et les

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« démentent. » Donc, M. Lemercier, en voulant ("aire cesser cette discordance, cherche à remédier à un inconvénient qui est déjà bien ancien , puisqu'il remonte au moins jusqu'à Homère inc^.usivement. Mais tout ce que je viens de dire , on le sent bien , ne préjuge en aucune manière contre le mérite de la mythologie nouvelle; car, de cela seul que l'ancienne, telle que l'employoient les poètes grecs et latins , n'étoit pas une représentation symbolique des principes dont l'univers est formé, et des lois qui le régissent, il ne résulte pas qu'on ne puisse en créer une autre qui ait cette destination. La question est donc simplement de savoir quelle est celle-ci, et quel usage on en peut faire.

Jusqu'ici, les modernes se sont servis, en deux façons différentes , des anciennes fictions mythologiques ; ils s'en sont servis historiquement et allégoriquement : historiquement dans les sujets antiques, allégoriquement dans tous les autres sujets. De ces, deux emplois , le premier ne peut manquer de subsister toujours , à moins qu'on ne convienne de ne plus mettre en poëme narratif ou dramatique , non seulement les traits de la mythologie elle-même , mais encore ceux de l'histoire grecque et romaine , où les dieux de la fable figurent comme divinités reconnues et invoquées. Reste l'allégorie qui est tantôt physique et tantôt morale. Vénus, lecevant dans ses bras Mars qu'elle a désarmé , c'est l'amour qui suspend les fureurs de la guerre, et en répare les désastres; Thémis, un bandeau sur les yeux et une balance à la main , c'est la justice que ne séduit ni la beauté ni l'or, et qui ne prononce qu'en faveur du bon droit ; Jupi-

ter descendant en pluie d'or dans la tour où est en fermée Danaé, c'est ropulence qui corrompt les surveillants de la beauté , et finit par la corrompre ellemême, etc., etc., etc. Tous ces emblèmes moraux sont ingénieux et justes : ils ont à la vérité l'inconvénient d'étie un peu surannés ; mais qu'y ^ faire ? Je doute qu'il soit possible de les remplacer, et M. Lemercier lui-même paroît n'y avoir pas songé. Les allégories pliysiques sont donc les seules qu'il ait entrepris de bannir du Parnasse moderne ; ces allégories ne sont pas savantes , je le sais ; quelques unes même sont fausses. Par exemple , Apollon dételant ses coursiers pour aller partager la couche d'Amphytrite, n'est plus une image raisonnable, aujourd'hui qu'on ne croit plus que la terre est immobile , que le soleil marche et qu'il se couche dans la mer. Mais y a-t-il quelque danger à cela? je né le pense pas. On ne va point chercher dans des vers des notions exactes sur le système du monde; et ceux qui prennent plaisir à en lire, savent, en général, à quoi s'en tenir sur les points importans de la cosmologie. D'ailleurs, à ne considérer que les intérêts de la poésie ellemême, elle s'accommode presque toujours mieux des apparences que des réalités ; et les illusions populaires prêtent plus à ses pinceaux que les savantes vérités. Quelques beaux vers didactiques, dans lesquels elle a traduit , avec une brillante fidélité , le langage des Newton et des Lavoisier, font exception à cette règle, et par là même ne servent qu'à la confirmer : le même mérite de difficulté vaincue , qui fait vivre des passages de peu d'étendue , tueroit inévitablement un

long poëmc. Au surplus, si, parmi les emblèmes physiques que la fable nous fournil, quelques uns contrarioitel démentent les dogmes actuels de la science, tous les autres , sans s'appliquer aux éléments cachés et aux combinaisons secrètes des corps, tigurent , avec une suffisante exactitude, les phénomènes naturels dont nos yeux sont frappés. Ainsi , dans les amours de Zéphyre et de Flore , nous voyons, avec un plaisir que la raison approuve , une rose qui s'épanouit au souffle d'un vent frais et doux; et, dans les fureurs d'Eolc bouleversant l'empire de Neptune, un grand vent qui soulève les flots de la mer. Je crois que ces images, et mille autres encore qui sont proprement des formules et des expressions poétiques, continueront d'être à l'usage de la poésie aussi long-temps qu'elle voudra être un art de luxe, et non de nécescessité; s'occupant de peindre gracieusement la nature plutôt que de l'expliquer savamment, aspirant enfin à produire sur les esprits d'agréables impressions plutôt qu'à leur inculquer des connoissances utiles. On objecte que, dans son origine, elle étoit essentiellement enseignante; qu'à elle seule étoit confié le dépôt des lois, des annales, de la religion et du savoir des peuples; et l'on regarderoit comme une entreprise aussi glorieuse que profitable, de la ramener au but de son institulioTi première. Ceci me paroît renfermer une grande et dangereuse erreiu\ Que les poètes aient été les premiers historiens , les premiers ihéologiens, etc., je l'admets et je le conçois : dans des temps où l'écrituri- n'existoit pas encore, où la tradition orale étoit le seul mode de corn-

inunication entre les générations successives , il est tout simple qu'un langage rhythmique ait paru le meilleur moyen cle fixer dans la mémoire ce qu'on ne pouvoit fixer sur le papier. Mais, lorsqu'ensuite les lettres furent inventées, on vit la poésie, cédant h la prose le droit de traiter les matières purement dogmatiques ou positives , se réserver seulement celles dont la fiction est l'essence, ou, du moins , peut devenir l'ornement. Vouloir la rappeler à ses fonctions primitives, ce n'est pas la rajeunir, c'est proprement la faire tomber en enfance.

Jamais , je crois , les argumentations subtiles de la théologie, ni les abstractions déliées de la métaphysique, ni les arides calculs des mathématiques, ni le Code civil , ni Fhistoire de France, ne seront un heureux sujet de poëme : les sciences naturelles semblent réclamer une exception. Mais qu'on n'allègue point en leur faveur le poëme de Lucrèce, dont les seuls morceaux estimés n'ont rien de commun avec l'atomisme d'Epicure, et où tout le reste est impossible à lire, moins parce que c'est de la mauvaise physique, que parce que c'est de la physique toute pure. Que l'on cite plutôt l'écrivain célèbre qui, dans un poëme, à la vérité fort court , et sous le simple titre d'Essai, a retracé en beaux vers Forigine antique et les lois brillantes de l'astronomie : que l'on cite encore le poète illustre qui , décrivant les éléments , les combinaisons et les phénomènes des trois règnes de la nature , a souvent surmonté si habilement les difficultés d'une matière 1res rebelle à la versification. Si, relativement au choix du sujet, et abstraction faite de

l'exécution, le poëme de XAllantiade, où sont exposés les principes de la théorie newtonienne, étoit attaqué par le raisonnement, voilà, je pense, des faits, des exemples qui le défendroient suffisamment. C'est donc, en définitive, à l'exécution seule (et par ce mot, j'entends tout à la fois l'invention de la fable, la contexture et le style), c'est à l'exécution seule qu'il faut s'attacher pour savoir si cet ouvrage doit être considéré comme une entreprise follement téméraiie , ou comme une tentative heureusement audacieuse. Tout ce que j'ai dit jusqu'ici tend simplement à examiner quel usage on pourroit faire de la théogonie newtonienne. L'auteur ne se flatte pas précisément qu'elle remplace d'abord celle d'Hésiode et d'Homère ; mais s'il n'a pu, dit-il, qu'entr'ouvrir un nouvel Olvmpe , d'autres , en personnifiant de nouvelles puissances naturelles, parviendront à le peupler d'un assez grand nombre d'allégories, « pour remplacer spécialement, « en tout et partout, les dieux, les géants, les dées- « ses , les nymphes , les faunes et les sylvains de l'an- « tiquité. » Cet espoir pourroit être fondé h quelques égards, si, comme l'auteur semble se le persuader, l'ancienne mythologie n'étoit autre chose qu'une cosmogonie emblématique. Mais je crois avoir prouvé qu'il n'en est pas tout-à-fait ainsi, et je vais reproduire mon opinion à cet égard, en ime suite de propositions qui me semblent toutes incontestables. Beaucoup de fables n'ont pour nous , et paroissent n'avoir eu pour les Grecs et pour les Romains, aucun sens allégorique, ni moral, ni ])hysique; d'autres sont des emblèmes moraux ; d'autres, enfin, sont des svmboles

physiques. Les premières sont des fictions consacrées qui seront éternellement admises dans les sujets tirés de l'antiquité -, et la mythologie nouvelle ne peut avoir la prétention de les en exclure. Les allégories morales, qu'elle ne se propose pas davantage de remplacer, continueront également d'être employées , parce qu'elles sont justes, ingénieuses et poétiquement nécessaires. Quant aux allégories physiques, comme, en général , elles représentent les phénomènes de l'univers sensible, et non les lois de l'univers rationel, elles n'ont, quant à présent du moins, rien à démêler avec une mythologie savante qui figure les forces virtuelles du monde, telles que la gravitation^ la répulsion, hi force centrale, et la force tangentielle ou de projectile. Pour que la théogonie newtonienne pût disputer à la théogonie homérique le droit d'embellir les compositions poétiques , il ne faudroit pas qu'elle divinisât d'autres puissances naturelles et di'diXïXxes principes fondamentaux ; il faudroit qu'elle personnifiât, sous de nouveaux traits, le ciel avec les astres et ses météores; la terre avec ses eaux, ses arbres, ses plantes, ses fruits et ses fleurs ; en un mot, tous les êtres inanimés qui frappent nos sens dans la nature. Jusque là, sans doute, elle ne pourra pas plus et) e à l'usage de la poésie qu'à celui de la peinture. Je conclus donc que, d'ici à bien long-temps, encore, la mythologie des anciens restera en possession du Parnasse des modernes.

L'idolâtrie encore est le culte des arts,

a dit l'auteur, des Jardins ; et Voltaire lui-même, qui

sut rcvèlir des plus brillantes couleurs de la poésie , les lois du monde découvertes par ÎNewlon , Voltaire a fait \ Apologie de la Fable , et prédit l'éternelle durée de son empire :

On chérira toujours les erreurs de la Grèce , Toujours Ovide charmern.

Au surplus, si M. Lemercier a présumé un peu trop avantageusement des destinées futures de sa théogonie , en pensant qu'elle pourroit devenir la base d'un nouveau système mythologique, capable de remplacer, en tout et partout ^ les fables de l'antiquité, ce ne doit, pas être un motif pour condamner XAtlantiade. On peut douter que le polythéisme newtonien fasse révolution dans l'univers poétique, et en bannisse l'ancien culte des arts; mais rien n'empêche assurément qu'il n'y prenne sa place parmi les mythologies diverses (jui se le partagent. La tolérance religieuse est une des lois de ce paisible empire ; on y invoque Jehovah, Jupilcr, Osiris, Teutalès, Odin etBralima : que Théose, Syngénie, Psycholic et Nomogène y aient aussi leurs autels; ils pourront aussi y avoir leurs adoi'ateurs. Il manque aux divinités de M. Lemercier quelque chose de bien important en matière religieuse, c'est la sanction du temps : on ne fléchit pas volontiers le genou devant des dieux qu'on a vu faire; et notre siècle, en particulier, est fort peu propre à la fondation d'un culte nouveau. Mais l'ancienneté est un avantage que tout finit par obtenir, pourvu qu'il ne cesse pas d'exister; et d'ailleurs, I. 13

dût la théogonie newtonienne borner sa durée k l'instant qui l'a vue naître, il y auroit toujours, à l'avoir créée, cette sorte de gloire qui s'attache aux entreprises grandes et hardies.

SCIE.VCES ET ARTS. lOi

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