DE LA LANGUE FRANÇOISE
M. Charles Nodier , auteur d'un Dictionnaire raisonné des Onomatopées f)ançoises f a publié les Piolégomè?2cs, ou, pour parler moins scientifiquement, la préface d'un ouvrage bien autrement important. Il ne s'agit de rien moins que du Dictionriaire universel et comparé des sons radicaux du langage^ « où « seront consignés les fastes de toutes les langues « mortes et vivantes , et où toutes les langues à naître « viendront puiser leurs éléments et leur doctrine, « jusqu'à ce qu'elles se confondent dans l'idiome uni- « que et pur d'une immense nation qui compteï*a parmi « ses provinces les plus grands royaumes de notre « âge. »
Le président de Brosses , dans le discours préliminaire de son admirable Traité de lajormation mécanique des langues y avoit pronostiqué cet ouvrage. « On
« en viendra un jour, dit-il , h comparer toutes les lan- « i^ucs les unes aux autres, h mesure qu'elles seront M bien connues; à les disposer toutes ensemble et à la « fois sous les yeux dans une forme parallèle. Si jamais «on exécute l'archéologue universel, ou tableau de « nomenclature générale par racines organiques pour « les langues qui sont connues, ce sera un magasin « tout préparé pour y joindre celles dont on acquerra la « connoissance ; et il est plus que probable que tous les « mots de chacune viendront facilement d'eux-mêmes « se ranger chacun sous leur racine organique , dans « leur case propre et préparée, jusqu'à ce qu'enfin on « soit parvenu au complet sur cette matière. »
Pour donner une idée précise du grand travail prédit par le président de Brosses et promis par M. Charles Nodier, il convient de rappeler quel est leur système à tous deux sur la formation des langues. Tous deux pensent, avec une fort grande apparence de raison , que primitivement les langues n ont point été composées de mots purement fictifs et dénués de tout rapport sensible avec les objets désignés, parce que l'établissement de ces signes arbitraires supposeroit une convention , et, par conséquent, un mode de transmission des idées, une langue déjà faite; que les premiers mots de toutes les langues ont dû être formes à l'imitation du bruit des objets ' ; que ce moyen étoit le seul dont la voix put faire usage d'abord pour dési-
' 11 lalioil que ce fût l'opinion des Ciiccs oux-mèmcs, puisque rethimilalion des sons, ils l'onl ;ipi)c-l(':o onomatopée , fonnahvn des noms par cxcollrncc.
gner les choses absentes ; que , borné quelque temps à celles qui produisent du bruit, on l'a étendu ensuite à celles qui n'en produisent pas, en saisissant une certaine analogie entre la manière dont les êtres bruyants affectent l'ouïe, et la sensation que la vue, l'odorat, le goût et le toucher reçoivent des êtres muets, et qu'enfin ce système d'imitation vocale a embrassé les choses métaphysiques elles-mêmes, puisqu'à commencer par l'ame, elles ont toutes reçu des noms tirés de l'ordre sensible et matériel. Découvrir dans tous les mots de toutes les langues connues le son radical , c'est-à-dire Tonomatopée directe ou réfléchie en vertu de laquelle ils ont été formés, tel est le principal objet du grand ouvrage que nous annoncent les Prolégomènes de M. Charles Nodier. La matière est déjà singulièrement bien préparée dans le traité du président de Brosses. Le Brigant et Court de Gebelin ont aussi laissé de solides matériaux , qu'il s'agit seulement de séparer des éléments chimériques que l'esprit de svstème ou l'abus de l'érudition leur ont fait rassembler. Enfin, M. David de Saint-Georges, élève et héritier de ces savants, a fait, en mourant, M. Charles Nodier dépositaire de sa doctrine, de sa méthode et de ses travaux commencés. Tant de secours, un grand fonds d'instruction propre , beaucoup de sagacité et une ardeur persévérante , voilà tout ce qu'il faut sans doute pour mettre à fin une si haute entreprise. Le plan de l'ouvrage entier est tracé, et l'exécution en est déjà avancée; mais, avant de l'achever, l'auteur fait un appel aux savants; il les invite à l'assis-ter de leurs lumières, à l'encourager de leur bienveillance. Il prend
en quelque sorte rengagement de ne point mettre au jour cet ouvrage, si une seule criùque judicieuse s'oppose à sa publication, La profondeur du sujet mettra vraisemblablement M. Charles INodier à Tabri de ces réflexions légères et tranchantes que tant de juges sans mission se permettent sur les objets d'imagination et de goût. Les véritables érudits ont seuls le pouvoir, comme le droit, de se former d'avance une opinion sur les moyens et la fin, l'ensemble et les détails d'un grand système, dont le plus ou le moins de solidité se fonde sur des faits ignorés du vulgaire des savants et des littérateurs. J'ai tous les titres pour m'abstenir de prononcer en une semblable cause'.
Il est un objet sur lequel je serai moins circonspect. M. Nodier remarque avec raison , 1 » que toutes les langues sont imparfaites , et qu'il est impossible d'en réformer les défauts ; 2« que la diversité des langues s'oppose à cette communauté d'intérêts, d'affections et de lumières, qui seroit le complément de la civilisation. Il en déduit la nécessité de composer, comme on l'a fait pour certaines sciences, une langue parfaite et universelle, une sorte d'algèbre sociale qui ne changeroit rien à la langue usuelle , et dont l'emploi seroit restreint aux communications scientifiques , politiques et commerciales des nations. C'est-là , je
' M. Charles Nodier n'a point , que je sache , mis à fin les grands Iravaux qu'il avoil commencés. L'érudition peut s'en plaindre ; mais la littérature proprement dite y a trouvé son compte , bien qu'elle ait à regretter elle-même que M. Nodier n'ait pas appliqué à des ouvrages plus nond)reux el plus étendus, sa pensée toujours originale, cl son style rempli d'imaginalion , de noblesse, d'élégance et de charme.
crois , un de ces rêves criiomme de bien , une de ces théories philosophiques contre lesquelles il n'y a absolument rien à dire, sinon qu'elles sont tout-à-fait impraticables. Mais M. Charles Nodier ne considère pas ainsi la chose. Autant que je puis comprendre certain endroit de ses Prolégomènes, qui n'est pas de la clarté du reste , il regarde cette langue universelle comme très faisable ; il se propose lui-même de la faire , et apparemment il se promet de la faire adopter. Il me semble que les inutiles et presque ridicules essais de pasigraphie et de pasilalie que ces dernières années ont vu naître, auroient dû suffire pour le détourner d'un pareil projet. A l'autorité des faits je joindrai, par surérogation, celle d'un écrivain dont M. Charles Nodier ne récusera sûrement point le témoignage, l'autorité du président de Brosses, homme dont le courage ne s'effrayoit d'aucun travail , ni l'imagination d'aucun système. «Je ne m'occuperai pas, « dit -il , ainsi que l'ont fait quelques grammairiens , à « fabriquer par art une langue factice, qui, par l'usage « universel qu'on en pourroit faire , tant verbalement « que par écrit, tiendroit, dans le commerce et dans « les connoissances de toutes les nations , le même lieu « que l'algèbre tient dans les sciences numérales , pro- V. jet qno7i ne peut espérer de faire jamais adopter « aux hommes dans la pratique. »
Je ne crois pas, au surplus, qu'on soit fondé à dire des langues existantes , et de la nôtre en particulier , tout le mal qu'on se plaît h en dire. Elles suffisent à la plus juste et à la plus fine expression de toutes nos sensations et de toutes nos idées. Que faut-il de plus?
On croil que nous penserions plus juste, si nous avions une lani^uo mieux faite : je ne pari âge point cet avis ; tout terme impropre et toute phrase obscure ne peuvent-ils pas être remplacés par un terme et une phrase qui aient les qualités contraires? A quoi tient-il donc que Texpression ne soit juste et claire, si ce n'est à l'esprit qui n'a pas saisi le véritable rapport des choses, ou n'en a pas conçu une image nette? 11 m'est refusé de comprendre la beauté et presque l'avantage d'une langue philosophique, où chaque objet et chaque impression physique, chaque perception de l'esprit et chaque mouvement du cœur , auroient son terme propre et exclusif, et où la filiation des mots représenteroit avec une exactitude rigoureuse l'enchaînement des êtres créés et celui des phénomènes de la sensibilité et de l'entendement. Cette langue seroit d'une bien triste perfection. On prétend qu'il en résulteroit un perfectionnement et même un accroissement indéfini de la masse de nos idées. Pour moi , je n'ai pas d'idée des idées que nous n'avons pas ; je crois que nous avons toutes celles que nous pouvons et devons avoir, et qu'à cet égard nous sommes assez riches , si nous savons nous contenter des idées saines , utiles et exécutables.