‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 21 sur 38 · COMMENT FORMÉES, ET QUELS GEMIES DE MOTS ELLES EMBRASSENT. LEUR · texte numérisé non relu

COMMENT FORMÉES, ET QUELS GEMIES DE MOTS ELLES EMBRASSENT. LEUR

EXPLICATION MOINS UTILE QUE CELLE DES AUTRES ÉtyMOLOGIES.

Le président de Brosses , dans son Traité de la formation mécanique des langues , établit que les premiers mots de toutes les langues ont été des onomatopées, c'est-à-dire des imitations du bruit des objels , et qu'ensuite on a étendu ce mode de désignation aux clioses qui ne rendent aucun son , en saisissant une certaine analogie entre l'effet que les êtres biuyants produisent sur l'ouïe, et celui que les êtres muets produisent sur la vue , l'odorat , le goût et le loucher. Ce système n'est pas moins solide qu'ingénieux. En effet , il est impossible d'imaginer que les premiers nomenclateurs aient imposé aux clioses, des noms composés de syllabes arbitraires et dénuées de tout rapport I. 15

2"2fi LITTÉRATURE.

avec les choses elles-mêmes. L'emploi de ces syllabes insigiîiûantes n'auroit pu avoir lieu qu'au moyen d'une convention antérieure, qui elle-même eut exigé une langue déjà formée et propre aux abstractions métaphysiques. Or , c'est ce qui n'a pu exister. Il est donc constant qu'on n'a d'abord désigné les choses absentes, que par l'imitation. Tandis que le geste représentoit aux yeux celles qui sont en mouvement, la voix peignoit à l'oreille celles qui produisent du bruit. Les animaux composent en grande partie cette dernière classe d'êtres ; et l'on voit que , dans presque toutes les langues, leurs noms et les verbes dont l'objet est d'exprimer le cri qui leur est propre , sont formés du son même que ce cri fait entendre. Comment ensuite a-l-on imaginé de désigner par des sons les choses qui n'en produisent aucun? Par quelles combinaisons de rapports secrets entre des sensations toutes différentes , est-on parvenu h affecter l'oreille d'une manière analogue à l'impression que les yeux , le nez, le palais ou la main reçoivent des objets? Voilà ce qu'il est beaucoup plus difficile d'expliquer, aujourd'hui que nos idiomes sont si éloignés de leur simplicité primitive. Mais on y trouve encore assez de traces de cette espèce d'onomatopée réfléchie , pour qu'on doive adopter une opinion dont le seul raisonnement suffiroit pour démontrer la vérité. Il demeure certain , incontestable , que les langues parlées ont eu pour base l'onomatopée ou imitation des sons; de même que les langues écrites ont commencé par l'hiéroglyphie ou imitation des formes. Cette dernière a entièrement disparu; l'autre subsiste encore , et cha-

que jour , pour ainsi dire , elle enfante de nouvelles dénominations , principalement dans la bouche du peuple et des enfants.

M. Nodier nous apprend , dans la préface de son Dictionnaire , qu'il avoit eu dessein de composer un grand ouvrai^e sur les onomatopées de touies les langues, suivies jusque dans leurs dernières dérivations; mais qu'ensuite il a cru devoir se borner à une énumération raisonnée des onomatopées françoises, sauf à faiie quelque jour une application plus complète de sa théorie sur cet objet , si le public accueille son essai. Cet essai donne une opinion favorable des lumières et de la sagacité de M. Nodier, et je lui crois tout le courage nécessaire pour mettre à fin la grande entreprise qu'il avoit d'abord projetée. Mais j'ose lui conseiller de bien examiner auparavant si les résultats utiles seront en proportion avec tout ce qu'un pareil ouvrage exige de recherches , de méditations , de fatigue et de temps. Le savoir et surtout la constance dans le travail, sont devenus des facultés trop rares, poui' qu'on ne regrette pas de les voir absorbées par un objet sans utilité , lorsque tant d'aulres d'une importance réelle en réclament vainement l'application. On se complaît dans ses recherches ; on s'en exagère le mérite et le succès : M. Nodier, je le crains, se sera laissé prendre à ce piège. Sans doute il a fait preuve d'un esprit d'analyse et d'une pénétration peu commune, en découviant le son radical de plusieurs mots fondés sur une onomatopée que la plupart ne soupçonnoient pas; mais, je le lui demande à lui-même, quand il n'auroit pas fort souvent donné dans les

explications subtiles et hasardées , tant reprochées aux autres étymologistes, quel profit véritable voudroit-il qu'on retirât de son livre? L'étyniologie proprement dite, celle qui nous apprend de quels mots d'autres mots ' sont composés ou dérivés, a du moins cet avantage, que, s'occupant des signes de la pensée, et non pas seulement des sons , elle fournit à l'esprit une pâture plus substantielle, et un exercice plus digne de lui, celui d'examiner par quelles associations de termes , par quels changements de formes, ou par quelles déviations de sens , les expressions sont arrivées à l'état où nous les voyons aujourd'hui. L'étymologie qui recherche dans l'onomatopée l'origine pi emière des mots, est loin d'avoir cet intérêt. Elle nous montre que tel mot est formé de syllabes ou de lettres propres à donner à l'oreille une sensation qui rappelle la chose elle-même à l'esprit; voilà tout, absolument tout. Il y a donc déjà une grande différence entre les deux genres d'étymologies considérés en eux-mêmes, et elle est tout au désavantage du dernier; mais cette différence est bien plus grande encore dans l'application. La véritable étymologie affermit l'esprit dans la science des véritables significations, tout en indiquant les altérations qu'elles ont subies, et l'on en écrit avec une plus grande propriété d'expressions. De quelle utilité l'autre étymologie peut-elle être pour Tart d'écrire? Les mots sur lesquels elle s'exerce sont presque tous nécessairement des mois physiques, dont la signification simple est toujours restée la même, et n'a pas besoin d'être déterminée autrement que par l'usage. Outre cette signification, ils ont un son qui a plus ou

moins d'analogie avec elle : si ce son est encore distinct, rorcille s'en aperçoit sans peine; s'il ne l'est pas, il mérite peu (ju'on s'en occupe. Du reste, pour savoir exactement quel bruit dans son origine un mot a voulu exprimer, les écrivains et principalement les poètes en meltront-ils plus d'harmonie imitalive dans leur style? Si les mots qu'ils peignent sont les mots nécessaires , il faudra bien qu'ils les emploient : s'ils ne le sont pas , ils sauront bien les employer de préférence, sans qu'on les leur indique alphabétiquement , comme on a fait pour les rimes. D'ailleurs, c'est bien moins dans les mots eux-mêmes que dans leur assortiment, leur combinaison et leur place , que les poètes vont chercher des ressources pour imiter par les sons; or, le Dictionnaire desOnomatopées n'apprend ni ne peut apprendre à disposer les idoLs d'une manière pittoresque.

ARCHEOLOGUE UNIVERSEL,

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