DE L'ENSEIGNEMENT MUTUEL
S0>' ORIGINE. SES AVANTAGES. StS PROCEDES.
EsT-iL avantageux ou nuisible pour un Etat que l'instruction soit répandue dans les classes inférieures de la société ? C'est une question que l'on a beaucoup agitée depuis la révolution, mais sur laquelle presque tous les bons eprits semblent être d'accord aujourd'hui. L'ignorance, quand elle est générale, peut n'être pas très préjudiciable à l'Etat et aux particuliers; mais, lorsqu'une longue civilisation a fait pénétrer les connoissances dans presque tous les rangs, il seroit impolitique , il seroit dangereux que les dernières classes du peuple en fussent totalement privées. Cette masse toujours nombreuse, si elle ne puisoit pas, dans une instruction relative, la connoissance de ses devoirs, les moyens d'améliorer honnêtement sa condition, et le désir de voir subsister l'ordre établi , seroit trop aisément soulevée par l'ambition de quelques factieux , et deviendroit entre leurs mains un terrible instrument de révolte et d'oppression. En tout et partout, la populace sans instruction, sans état, est le levier dont s'emparent ceux qui ont de mauvais desseins , ceux
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qui veulent opérer des changemeiils contre le gré des hommes que l'éducation, la propriété ou l'industrie, rendent naturellement amis du repos. L'instruction rectifie l'esprit, adoucit l'ame, donne du prix à l'existence, resserre les liens qui attachent l'homme à sa famille et à sa patrie: ce sont autant de garanties que par elle chaque citoyen offre à l'Etat en faveur du bon ordre et de la stabilité. 11 est donc de l'intérêt de tout gouvernement que les lumières s'étendent depuis les premières classes de la société jusqu'aux dernières , et soient distribuées à chacune d'elles dans la proportion de ses besoins. L'instruction montera d'elle-même aux rangs élevés ; c'est au gouvernement à la faire descendre aux rangs inférieurs , c'est-à-dire à établir, à favoriser du moins les méthodes qui ont pour objet l'éducation populaire.
Henri IV disoit : « Si Dieu me donne vie , je ferai « qu'il n'y aura point de laboureur en mon royaume « qui n'ait moyen d'avoir une poule dans son pot. » Georges III, roi d'Angleterre, a dit: « J'espère voir « le jour où tous les enfants pauvres dans mes Etats « seront en état de lire la Bible. » Ces vœux , qui sont sortis l'un et l'autre de cœurs paternels , marquent toute la différence des temps où ils ont été formés. Henri IV, chef d'un peuple épuisé par de longues guerres civiles , n'avoit rien de plus instant à souhaiter pour lui , que le retour de cette aisance domestique dont il étoit privé depuis si long-temps. Georges III, souverain d'une nation industrieuse et riche, n'avoit plus rien à désirer pour elle, que de voir les connoissances élémentaires se répandre dans les clas-
ses où elles n'avoient pas encore pénélré. Tous les peuples de l'Europe sont arrivés au plus haut degré de la civilisation ; les spéculations du commerce, les inventions de l'industrie et les caprices de l'opulence , portent le travail et le bien-être partout où se trouvent le besoin , le pouvoir et le désir de travailler: aujourd'hui l'instruction est la première et presque l'unique nécessité des classes inférieures, de même que la liberté est celle des classes élevées.
Le vœu philantropique de Georges III ne tardera pas à être réalisé dans toutes les contrées soumises à la domination angloise, grâce aux deux méthodes analogues el simultanées de MM. Bell et Lancaster. Le principe qui leur est commun , qui sert de base aux deux institutions, consiste dans l'instruction communiquée d'enfant à enfant , d'après une première impulsion donnée par le maître -, c'est ce que les Anglois appellent selflaition. Une école établie suivant le système de Bell ou de Lancaster offre une sorte de mécanisme ingénieux , assez semblable à celui de ces grandes filatures dont l'Angleterre est si fière et si jalouse, dans lesquelles une seule intelligence, une seule main, mettent en mouvement tout un vaste ensemble composé de parties qui agissent et réagissent les unes sur les autres. Cette école et ces ateliers ont encore un autre rapport, c'est la grande division du travail, d'où l'ésultc, dans l'une et dans les autres, une grande économie de temps, de peine et de dépense, accompagnée d'une grande augmentation de produit. Je rendrai bientôt ceci plus clair, en donnant l'explication des procédés.
Je veux d'abord rassurer ceux que toute nouveauté effarouche : Tinvention dont il s'agit n'est rien moins que moderne; Cicéron et Sénèque l'ont indiquée dans plusieurs passages ; Lycurgue, selon Plutarque, l'avoit mise en pratique dans ce couvent guerrier qu'on nonimoit Sparte, et Moïse en avoit fait un article de la législation d'Israël ; enfin , elle étoit en usage , de temps immémorial, dans quelques parties de 1 Inde , cet antiqueberceau de la civilisation. Pierre de la Valle, dans sou voyage au IMalabar, se trouvant un jour sous le portique d'une pagode, observa plusieurs enfants qui répétoient entre eux leurs leçons. Il leur demanda quel étoit leur maître; ils lui répondirent qu'ils senseignoient eux-mêmes; qu'il n'étoit guère possible que, dans le nombre, il ne se trouvât pas un d'eux qui sût le mot qui manquoit à un autre, et que de cette manière ils n'avoient pas besoin de précepteur pour l)ien apprendre et répéter ce qu'ils avoient entendu une fois. Ces divers témoignages tii'és de l'antiquité romaine, grecque, hébraïque et indoue, sont, je crois, une assez respectable garantie pour les ennemis de l'innovation.
C'est dans l'Inde, à Madras, que le docteur Bell fit la première application de la méthode qui porte son nom, soit qu'il l'eût apprise des naturels du pays, soit qu'il l'eût imaginée lui-même. Dans le premier cas, il ne falloit pas aller si loin pour en trouver le modèle : il existoit en France depuis quelques années. Plusieurs fois notre indifférence pour les objets d'utilité publique ou particulière a laissé périr et oublier parmi nous de belles inventions, qu'on a vues revivre ensuite chez
nos voisins, qui s'en attribuoient toute la gloire. La prétendue nouvelle mélhode d'instruction populaire est dans cette catégorie. Vers 1 780, six ans avant les premiers essais du docteur Bell, elle s'établit en France, à Paris, sous nos yeux ; elle y a subsisté jusqu'à la révolution, qui l'a détruite et entraînée, comme tout le reste , dans son torrent , et elle n'a pas même laissé de traces dans la mémoire des contemporains qui en ont été les aveugles témoins. Il a fallu qu'une feuille étrangère, le y6'«r/z«/fl'<? Genève, en recueillît l'histoire et les procédés, pour qu'il s'en conservât quelque souvenir dans le monde, et qu'on pût en revendiquer l'iionneur au profit de la France. Nous ne saurions trop nous répéter à nous-mêmes celte vérité dure, mais utile : nous ne serons réellement dignes des hautes destinées auxquelles nous avons droit d'aspii'ei', que quand nous posséderons un peu de cet esprit public, de cet égoïstnc national, qui attache l'existence de chaque individuà celle de la société , forme un faisceau de tous les intérêts et de toutes les volontés, et se montre jaloux de tout ce qui peut contribuer à la prospérité ou à la gloire de la patrie. Il existe un peuple chez qui ce sentiment si louable dégénère trop souvent, soit en un orgueil féroce, soit en une révoltante injustice. Notre caractère nous préservera toujours de ces excès: puisse-t-il seulement nous permettre de connoître et de maintenir nos véritables droits !
Je vais dire, en attendant, de quelle manière la fameuse méthode dont l'Angleterre fait aujourd'hui sa gloire et son profit, a pris naissance parmi cous. Le chevalier Paulet, d'une famille irlandaise établie en
France depuis long-lenips, revcnoit de chasser dans le bois de Yincennes, lorsqu'il fut arrêté par des cris qui partoient de l'intérieur du bois; il suivit la voix, et trouva, dans un fossé plein d'eau, un pauvre enfant qui venoit d'y tomber et n'avoit pas la force d'en sortir. Cet enfant, sans famille, abandonné de tous, étoit exténué par la faim et par la maladie. Le chevalier Paulet le recueillit, en eut soin et se chargea de l'élever. Au bout de quelques semaines , il vint présenter à son bienfaiteur deux autres petits malheureux de son âge, qui raouroient de faim et demandoient l'aumône. « JMon « ami, lui dit le chevalier, je ne suis pas assez riche 0 pour les élever ; je ne le pourrois que si tu voulois « partager avec eux ce que je suis en état de te donner « pour la nourriture et ton habillement. » L'enfant accepta la proposition avec joie; et bientôt le chevalier, avant à se louer de la conduite et de l'intelliorence de ces nouveaux enfants, non-seulement les garda, mais en prit plusieurs autres du voisinage, et jeta ainsi les fondements d'une école à laquelle il consacra dès lors tout son temps, tous ses soins, toute sa fortune, et qui s'éleva jusqu'à deux cents élèves , presque tous fils de soldats ou de pauvres gentilshommes. Louis XYl , en ayant eu connoissance , assigna, par an, 32,000 fr. sur sa cassette pour aider aux dépenses; et il se faisoit souvent rendre compte des progrès de cette institution , qu'il destinoit à être le modèle des écoles gratuites du royaume. L'enseignement et la discipline y avoient exactement les mêmes bases que dans le système de Bell ou de Lancaster, savoir, d'une part, la division des individus et des objets d'étude en un grand nombre de
classes ; de l'autre, l'instruction et la surveillance exercées de degré en degré par les élèves eux-mêmes. Je n'en dirai pas davantage sur les procédés employés par le chevalier Paulet: ce sera les faire connoître, à quelques légères différences près, que d'exposer ceux dont MM. Bell et Lancaster ont fait usage, et dont l'un d'eux au moins a très probablement puisé l'idée, sans le dire, dans la méthode de l'instituteur françois.
Une école instituée suivant la méthode de Bell ou de Lancaster peut contenir jusqu'à mille enfants à la fois. Elle n'exige qu'une seule salle et qu'un seul maître; et ce maître, comme on va le voir bientôt, est moins occupé que celui qui n'a qu'une vingtaine d'enfants à instruire suivant la méthode ordinaire.
Le plus grand inconvénient de nos écoles en tout genre , c'est la disproportion qui existe nécessairement entre les facultés naturelles et même les lumières acquises des différents élèves ; il en résulte que les leçons ne sont pas également à la portée de tous; que ceux qui ont le moins d'intelligence ou de savoir retardent les progrès des auti^es ; ou plus souvent , que le maître , presque uniquement occupé de ceux-ci, néglige l'enseignement des premiers. Ce vice très grave d'organisation n'existe pas dans les nouvelles écoles angloises. Au moyen de la division par classes , division réglée sur les degrés mêmes de l'instruction, chaque enfant trouve son niveau, est associé au nombre de ceux qui en savent juste autant que lui. Il reste dans sa classe tant qu'il n'en sait pas assez pour monter ; il en sort dès qu'il est suffisamment instruit pour cela.
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Chaque classe a un insh acteur et un inslnicteur assistant, qui sont les deux enfants les plus avancés de la classe : leur office est d'enseigner les autres , et ils Texerccnt jusqu'à ce qu'il se soit formé de nouveaux sujets capables de les remplacer.
Les premiers d'une classe ont la l'acullé d'y rester instructeurs, ou de monter dans la classe au-dessus. Qu'on n'imagine pas qu'un instructeur suspende sa propre instruction, et perde son temps en faisant répéter à ses camarades les choses qu'il sait déjà luimême : cet exercice le fortiGe dans les connoissances qu'il possède , et le rend d'autant plus apte à franchir rapidement les degrés supérieurs.
Chaque classe est divisée en tuteurs et ç,n pupilles. Les douze plus avancés d'une classe de vingtquatre, je suppose, sont les tuteurs des douze autres. Le tuteur , placé à côté de SQn pupille, lui explique ce qu'il sait déjà un peu mieux que lui , lui épargne les premières difficultés, et s'instruit lui-même en enseignant. Le tuteur est à l'individu ce que l'instructeur est à la classe.
Le maître a deux suppléants^ choisis parmi les plus âgés et les plus instruits de toute l'école. Ce sont ses délégués j ils le secondent dans ses fonctions de haute police, et le remplacent même pendant son absence.
On connaît maintenant l'organisation et la hiérarchie de l'école, il reste à en examiner le mouvement.
Dans la première classe, l'enfant apprend à connoître et à figurer les lettres ; et il prend une idée de la formation des syllabes les plus simples. Dans la
seconde, il épelle et écrîl les syllabes de deux lettres; Dans la troisième , celles de trois ; et ainsi de suite jusqu'à la cinquième, où commencent la lecture et l'écriture des mots. Ces deux opérations marchent toujours de front, et se prêtent un mutuel secours. L'enfant n'a besoin , dans le principe , ni de livre pour lire, ni de papier, d'encre et de plume pour écrire. 11 lit les lettres et les syllabes qu'il trace luimême , et il les trace d'abord sur du sable avec son doigt, ensuite sur une ardoise avec un stylet. Ce mode réduit considérablement la dépense des fournitures, qui entre pour beaucoup dans les frais de l'éducation ordinaire, et dont la plupart des maîtres font un objet de spéculation.
Tous les mêmes procédés s'appliquent à l'enseignement de l'arithmétique , qui commence avec celui des lettres , et suit absolument la môme marche , depuis la connoissance et la formation des chiffres jusqu'à l'addition des nombres.
L'avancement de Tenfant est marqué par la place qu'il occupe. Il monte ou redescend sur le banc de sa classe, selon qu'il avance ou recule dans son instruction. Celui qui passe dans une autre classe peut ne s'y pas maintenir; et alors il revient à celle qu'il a quittée, jusqu'à ce que de nouveaux efforts le reportent à la classe supérieure. Les élèves ont le droit de se reprendre entre eux. L'enfant dont la faute a été relevée par un autre enfant placé inférieurement change aussitôt de place avec lui : c'est la punition de l'un et la récompense de l'autre. Ce genre de peine et de rémunération ne dépend en rien de l'arbitraire du
maître ; et l'éraulation assez vive qu'il excite ne peut guère dégénérer en envie. Pour les fautes d'une autre nature, savoir, celles qui sont contraires h la discipline et à la morale, il existe d'autres peines plus sévères; et le maître les applique d'après la décision d'un jury, formé des surveillants, des instructeurs, et d'un certain nombre d'élèves. L'exercice de ce ministère fortifie leur raison , élève leurs sentiments, et les familiarise avec les principes de lajustice distributive. Ils y apportent une équité, une droiture d'esprit et de cœur, que les intérêts et les passions de la société n'ont pas encore eu le temps d'altérer, et qui pourroient servir de modèle k tous les liommes chargés de prononcer sur la vie, la liberté ou la fortune des autres.
Les leçons doivent être courtes et multipliées. Elles sont communes à tous les enfants d'une même classe ; et l'instructeur passe sans cesse d'un enfant à un autre , interrompant celui-ci au milieu d'un mot , d'une phrase , pour que celui-là reprenne et continue aussitôt. C'est le moyen de les tenir tous attentifs et en haleine.
Toutes les classes opèrent simultanément. Il résulte de toutes ces voix un bruit confus, qui contraint et habitue les enfants à fixer plus fortement leur attention sur l'objet de leur étude, pour n'en être pas distraits par ce bourdonnement continuel.
Les exercices , les mouvements , tels que l'entrée , l'installation, la sortie, les échanges de places, etc., s'exécutent avec une uniformité et une précision toutes militaires ; ce qui prévient la confusion et la perte de temps.
Je néglige beaucoup d'autres détails d'instruction , de discipline et d'administration. J'en ai dit assez , je pense , pour donner une idée de l'institution , et en faire juger favorablement.
Ce qui détourne beaucoup de parents pauvres de la campagne et des villes d'envoyer leurs enfants à l'école, c'est que la rétribution, toute modique qu'elle est, ne laisse pas de leur paroître onéreuse, et que le temps exigé pour le cours entier d'instruction primaire ne leur semble pas être en proportion avec l'utilité que les élèves en retirent. Rendre celte instruction plus prompte et moins coûteuse, voilà le problème : la nouvelle méthode l'a complètement résolu. Les quantités parlent plus clairement à l'esprit que tous les autres genres de démonstration. En Angleterre, toute l'éducation annuelle d'un enfant ne revient pas à plus de six schellings , ou six francs de France (partout ailleurs elle reviendroit à moins d'un petit écu); et quatre années suffisent amplement pour qu'il apprenne à lire , à écrire et à calculer parfaitement : il s'en faut bien que la méthode ordinaire produise de semblables résultats.
Des souscriptions peu chères , si elles étoient aussi nombreuses qu'on auroit droit de l'attendre, pourroient défrayer les écoles de France, sans que l'Etat fût obligé de faire des fonds , ou les communes d'ajouter à leurs dépenses locales , ou les parents pauvres de se priver d'une partie de leur nécessaire. En Angleterre, une société de souscripteurs, présidée par le duc de Kent, un des fds du roi, avait déjà établi, en 181 i , des écoles pour plus de quatre vingt mille enfants.
Que les particuliers en France s'intéressent ou non à l'établissement de la méthode proposée, elle est digne d'être prise en grande considération par le corps à qui le gouvernement a confié le soin de l'éducation publique. Il seroit facile d'établir une espèce d'école normale , où seroicnt formés , d'après le nouveau système d'enseignement primaire, des maîtres qui iroient le répandre et le pratiquer dans nos départements. Cette institution, si féconde en excellents effets , sera-t-elle adoptée parmi nous? Je le souhaite plus que je ne l'espère. Nous sommes dans un pays où malheureusement l'habitude, le préjugé et l'intérêt, conspirent avec trop de succès contre les meilleures choses.
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