‹ Mélanges philosophiques et littératuresChapitre 7 sur 38 · SENEQUE · texte numérisé non relu

SENEQUE

JLCEMEMS COMUADICTOIRES ET EXTRÊMES PORTES SLR LUI. — DOUTES SUR rLUSlELRS DES REPROCHES QUI LU! 0>T ÉtÉ FAITS.

SénÈque est un des hommes sur lesquels on a porté les jugemens les plus contradictoires. Si j'en crois ses panégyristes, il fut un modèle de vertu, dans une cour livrée à tous les excès de la corruption ; et ce philosophe mérite le surnom de Sociale romain. Si j'en crois ses détracteurs, c'est un Taux sage, un lâche hypocrite; et, pour ne rien lui laisser de sa réputation usurpée, ils attaquent ses actions, censurent sa doctrine, et critiquent son style.

Eloignés du temps où vécut Sénèque , il nous est hien difficile de porter sur les faits un œil assez perçant pour dissiper tous les doutes. Probablement il est dans la destinée de cet homme célèbre de rencontrer dans tous les siècles des partisans et des antagonistes également ardents , également sincères dans leurs opinions. Au milieu de ces débats, qui, toutefois, intéressent moins le public que s'il s'agissoit d'un auteur futile ou d'un pamphlet nouveau, que doit faire celui qui n'a pu se former une conviction parfaite, et qui se trouve obligé de parler de Sénèque?

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Il doit citer le pour et le contre, et ne laisser qu'entrevoir son opinion.

(>'est surtout en attaquant la conduite du philosophe que ses antai;onisles se montrent véhémens. Quel sage, s'ëcrient-ils , quel sage que celui dont toutes les actions foiment, avec ses principes , un scandaleux contraste ! Le moraliste qui nous prêche le dédain des richesses, regorge d'or, et n'en est pas rassasié ! L'auteur de tant de phrases sur le bonheur du désintéressement et de la médiocrité, se fait juridiquement accuser de dilapidation ! L'écrivain qui sans cesse nous invite aux sacrilices qu'impose la vertu, ne peut se résoudre à quitter une cour où régnent tous les crimes ! Le complice de Néron veut enseigner aux hommes la sagesse! Quand, après le meurtre de sa mère, Néron fuit épouvanté, incertain du jugement de Rome , quelle voix le rassure ? c'est celle de Sénèque. Quelle main audacieuse et lâche trace un écrit pour le justifier? c'est celle de Sénèque, Croiton le disculper en disant : 11 n'étoit pas complice, puisqu'il périt lui-même ? L'arrêt de Néron ne l'absoudra jamais aux yeux de la postérité. Il fut puni par celui qu'il servoit : ainsi la Providence , rendant ses leçons plus terribles , fait sortir quelquefois le châtiment des coupables , de la main même dont ils attendoient leur salahe.

Ceux qui portent avec assurance des accusations très graves, ont souvent cet avantage, que l'on craint de se décider légèrement à les repousser ; on a peur de se tromper et d'appeler l'indulgence sur un être justement odieux. Cependant, je vois d'abord qu'il

est facile de justifier Scnèque sur ses richesses. Je les reçois, disait-il, dans ma maison^ non dans mon cœur. Il ajoutoit : Le sage ne pomsuit pas les i'ichesses ; mais il les préfère à la pauvreté. Ses principes sont bien moins austères qu'on ne le croit généraleuient , et l'on torahe à cet cgard dans une erreur de fait. Il pouvoit , sans se trouver en contradiction avec lui-même, posséder une grande fortune : on ne devroit donc la lui lepioclier que dans le cas où il l'auroit acquise par des voies condamnables. Une accusation fut, il est vrai , portée contre lui, mais par un vil Suilius, par un homme dont lui-même il avoit fait punir les déprédations, et qui vit ses calomnies repoussées par le mépris public. Ni le faste d'un palais, ni les délices d'une cour, ne pouvoient retenir Sénèque : sa longue vie fut le prix de sa frugalité. En restant près de Néron, il remplit un devoir. Quelles nobles et chères espérances il avoit conçues dans les premières années du règne de son élève ! Combien il dut ensuite chercher h se persuader que ces espérances ne seroient pas toujours trompées! Un instituteur prend quelque chose de la tendresse d'un père ; il en contracte aussi les obligations. Sénèque dut rester long-temps avq:>rès de Néron , et non seulement essayer de le rappeler à la vei'tu , mais encore s'efforcer de rendre ce retour moins difficile , en ne laissant pas éteindre dans le cœui^ des Romains toute affection pour leur maître. Ah ! sans doute , après la mort d'Agrippine , il ne fut plus possible de s'abuser. Nulle raison de politique ne peut faire trouver grâce à Sénèque , s'il écrivit une justification

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monstrueuse. Mais, celte lettre au sénat, sommesnous certains qu'il en fut l'auteur? Néron n'avoit-il pas un puissant intérêt à répandre qu'elle étoit de l'homme le plus vertueux de l'empire? Pouvons-nous savoir quels moyens Sénèque employa pour que la vérité fût connue, et de quels moyens Néron fit usage pour que la vérité ne transpirât qu'en secret ? Dans une hypothèse , je vois sans surprise un parricide qui calomnie ; dans l'autre, je vois avec étonnement un sage souiller sa vie entière. Criminel , même alors qu'il étoit juste, le tyran frappa plusieurs de ses complices ; mais moururent-ils comme Sénèque ? On lui refuse la liberté d'écrire quelques dispositions , pour laisser à ses amis des témoignages de sa tendresse ; alors, s'adressant à ces hommes qui connoissoient chacun de ses jours , il leur dit : Je vous lègue l'exemple de ma vie. Sa mort, moins douce que celle de Socrate, fut aussi calme. Prenant dans sa main de l'eau ensanglantée , il la répandit en disant : A Jupiter libérateur ! mot sublime dans la bouche d'un homme qui, fatigué du spectacle de tant de crimes , s'en voit enfin délivrer par la mort.

Les détracteurs de Sénèque n'épargnent point la morale de ses écrits. Quand on ne veut pas suivre , disent-ils, les principes qu'on préconise, il est naturel de les choisir exagérés : on en devient plus imposant pour le vulgaire; et, peut-être, se réservet-on, à ses propres yeux, une excuse. Aussi l'austère doctrine des Stoïciens fut-elle adoptée par Sénèque. Comment goûter leurs leçons ? Que faire d'une morale qui , ne prenant pas l'homme tel qu'il

est, commence par en former un être idéal? Ecouterons-nous ceux qui, ne jugeant pas la douleur comme un mal, veulent, en quelque sorte, nous dépouiller de notre corps, et qui, bientôt après, aspirent à dénaturer noire ame , en la fermant aux regi'ets les plus légitimes de Familic, de la reconnoissance et de la piété filiale?

Je ne suis point, je l'avoue, le partisan de la morale stoïque ; elle me semble décourageante et merveilleusement propre à servir le charlatanisme. Toutefois, je ressens quelque honte de la juger si légèrement, alors que je viens à penser aux grands hommes dont elle excita l'enthousiasme; et ma foiblesse s'humilie devant une secte qui produisit Marc- Aurèle et Caton. Mais je m'aperçois que je commets une faute assez fréquente dans ces discussions : on réfute un argvunent, tandis qu'on devroit se borner à dire qu'il ne fait rien à l'état de la question. Les apologistes de Sénèque le défendront mieux que moi, en répondant que sa doctrine n'est point celle des Stoïciens : ceux-ci lui reprochèrent souvent de les. abandonner. Sans doute ses principes ont quelquefois trop d'austérité , faute naturelle à l'homme qui, s'occupant exclusivement de morale, se plaît à des vérités hautes et spéculatives ; mais sa philosophie est celle d'un éclectique.

Quintilien regrettoit de voir ses jeunes disciples laisser les grands modèles de l'éloquence romaine , pour imiter le style brillante de Sénèque ; et , depuis , ses reproches on été constamment répétés dans toutes les écoles , et même dans les Académies. Je

conlinucrai de rapprocher les éloges des censures. La Harpe , comme on sait , est loin de se placer au nombre des admirateurs de Sénèque; cependant La Harpe dit : « Il n'y a guère de pages de cet au- « teur qui n'offrent quelque chose d'ingénieux, soit « par la pensée, soit par la tournure. » RoUin dit du même écrivain : « Il avoit un esprit facile et fécond , « une belle et riche imagination, une composition « facile et brillante, des pensées très solides, des « expressions choisies et fort énergiques. »

Objet continuel d'éloges et de satires, Sénèque a été prodigieusement lu ; et , selon toute apparence , il ne l'a jamais été moins que de nos jours. Nous avons en François deux traductions complètes de ses œuvres : ses traités séparés ont été plusieurs fois traduits. Diderot a fait l'apologie de ce philosophe avec toute la chaleur de son imagination. On nous a donné les Pensées de Sénèque, V Esprit de Sénèque, la Morale de Sénèque. C'est assurément une preuve en faveur de sa morale , je dirois même en faveur de sa vie, que d'avoir occupé tant de traducteurs, de commentateurs et d'écrivains.

Je citerai, en terminant, quelques unes de ces pensées courtes et vives , tantôt profondes et tant()t ingénieuses , qui se trouvent si fréquemment dans les écrits du philosophe.

« On lit pour se rendre habile; si on lisoit pour se « rendre meilleur, bientôt on devicndroit plus habile.

« Vivez avec les hommes , comme si les dieux vous « voyoient; parlez aux dieux, comme si les boni- « mes vous entendoient. »

« Vous vous plaignez cVun ingrat! Si c'est le pre- « mier que vous ayez fait , félicitez-vous de votre bon « jugement ou de voire bonne fortune. »

« Je ne m'abstiens pas ; je me contiens : ce qui est « plus difficile. »

« Au fond du cœur reconnaissant, un bienfait « porte intérêt. »

« La colère est une courte démence. »

« Une partie de la vie se passe à mal faire ; la plus « grande partie à ne rien faire ; et la presque tota- « lité à faiie autre cbose que ce qu'on devroit. »

« Un voyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'amis. »

« Un mal n'est pas grand , quand il est le dernier « des maux : la perte la moins à craindre est celle « qui ne peut être suivie de regrets. »

J'aurois peine à me persuader que ces pensées et tant d'autres, également empreintes d'une haute sagesse , fussent sorties d'une ame corrompue et d'un esprit pervers.

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