PEUT FAIRE CONTRE CE TRAVAIL. REPONSE A CES OBJECTIONS
L'excessive multiplication des livres , causée par l'invention de rimpriraerie , a donné lieu à une science nouvelle que l'on nomme bibliographie. Celte science a plusieurs branches ; elle divise , elle ordonne nos richesses littéraires, selon tel ou tel système; elle forme les bibliothèques et les catalogues; elle donne la connoissance des éditions, apprend à distinguer les éditions correctes ou fautives, complètes ou incomplètes, originales ou réimprimées, légitimes ou contrefaites; et c'est-là, comme on ie voit d'abord, une de ses plus intéressantes attributions. Combien de fois n'est-il pas arrivé à ceux qui avoient le goût des livres, sans en avoir encore la connoissance, d'acheter cher une mauvaise édition d'un ouvrage estimé, et d'être tout étonnés ensuite d'apprendre qu'ils ne possédoient qu'un livre sans valeur ! Ces petites écoles^ plus ou moins répétées, donnent aux particuliers leurs premières leçons de bibliographie , et finissent par
leur faire sentir riniporlance 1res réelle d'une science qu'auparavant ils étoient peut-être tentés de dédaigner.
Chaque science, après ses applications utiles, après les services essentiels qu'elle rend à riiomme et à la société, a , pour ainsi dire , ses secrets, ses expériences d'amusement et de curiosité, en un mot, son luxe. Ainsi la physique a ses jeux magnétiques et électriques , l'algèbre et la géométrie leurs problèmes récréatifs, etc. Il en est de même de la bibliographie. Après avoir mis les amateurs de livres en garde contj-e les méprises de l'ignorance ou les surprises de la cupidité, elle se plaît à découvrir et à dévoiler les auteurs qui ont fait mystèrgMle leur nom, soit en le taisant, soit en en mettant un autre à la place. En général , ce qu'on nous cache est ce que nous aimons le plus à savoir. Celte raison, tirée de notre nature, suffnoit pour justifier ou du moins expliquer le désir qu'on a de connoître les anonymes et pseudonymes ; mais elle n'est pas la seule. Les écrivains et leurs ouvrages s'expliquent et s'éclairent, en quelque sorte, les uns par les autres. Souvent tel livre, dont nous ignorions l'auteur, nous donne, quand le nom de celui-ci vient à nous être révélé, la clef d'un caractère que sans cela nous n'eussions jamais bien pénétré; et, réciproquement, le caractère connu d'un écrivain jette quelquefois un grand jour sur le but d'un ouvrage dont nous n'eussions qu'imparfaitement démêlé le sens et l'intention, si nous n'avions appris par qui il avoit été composé. Cette manière de découvrir l'inconnu par !c connu , trouvera de fréquentes
applications dans la partie de notre littérature désignée par le nom de philosophie moderne ou du 1 8^ siècle.
La connoissance des anonymes et pseudonymes n'a pas paru indifférente à beaucoup de bons esprits. Parmi nous, Adrien Baillet et les savants bibliographes Goujet et Mercier de Saint-Léger en ont fait l'objet de leurs recherches et de ieurs écrits. Le goût de celte esj)èce de science n'est pas tellement restreint aux bibliograpb.es de profession, que beaucoup de personnes, aimant ou cuhivant les lettres, ne s'y soient adonnées avec ardeur pour leur usage et leur amusement particulier. Ce qui en fait foi, c'est la grande quantité de livi'es^Jponymes ou pseudonymes sur lesquels on trouve écrit en tète le nom des auteurs. M. Barbier, héritier du zèle, des connoissances, et , qui plus est, d'une partie des manuscrits des savants abbés Goujet et Saint-Léger, a donc cru faire une chose très agréable à un fort grand nombre de personnes en publiant le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes.
11 pourroit se présenter ici deux questions assez importantes. On pourroit demander d'abord comment l'auteur a pu parvenir à découvrir et à savoir si positivement les noms de tant d'écrivains qui ont voulu les cacher ; et ensuite s'il est de l'exacte morale de divulguer ces mêmes noms contre l'inlention de ceux qui les portent ou les ont portés. Je répondrai sur le premier point que ce qui est un mystère pour le commun des amis des lettres, ou même des littérateurs, n'en est souvent point un pour l'homme qui, possesseur d'une
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nombreuse bibliolliéque de journaux , et doué d'une ijM'ande ardeur pour les recherches bibUographiques, poursuit jusque dans leurs derniers retranchements la modestie, le respect humain, ou quelquefois la juste honte d'un anonyme. Tout auteur qui ne met pas son nom en tète de son ouvrage , ne veut pas pour cela rester caché. Mais je suppose que ce soit sa plus Ferme intention et son intérêt le plus fondé, il a toujours des confidents de son secret , sa famille , ses amis , son miprimeur, son libraire. Ce secret s'échappe, il est recueilli , et le moins (pTil puisse arriver , c'est qu'on le consigne, soit en tète du livre même, soit dans quelque mémorial particulier, où les bibliographes futurs le trouveront un jour. Au reste , il ne faut pas souvent attendre aussi long- temps; les amis indiscrets et les ennemis perfides ne s'empressent que trop de divulguer par la voie des feuilles publiques le nom qu'on leur a contié ou qu'ils ont sur{)ris. Les noms de la moitié peut êlre des ouvrages anonymes qui ont été publiés, se trouvent dans les journaux du temps; mais ces journaux, il faut les avoir; il faut sur-tout les hre ; et, à moins d'une obligation ou plutôt d'une vocation spéciale, qui de nous voudioil en prendre la peine? Le bibliographe la pi'end, et nous en donne le fruit. Quelques auteurs cependant restent pour lui inconnus ou incertains : dans le dernier cas, il allègue ses motifs de doute ou de crédibilité , et dans le premier il garde le silence.
Quant à la seconde question, qui paroit d'abord d'une nature plus grave, il n'est pas moins facile d'y répondre. En premier lieu , les trois quarts et demi des
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auteurs dont on nous révèle les noms sont morts , et la plupart depuis long -temps. Si l'on doit des ménagements aux vivants , on ne doit aux morts que la vérité ; ensuite le plus grand nombre des ouvrages cités ne peuvent faire aucun tort , au moins sous le rapport du sujet et du motif, à la tnémoire de ceux qui les ont composés. Si quelques écrivains ont laissé des ouvrages qui, sous ce même rapport, soient capables de flétrir leur réputation , la divulgation de leur nom ne peut être considérée que comme une juste punition de leur tort ; et peut-être que la crainte d'être inscrit un jour dans un dictionnaire des anonymes , détournera quelque auteur vivant de publier, même mcognito , un livre répréhcnsible. L'article des écrivains vivants est un peu plus délicat. Mais, d'abord, si M. Barbier sait leurs noms, ce n'est pas sous le sceau du secret; d'autres les savent aussi apparemment; il n'y aura donc de différence que du plus au moins; et, en fait de secret, ce n'est pas la peine d'en parler: avec le temps tout seul, le moins devient bientôt le plus; et puis croit-on que beaucoup d'auteurs se fâchent sérieusement de ce qu'on écarte tout-à-fait un voile que presque tous ont déjà laissé entr'ouvrir tant de fois? Un auteur anonyme est un masque au bal de l'Opéra , qui ne s'est couvert la ligure que pour dire avec plus d'aisance des choses spirituelles, et ajouter à l'attrait de ses discours l'altrait quelquefois plus piquant de la curiosité : quand il a lutine assez long-temps les gens, il est foi't aise qu'on le presse de lever son masque ; et il ne s'obstineroit à le garder que s'il étoit sur d'avoir dit des sottises. Or, quel auteur aujourd'hui en dît,
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et surtout est sûr d'en avoir dit ? On voit bien que 31. Barbier n'aura de querelle avec personne.
Il me reste une observation à faire sur son Dictionnaire. On pourra être surpris d'y voir figurer, comme anonymes révélés , des auteurs dont les noms s'impriment aujourd'liui en tète de leurs ouvrages , ou sont, pour ainsi dire, de notoriété publique. Mais il faut faire attention que ce Dictionnaire a été composé pour l'utilité de tous ; que de ces noms, les uns, qui sont connus du plus grand nombre, sont pourtant encore ignorés de plusieurs ; et que les autres qui se lisent sur le titre des dernières réimpressions d'un livre, ne se trouvent pas sur le titre des premières éditions : ceux qui possèdent celles-ci et ne connoissent pas les autres, auroient quelque droit de se plaindre si le Dictionnaire ne leur fournissoit pas le renseignement qu'ils y pourroient clierclier. Ce qui vicie eu pareil cas , ce n'est pas ce qui abonde, c'est ce qui manque.