‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 23 sur 38 · DICTIONNAIRE · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE

DE l'académie FRANÇOISE.

JLSTES ET UTILES CENSURES AUXQUELLES IL POURROIT DONNER LIEU. CRITI- QUE INSENSÉE ET INJURIEUSE QUI EN A ÉtÉ FAITE. REFUTATION DE CETTE

CRITIQUE PAR l'aBBÉ MOl'.ELLET.

On pouvoit faire un excellent livre sur le Dictionnaire de l'Académie Françoise. Quelques efforts, quelques lumières qu'aient réunis les auteurs de ce Dictionnaire pour le porter à sa plus grande perfection possible , il donnoit nécessairement matière à de justes et nombreuses observations. Chaque jour la langue fait , en bien ou en mal , des progrès qui , pour être beaucoup moins sensibles que dans Tavant- dernier siècle, n'en sont pas moins réels. Des expressions que l'usage sembloit avoir consacrées , et que , par conséquent , l'Académie a recueillies , tombent en désuétude et doivent être retranchées du dictionnaire. D'autres expressions, que le bon goût et la raison grammaticale elle-même ont long-temps repoussées .^ s'introduisent dans la langue, pour ainsi dire, en vertu d'un plébiscite , et doivent être enfin reconnues par le tribunal académique. Des acceptions de mots s'étendent ou se restreignent, se détournent ou dis-

paroissent, passent du propre au figuré ou du figuré au propre. On ])0uv()it noter utilement toutes ces choses. D'après ce principe de logique et de grammaire , qu'une délinition doit renfermer tout le défini et convenir à lui seul, on pouvoit relever quelques définitions du Dictionnaire comme vagues ou incomplètes ; mais, comme une bonne définition est un problème difficile et souvent impossible à résoudre, la justice auroit voulu qu'en attaquant les mauvaises définitions de l'Académie, on en proposât de meilleures, ce qui auroit vraisemblablement réduit beaucoup le nombre des critiques sur cet objet. On pouvoit remarquer encore que l'Académie semble avoir quelquefois franchi la ligne qui doit séparer la langue usuelle de celle des arts et métiers , en admettant des lermes techniques d'un emploi trop particulier, et (ju'elle a peut-être aussi le tort d'avoir consigné des locutions et des proverbes d'un usage trop rare ou d'une nature trop basse, quoiqu'à dire le vrai, un dictionnaire ne doive point être un livre de morale ni de goût, mais un répertoire complet de tous les mots et de toutes les phrases faites qui composent la langue , et que, d'un autre côté, les expressions qui se présentent le moins souvent, mais que pourtant on est autorisé à employer, soient peut-être celles dont l'explication est le plus nécessaire. On pouvoit observer surtout que la partie de la syntaxe a été un peu trop négligée dans le Dictionnaire, et que, si un verbe, dans quelques uns de ses temps ou de ses rapports avec les autres mots, offre une difficulté réelle, on trouve tous les exemples, hors celui-là

précisément qui devroit résoudre celle difficulté. Un lel travail, fait avec les lumières et la bonne foi nécessaires, auroit pu être utile et même agréable à l'Académie , qui s'est aperçue aussi bien que nous des vices du Dictionnaire, et qui sans doute s'occupe en ce moment de les faire disparoître. Il est inutile de dire qu'en relevant les fautes de ce grand ouvrage, il auroit fallu s'exprimer avec cette réserve modeste dont personne n'est dispensé, et avec ce ton de décence auquel on est obligé envers un corps aussi respectable que l'Académie françoise.

L'auteur des Remarques înorales , phUosophiques et i^rammaficales^ a suivi un plan et pris un ton tout différents. D'abord la plus grande partie de ses Remarques portent sur des mots de vénerie , de fauconnerie, d'équitalion , de zoologie, d'ornithologie, de botanique, etc., puis sur des termes de maçonnerie, de serrurerie, de pâtisserie, de cuisine, etc., puis enfin sur certaines expressions de la langue familière, mais souvent de peu d'usage , qui désignent des parties dliabillemenl, des jeux, des imperfections morales ou physiques, etc., etc. C'étoil le sûr moyen d'être le moins utile possible au plus grand nombre, puisque l'homme du monde et l'écrivain ne doivent peut-être de leur vie entendre ou prononcer une seule fois ia plupart de ces termes. D'an autre côté, c'étoit se réserver la faculté de dire avec assurance beaucoup de choses fausses et absurdes , puisqu'on n'aperçoit l'erreur que dans les objets connus, et que ni la raison, ni l'usage, ni l'analogie, ne peuvent la faire découvrir dans la définition ou dans l'orthographe

de mois fori;és, iniisilés dans les livres, même dans la convei'salion, et écrits par TAcadémie, pour ainsi dire, sous la dictée des artisans qui les emploient. L'auteur des Remarques change la manière d'écrire les mots dont l'orthographe est le mieux fixée ,, au moins par l'usage, et il ne daigne presque jamais rendre compte du motif de ces changements. Ce qu'on peut supposer de plus favorable pour lui, c'est que, dans les vieux auteurs de notre langue , il a trouvé ces mots écrits de la manière qu'il le propose ; mais il ignore donc alors que l'usage qui décide de l'existence et de la signification des termes est , à plus forte raison , le iiKutre d'en réformer, ou, s'il le veut, d'en altérer l'orthographe, et qu'après tout, l'Académie, comme on l'a dit , n'est que le secrétaire de l'usage.

Un académicien, respectable par son grand âge, ses talents et son courage, a fait à l'auteur des Remarques l'honneur de le réfuter dans une brochure. Il ne falloitni sa grande érudition lexicographique, ni sa dialectique vigoureuse, pour démontrer des absurdités palpables qu'aucun art ne déguise. 11 a eu luimême quelque honte de s'être commis avec un adversaire si peu sensé. Mais voici comme il s'en excuse: « Outre qu'il est bon, en général, que justice se fasse, 0 et que l'ignorante présomption ne prenne pas le « silence du dédain pour l'impuissance de lui répon- « die, l'intérêt de la raison et du goût, et celui des " lettres, nous ont déterminé à rassembler, sur les « décisions du critique, quelques réflexions qui con- « vaincront , je pense , nos lecteurs , que l'auteur « des Remarques philosophiques et grammaticales y

« n'est ni bon grammairien ni bon philosophe ; que « son savoir est mal digéré, son esprit faux, et son « goût très mauvais ; et nous avons espéré aussi faire « connoître et signaler par cet exemple l'esprit qui « anime aujourd'hui un parti d'hommes conjurés con- « tre les lettres , et qui paroissent sérieusement occu- « pés de décourager ceux qui les cultivent , de flétrir « les noms de ceux qui ont obtenu quelques succès « dans cette carrière, et d'étouffer les talenls nais- « sants de ceux qui se proposent d'y entrer. »

Nous avons laissé entrevoir que l'auteur des jRemarques avoit pris dans son ouvrage un ton messéant et injurieux; mais nous n'en avons point fourni la preuve. Il falloit en laisser le soin à l'académicien , auteur des Observations, lequel s'en est acquitté d'une manière fort piquante. « La plupart des leçons « de l'auteur ào.^ Remarques nouvelles, dit-il, sont « accompagnées d'injures , comme on va en juger par « la liste que nous avons mise en ordre alphabétique, « pour prévenir la confusion que peut causer l'abon- « dance de la matière. Cette liste pourra être utile « aux critiques modernes qui voudroient s'en servir « encore , ou qui , disposés à en imaginer dans le « même genre , voudroient éviter de répéter celles- « là. » Vient ensuite un petit vocabulaire de deux pages , dont voici le premier article :

« Argot, de joueurs et de joueuses , des ca-

veines de voleurs...., des cabarets... , des mignons

d'Henri III Articles hideux à lire, rédigés par

la coiffeuse d'une académicienne , ou par la gouvernante d'un académicien » Par qui celui-ci

semble-t-il rédigé ? C'est ce que nous ne hasarderons point de dire, de peur de tomber aussi dans un excès de grossièreté.

Ce qu'on peut assurer, en se servant toutefois d'une tournure adoucie, c'est que l'auteur n'a point la tête saine. J'ignore h quelle secte d'illuminés il appartient, mais son livre est rempli de phrases mystérieuses et de signes cabalistiques. Il place souvent, au milieu de ses phrases, et sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi, trois étoiles rangées en ligne droite ou en triangle , comme dans l'exemple suivant. « Les livres « sybillins sont un monument précieux d'institutions « morales, mais un monument destiné, dit-on, par « ceux qui relevèrent , à une postérité ^*^ supérieure « au commun des philologues. » Les initiales même de son nom sont rangées en triangle sur le frontispice du livre, et suivies chacune d'une étoile. INous ne comprenons rien à ce grimoire. M. le docteur Pinel y entendroit peut-être davantage , attendu qu'il a de fréquentes communications avec des personnes initiées aux mêmes mystères que M. P* F* F*.

IG

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