‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 4 sur 38 · D!FFEKE>CE DE CES DEUX AMITIES, ET CAUSES DE CETTE DIFFERENCE · texte numérisé non relu

D!FFEKE>CE DE CES DEUX AMITIES, ET CAUSES DE CETTE DIFFERENCE

NoMBPxE de gens ont prétendu que l'amitié des femmes entre elles étoit rarement sincère et profonde; que surtout elle éloit peu susceptible de ces sacrifices héroïques, de ces dévouements sublimes, dont quelques attachements d'homme à homme ont donné le beau spectacle à l'univers. On a dit que les femmes, plus particulièrement appelées par la nature à éprouver et h inspirer un certain sentiment que je n'ai pas besoin de nommer, ne se considéroient guère que comme les rivales les unes des autres; que, si elles ne se disputoient pas toujours le cœur des hommes, chacune d'elles , du moins , sembloit prétendre exclusivement à leurs attentions, à leurs soins, à leurs préférences ; et qu'ayant autant, quelques uns disent, plus de vanité que de tendresse, nos empressements les plus frivoles et nos hommages les plus passionnés devenoient entre elles l'objet d'une concurrence également vive , quelquefois même d'une jalousie égale- I. 2

ment, hostile , d'où résiikoit iiiévitableuient la difliculté, pour ne pas dire, l'impossibilité d'une amitié réelle et persévérante entre deux personnes de ce sexe. Je suis bien éloigné, dieu merci , de partager cette opinion chagrine et désobligeante sur le compte des femmes. Je sais bien cpi'elles n'ont, dans leurs annales particulières , rien à opposer aux amitiés justement célèbres d'Oreste et de Pylade , de Thésée et de Pirithoûs, de Damon et de Pythias, de Dubreuil et de Pechméja ; mais qu'en peut-on conclure ? n*est-ce pas toujours en secret, et, pour ainsi dire, mystérieusement , que les femmes se livrent à leurs plus innocentes aftéctions? Je suis convaincu que l'amitié est aussi, pour elles, une divinité chérie, qui a ses autels , ses prêtresses et ses sacrifices. Si la mythologie et l'histoire n'étalent pas fastueusement les prodiges de générosité que ce sentiment a pu leur inspirer, quiconque observeroit, sous ce rapport, la société de nos jours seulement, ne manqueroit pas de découvrir plus d'un couple d'amies dévouées, mettant en commun leurs peines et leurs plaisirs , se confiant sans réserve tous ces secrets sans nombre dont leur existence est remplie et en quelque sorte composée ; sans cesse prenant la défense ou faisant les honneurs l'une de l'autre; en un mot, se servant mutuellement de guide, d'appui, de caution, et, pour ainsi dire, de providence. Si, du reste, ces amitiés fortes et généreuses sont un peu plus rares parmi elles que parmi nous , où toutefois elles ne sont pas fort communes, on peut assigner à ce fait une cause plus naturelle et plus innocente que ce

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conllit d'inléréts en amour et en coquetterie , par lequel on prétend l'expliquer. Les femmes, plus foibles que nous dans l'ordre de la nature et dans celui de la société , sont portées , par l'instinct même de leur foiblesse, à choisir de préférence , pour objet de leur principal attachement , un être plus fort qu'elles, qui puisse les soutenir, les protéger et les défendre. D'un autre côté, l'amour, il faut bien le dire , paroit être le premier besoin et la destination spéciale de leur vie. Faut-il donc être étonné, si, en général , elles réservent pour l'homme toute la vivacité, toute la chaleur, toute l'énergie d'affection dont elles sont susceptibles? L'amour, dès qu'une fois il s'est emparé de leur ame, y domine K tel point, qu'il semble en exclure, ou, du moins, y affaiblir considérablement tous les autres attachements. Lorsque de deux femmes , étroitement unies entre elles , l'une vient à se choisir un amant ou un mari , il est infiniment rare que l'autre n'ait pas à se plaindre bientôt du refroidissement progressif, et souvent assez rapide, d'une amitié, dont la constance paroissoit être à l'épreuve de tous les événements de la vie et de toutes les vicissitudes de la destinée. Dans ce même cas, les parents les plus chéris d'une jeune fille, ceux qui tenoient une plus grande place dans son cœur encore libre d'amour, sont tout à coup réduits à n'y occuper qu'un très petit espace; heureux s'ils ne finissent pas par en être enlièremenl bannis ! On diroit trop souvent que la femme prend à la lettre ce que l'Eglise dit en consacrant l'union conjugale : A banclomiez vos parents pour vous attacher à votre

époux. îl n'en est pas de même chez les hommes. Lem' amour n'est pas aussi exclusif; et s'il suspend momentanément Faclivité des autres sentiments, du moins il ne les diminue ni ne les absorbe. Rien ne s'oppose à ce que le mari le plus amoureux demeure le fils le plus tendre et l'ami le plus zélé. Mais ce qui, plus que l'amour encore, et plus long-temps que lui surtout, contribue à éteindre la chaleur, ou même à abréger la durée de ces amitiés que les femmes ont conlractces entre elles pendant le désœuvrement de leur cœur, et à empêcher qu'elles n'en contractent de nouvelles , aussi vives , aussi ardentes que les premières, c'est la tendresse maternelle, ce sentiment, disons mieux , cette passion tellement énergique et surabondante de sa nature, qu'elle accroît l'amour lui-môme, lorsque rien ne sembloit pouvoir l'augmenter, et que, seule de toutes les passions, elle subsisteroit toujours et dans toute sa force, sans obtenir ni espérer de retour , s'il étoit possible qu'il ne lai en fût pas accordé. L'ame qui en est remplie, qui en a savouré les jouissances ineffables, est nécessairement hors d'état de goûter, avec la même sensibilité qu'auparavant, le charme de tous les attachements étrangers. Une femme devenue mère peut conserver , peut former encore plusieurs liaisons douces, légères , et durables à cause de leur légèreté même ; mais il me paroît bien diftlcile qu'elle contracte une de ces amitiés profondément tendres et passionnées , qui s'alimentent de sacrifices mutuels , faits avec délices et acceptés sans efforts. L'amitié véritable est un pacte en vertu duquel on doit tenir

sans cesse sa fortune, sa vie même, à la libre et entière disposition de celui à qui l'on s'est uni. Comment une mère pourroit-elle engager des biens et des jours qui ne lui appartiennent plus , qui appartiennent à ses enfanis?

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