‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 25 sur 38 · LES VERS ITALIENS ? NÉCESSITÉ DE PLACER CET ACCENT DANS NOS VERS · texte numérisé non relu

LES VERS ITALIENS ? NÉCESSITÉ DE PLACER CET ACCENT DANS NOS VERS

LYRIQUES , DE MANIERE Qu'iL REPONDE AUX DIVISIONS DU RHYTUME MUSICAL.

M. ScoppA, savant sicilien, a entrepris de démontrer que la langue françoise possède, ainsi que la langue italienne, l'accent qu'il appelle tonique ; c'est-àdire que, dans tous les mots de notre langue, il y a une syllabe que la voix frappe , sui' laquelle elle appuie, s'élève et se soutient avec une sorte d'emphase. Cette syllabe est toujours la pénultième dans les mots terminés par un ^ muet, et la dernière dans les autres mots ; d'où il résulte que nous avons , en quelque manière des trochées , des ïambes , et même des anapestes, mais que nous n'avons pas de dactyles comme les Italiens, savoir, de ces mots nommés par eux sdruccioli ^ dans lesquels la voix appuie avec force sur l'anlé-pénuUième syllabe , et ghsse avec rapidité sur les deux dernières. Comment se fait-il que nos grammairiens semblent n'avoir pas soupçonné l'existence de cet accent; que, du moins, ils n'aient pas pris la peine de le définir et de le qualiflcr ? Rien

n'est plus naturel que de faire celte question, et rien n'est plus aisé que d'y répondre. Chez les Italiens , les Anglois, el même les Allemands, l'accent tonique , plus varié et plus fort qu'il ne l'est chez nous (quoi qu'en dise M. Scoppa), est, pour ainsi dire, la base de leui' versification-, c'est la distribution régulière de cet accent qui forme leur rhythme poétique : de là vient que la rime n'est pour eux qu'un objet de luxe et non de nécessité, et qu'ils font presque autant de vers blancs que de vers rimes. Chez nous , au contraire , le nombre des syllabes , sans égard à leur valeur, le repos à Thémistiche dans les vers de dix et de douze pieds, et enfm la rime, sont les seuls élémens constitutifs de la versification ; l'accent tonique n'y entre pour rien ; voilà ce qui explique l'inattention ou le silence de nos grammairiens, relativement à cet accent.

Autre question. Si cet accent tonique, si ce coup , cet effort de la voix sur l'anté-pénultième svllabe des mots de terminaison féminine, et sur la dernière des mots de terminaison masculine , n'est l'objet d'aucune règle dans notre système de versification ; si Racine et Boileau , qui, peut-être, ne l'avoient jamais remarqué, n'en ont pas moins fait les plus beaux vers françois qu'il semble possible de faire; si, enfin, nous sommes, comme je le crois, déterminés à ne rien changer au mécanisme de nos vers, tel que ces grands maîtres l'ont employé et consacré par leur exemple, de quelle importance, de quelle utilité peut être l'espèce de révélation que M. Scoppa vient nous faire? Je le dirai nettement:

du côté de la ^oéûç. parlée , de la poésie proprement dite, cette découverte ne peut conduire à aucun résultat. L'accent Ionique existe dans tous les mois de noire langue, cela est reconnu; donc il existe dans notre poésie : mais il y est répandu au hasard, et non pas distiibué régulièrement. Si nous voulions l'employer méthodiquement dans nos vers épiques et tragiques , il faudroit qu'il les divisât en intervalles égaux, en battiite, c'est-à-dire en mesures, à l'instar de celles qui forment le rhythme musical; et, comme nous ne voudrions pas renoncer pour cela au repos de l'hémistiche et au retour de la rime , notre versification, surchargée de cette nouvelle règle, mériteroit , une lois plus que dans l'état actuel des choses , le reproche d'uniformité et de monotonie qui lui est généralement adressé. M. Scoppa a trouvé, dans Racine et dans Boileau, deux ou trois vers de suite où l'accent tonique est placé de trois en trois syllabes ; cette mesure régulière, cette mesure à trois temps seroit insupportable dans une série de vers de quelque étendue. Voilà, du moins, comme en jugent nos oreilles : celles des Italiens sont autrement façonnées, et les vers rhythmés sont les seuls qui leur conviennent. Soit ; mais nous , nous préférons l'harmonie variée qui résulte du libre mélange des syllabes fortes et des syllabes foibles. La versiflcation est un art de convention et un plaisir d'habitude : à cet égard, le meilleur, le seul système pour chaque nation, est celui qu'elle a imaginé et mis en pratique.

La découverte de l'accent tonique , absolument inutile pour la poésie qui se déclame, ne peut èlre, au

contraire, que fort profitable à la poésie qui se chante. Toute musique est assujettie à un rhyllinie, est divisée en intervalles égaux. Ces intervalles sont ce qu'on appelle la mesure de l'aii-; et cette mesure n'est pas la même dans tous les aiis : il y a la mesure à deux, à trois et à qualre temps. L'un de ces temps se noimne le temps fort ; c'est celui qui est frappé, ou, autrement, sur lequel tombe la mesui-e. Il est aisé de concevoir qu'il doit exister, entre les paroles et la musique d'un air, un parfait accord de rhythme; c'est-à-dire que les syllabes affectées de l'accent tonique et appelées bonnes syllabes par les compositeurs et les poètes lyriques , doivent se trouver constamment sous les bonnes notes; s'il en était autrement, une bonne note pourroit porter sur une mauvaise syllabe, telle qu'un e muet, qui n'auroit pas, pour ainsi dire, la force de la supporter, ou bien cette bonne note, tombant au hasard sur les syllabes d'un mot, le couperoit souvent d'une manière plus ou moins ridicule. Voilà ce qui n'arrive presque jamais en Italie, et ce qu'on voit tous les jours en France. Il n'est personne de nous qui n'ait été choqué du défaut d'accord, de la contrariété qui existe entre les notes et les syllabes, les césures du chant et celles de la veisificalion; enfin, le rhythme musical et le rhytlmie poéti([ue , dans tous les couplets composés sur des airs déjà faits , et dans beaucoup de ceux pour lesquels on a fait des airs exprès. Pour éviter cet hiconvénient, soit qu'on parodie un air, soit qu'on fasse des paroles pour un musicien , il n'y a pas d'autre moyen que de distribuer l'accent tonique d'une manière

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]-égulière et constante, qui, clans le premier cas, soit confor;ne à la mesure adoptée par le compositeur, et à laquelle, clans le second, le compositeur lui-même puisse conformer sa mesure.

On ne conçoit pas connnent nos poètes lyriques, en général , ont pu négliger ou ignorer un pi-océdé dont la nécessité se laisoit sentir aux oreilles les moins délicates, et dont la découverte étoit facile aux esprits les moins inventeurs. Quelcjues uns en ont cependant fait usage, ceux-ci par instinct, et ceux-là par calcul. Marmonîel, entre autres, eut habituellement le soin de soumettre ses vers d'opéras à un rhythme régulier, et l'auteur de Stratonice n'y a jamais manqué. Ce dernier a fait plus enCoi'e; dans un de ses drames lyriques , il a imaginé d'établir un rhythme particulier pour chaque personnage, suivant son caractère ou sa passion dominante; etcerhvlhme, il l'a observé dans tous les airs que ce personnage avoit à chanter. Les autres poètes sont d'aulaht plus inexcusables de n'avoir pas suivi de tels exemples , tjue feu M. Framery les a i-édigés en préceptes dans une brochure intitulée : Avis aux poètes lyriques, ou. De la nécessité da iliythme et de la césure dans les vêts destinés au chant. Ce que Marmontel eî M. Hoffmann ont mis en pratique, et que M. Framery a réduit en théorie, est l'objet principal, pour ne pas dire l'objet unique de l'ouvrage de M. Scoppa. Le reste, ce cjui ne tend pas dircclement à démontrer l'existence de l'accent tonique et la nécessité de le placer régulièrement dans les vers lyriques, m'a paru, je l'avoue, plus cju'accessohc-, je l'ai trouvé surabon-

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dant el presque étranger au sujet. L'auteur lui-mèmc s'accuse de diffusion; mais il prétend que, pour vaincre ropiniàtrclc de nos faux préjugés, il a dû étendre en trois volumes, ce qui, sans cela, aurait pu être ressert é dans la moitié (Fan seul. Cette apologie, faite à nos dépens de toutes manières, ne me semble pas très solide. M. Scoppa auroit du, puisqu'il s'adressoit à nous, consulter davantage ce goiit de précision et de concision qui, selon lui, nous distingue; il auroit dii sentir que des digressions sans mesure et des répétilions sans nombre n'ont rien de commun avec des développements utiles et des résumés nécessaires , et que , de tous les moyens d'inculquer une doctrine quelconque, le moins bon est de fatiguer ses disciples. Voici ce que j'ai imaginé pour expliquer et justifier à la fois ce défaut : M. Scoppa, profondément touclié de la beauté du rhythme régulier, s'est flatté d'abord qu'il pourroit bien nous engager à l'adopter, à l'introduire dans toutes nos compositions poétiques ; de là , l'immense étendue de son plan , où il ne s'est pas proposé moins que de comparer la langue italienne et la langue françoise, non seulement dans les éléments de leurs mots, mais encore dans les combinaisons de leur versification et dans les productions diverses de leur poésie. S'étant convaincu , depuis, que les habitudes de notre esprit et de notre oreille opposoient une résistance invincible à l'exécution de ce grand projet, il y a renoncé tacitement, et s'est borné à l'idée de nous faire adopter la distribution régulière de l'accent tonique dans les vers destinés au chant. Mais son ouvrage , conçu pour une tin

beaucoup plus importante , et déjà exécuté en partie avec tout le développement qu'elle exigeoit, doit nécessairement nous paroîlre aujourd'hui hors de toute proportion avec son objet; et ce qui, dans le premier dessein de l'auteur , formoit un amas de matériaux nécessaire pour une grande construction , ne peut plus être considéré que comme un immenseéchafaudage élevé inutilement pour un petit édifice.

Le second et le troisième volume de l'ouvrage doivent être consacrés à l'examen comparatif de la langue et de la musique italiennes, avec la langue et la musique françoises. Dans le second, que j'ai sous les veux , M . Scoppa commence par passer en revue et mettre en parallèle les différentes espèces de compositions poétiques chez les deux nations. L'article du sonnet est le premier. « Il n'y a rien, dit-il, dans la « poésie, de plus beau ni de plus grand que le son- « net, quand il est bien exécuté dans toutes ses par- « ties. » Que dira t-on du poëme épique ou de la tragédie? Depuis long-temps, nous ne sommes plus de l'avis de Boileau qui disoit :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.

Et nous avons peine h concevoir qu'un homme si judicieux ait pu donner dans une telle exagération. Quoi qu'il en soit, M. Scoppa pouvoit se dispenser de citer une vingtaine de sonnets tant italiens que françois; ce luxe de citations grossit très inutilement le volume. Il compare ensuite les deux langues en ce qui regarde les éléments et la formation de leurs mots,

puis SOUS les rapports de la propriété, de la richesse et de la douceur. Il me semble que ce parallèle auroit dû précéder celui des compositions poétiques : l'ordre analytique vouloit qu'on traitât des éléments des deux langues, avant de s'occuper des productions des deux littératures. Je n'en dirai pas davantaîre sur le contenu du second volume; TanaUse et la discussion des matières qu'il renferme , ennuieroient le commun des lecteurs; il doit suffire de les indiquer à ceux qu'elles intéressent.

L'ouvrage de M. Scoppa n'est pas un livre bien fait, à beaucoup près ; mais il s'en faut bien plus encoi-e que ce soit un livre sans mérite et sans utilité. Le défaut de précision et de méthode n'empêche pas qu'il n'y ait beaucoup d'érudition dans les recherches, de sagacité dans les aperçus, et d'adresse dans la déduction des raisonnements. Si l'objet réel de l'ouvrage semble étouffé sous un amas de faits et d'idées , ces vérités de détails n'en sont pas moins précieuses pour tous ceux qui s'occupent de la métaphysique et du mécanisme des langues : les plus instruits et les plus sensés y trouveront plus d'une fois des notions nouvelles à acquérir, et d'anciennes préventions à abandonner. L'ouvrage est fait d'ailleurs pour nous intéresser et nous plaire sous un rapport qu'il me reste à indiquer. L'auteur se montre fort sensible aux qualités de notre langue; il la venge des reproches qui lui ont été faits inconsidérément par des étrangers et même par des nationaux; il y lait apercevoir des avantages que ses plus grands partisans n'avoient |)as remarqués ; enlin sa conclusion est.

qu'elle peut se prêter a la bonne musique aussi bien , ou presque aussi bien que la langue italienne. Cette opinion , en flattant notre amour-propre, paroît avoir blessé celui de quelques Italiens trop jaloux de la supériorité de leur langue sous le rapport musical ; et l'auteur s'est vu traité par eux comme un citoyen inQdèle aux intérêts et à la gloire de son pays. Ce doit être un motif de plus pour nous d'accueillir avec faveur son livre, que déjà le suffrage de plusieurs compagnies savantes, et les encouragements du gouvernement, ont recommandé à l'attention du public instruit. \

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