PARIS DANS LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Tout le monde n'a pas lu , mais du moins tout le monde a entendu citer ce fameux Tableau de Paris, de M. Mercier, que Rivarol appeloit un ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne. Le mot ne manque pas de justesse. M. Mercier, populaire par goût et par principes.
Et ti-op ami du peuple en ses doctes peintures ,
comme Boileau l'a dit de Molière, a décrit tous les endroits publics sans exception, avec une fidélité qui prouvoit une fréquentation dégénérée en habitude. Ses chapitres les plus approfondis sont ceux des cafés, des traiteurs, des guinguettes, des boulevarts, des places de fiacres et autres lieux. Nécessairement sa prose, comme l'a dit encore ceplat versificateur Boileau, en parlant des vers de Régnier, sa prose
Se sent beaucoup des lieux où fiéquenloil l'auteur ;
mais ce qui a fait dédaigner son ouvrage par les gens de bonne compagnie et d'un goût délicat , est précisé-
ment ce qui l'a fait rechercher par les autres. M. Mercier a obtenu un succès prodigieux dans les arrière -boutiques ; et de là sa gloire, sautant le premier et le second étages, s'est élancée jusqu'au faîte de nos maisons : il est devenu en littérature ce que le duc de Beaufort étoit en intrigue politique; son Tableau a décoré les mêmes lieux qu'embelhssoit déjà la fameuse gravure des Cris de Paris; et, pour cette fois, il a vu un de ses livres avoir presque autant de débit en France que dans les colonies.
Un admirateur sincère de M. Mercier, M. Pierre Jouhaud, avocat et observateur, a essayé de peindre Paris à son tour. Comme trente années, dont vingt de révolution , ont un peu changé les traits du modèle , les deux Tableaux doivent avoir entre eux quelques différences. Il y en a déjà une assez forte du côté de la dimension : les douze gros volumes de M. Mercier sont ce que les peintres appellent une grande machine; les quatre cents pages de M. Jouhaud peuvent tout au plus passer pour une petite miniature. M. Jouhaud est un homme heureux: il ne reçoit aujourd'hui, dit-il , que des impressions douces et agréables ; et le seul désir de s'en rendre compte à lui-même, a donné naissance à son ouvrage. On voit, depuis quelque temps, beaucoup d'auteurs prétendre, comme M. Jouhaud, qu'ils n'écrivent que pour leur propre satisfaction : on diroit que le public les prend au mot ; il respecte tellement leur plaisir, il craint si fort de le diminuer, qu'il n'y prend pas la moindre part. Ce bonheur dont jouit M. Jouhaud, et qu'apparemment il a voit besoin de se retracer <7 lui-même en caractères d'imprimerie, ne
l'empêche pas d'être passablement caustique. Le caractère du Parisien est l'objet de ses réflexions les plus chagrines. Selon lui, le Parisien n'a qu'un faux enthousiasme pour les arts; connoissant un peu de tout, il ne peut parler sensément sur rien, et se sauve par son impudence naturelle des petites humiliations que
pourroit lui occasioner son ignorance L'esprit
(Tintri'^ue est inné chez lui — / il est rare qu'il ait un ami , et il donne lieu au reproche que les étrangers lui font de manquer de loyauté et de franchise. Tout cela est fort dur et ne m'en paroît pas plus juste. Il n'est pas vrai que le Parisien soit accuse de manquer de loyauté et de franchise; il passe au contraire pour posséder ces deux qualités à un assez haut degré ; et sa réputation sur ce point est si bien établie en Europe, que Voltaire, dans une tracasserie qu'on lui avoit faile auprès de Frédéric, n'a pas craint de faire valoir sa qualité de Parisien, comme un préjugé en faveur de sa bonne foi, et un litre à la confiance du monarque. « La franchise , lui écrivit -il, « qui est le caractère de la capitale de la France, « et le mien , mérite que vous daigniez m'instruire de « ma faute, si j'en ai commis une. » Où M. Jouhaud a-t-il trouvé aussi qu'il y a des villes de province on le langage est plus parfait et V accent plus pur encore qu'à Paris? Je sais bien que les habitants de Blois, par exemple, affichent cette prétention, qu'ils fondent sans doute sur le séjour que la cour de Henri III a fait dans leur ville, à une époque où la cour elle-même parloit un françois fort grossier; mais personne n'est dupe de ce petit trait de vanité provin- I. \\
ciaie ; et nous ne reconnoissons pas plus les habitants de Blois pour nos maîtres en beau langage , que nous ne croyons toutes leurs femmes rousses et acariâtres, d'après le témoignage de cet Anglois, qui Tavoit noté ainsi sur ses tablettes, après avoir eu querelle avec une maîtresse d'auberge de ce poil et de cette humeur.
Pour en revenir au caractère fort peu estimable que M. Jouhaud attribue au Parisien, il lui convenoit d'autant moins de tracer ce caractère, que lui-même, en un endroit de son livre, réfute aigrement l'opinion conimnne qui impute aux habitants des différentes provinces certains défauts particuliers et distinctifs. Il lui semble ridicule et faux de dire que les Gascons sont hâbleurs, les Limousins lourds et sots, et les Normands processifs. Il avoit eu lui-même le tort de croire que tous les habitants de Limoges ressembloient à M. de Pourceaugnac; mais, ayant été passer quelque temps dans cette ville, il fut forcé de reconnoître qu'elle renlermoil beaucoup de gens d'esprit. Il est généreux à lui de confesser et de réparer son erreur ; mais pour venger les gens d'esprit de Limoges , il étoit inutile d'être Injuste envers Molière, qui n'étoit pas non plus un sot , et de dire que M. de Pcurceaiignac est une farce indigne de ce grand homme, xiucune farce de Molière n'est indigne de lui , en ce sens que les moins bonnes offrent des scènes excellentes que Molière seul éloit capable d'écrire. Au reste, comme je ne veux pas me faire d'affaires avec nos anciennes provinces, je consens à croire que les Limousins sont légers et spirituels, que les habitants des bords de la
Garonne ont une véracité à toute épreuve , et ignorent l'art de se pousser dans le monde, cl enfin que les habitants du pays de sapience ont un éloignement invincible pour les détours et les ruses de la chicane ; mais, en ma qualité d'enfant de Paris, je demande que mes compatriotes ne soient pas taxés de déloyauté, de perfidie, d' impudence naturelle et d'esprit d'intrigue inné. S'il n'est pas permis de penser que, dans une province où les hommes et les choses demeurent dans un état à peu près stable et uniforme , certains penchants , nés des mœurs , des habitudes et des intérêts locaux, s'étabHssent, se transmettent par l'exemple de race en race, et deviennent en quelque manière le signe caractéristique de la généralité des habitants, il est bien plus déraisonnable d'attribuer des inclinations naturelles et innées aux habitants d'une capitale immense, qui compte beaucoup moins d'originaires que d'étrangers , dont la population , composée des éléments les plus hétérogènes, se renouvelle sans cesse, et où mille intérêts , mille passions diverses agitent les esprits en sens contraire. Paris n'est pas une ville où , de père en fils , on commence , on passe et Ton achève sa vie les uns avec les autres. Paris est une grande réunion toujours accidentelle et momentanée pour chacun de ceux qui la composent; les petites réunions que ses théâtres renferment en sont un échantillon : on s'y rend de tous les coins de la ville; tous les états y sont mêlés sans autre distinction que celle qui résulte du prix des places : on se trouve à coté les uns des aulies sans se connoitre, on se touche sans comitiuniquer ensemble, et l'on se sépare pour ne jamais
se revoir. Un petit nombre d'abonnés seulement peuvent avoir entre eux quelque habitude : chaque jour, c'est un monde tout différent, forme d'une manière toute semblable. Or , quel homme de bon sens s'aviscroit de vouloir déteiminer le caractère propre et distinctif du public changeant de la Comédie-Françoise , comme on pourioit le faire à l'égard d'une société permanente du Marais ou du faubourg Saint-Germain, toujours composée des mêmes personnes? Si M. Jouhaud V observateur avoit un peu plus de raisonnement et de philosophie dans la tète, il n'auroit pas dit : le Parisien a naturellement tel vice ou tel ridicule; il auroit observé simplement que les habitants de Paris sont ce que doivent être et sont partout les habitants d'une très grande ville. ïl auroit pu remarquer, entre autres choses , tjue le sobriquet de badauds ne nous convient pas plus qu'aux habitants de Londres , de Vienne, de Varsovie et de Saint-Pétersbourg, parce qu'il est tout simple que, dans une immense cité qui réunit les extrêmes de l'opulence et de la misère , il se trouve beaucoup de riches oisifs qui ont besoin qu'on les aide à passer leur temps , et beaucoup de pauvres diables qui s'ingénient pour tirer de l'argent des premiers. Les vrais badauds^ h Paris, sont les provinciaux qui \iennent y passer une quinzaine. Ils admirent tout, en ayant l'air quelquefois de tout dédaigner; et ils ont vu en un jour ce qu'un Parisien ne voit pas en une année, et ne verra peut-être de sa vie.