DU CLOS
SA VIE. SON CARACTERE. SA rHII.OSOriîlE . SES ECRITS.
DucLOS avoit entrepris d'écrire les Mémoires de sa vie. Ce travail , commencé peu de temps avant sa mort, n'a pas été achevé: il ne contient que l'hisioire de son enfance et de sa première jeunesse. Ce précieux fragment, dont on ignoroit l'existence, est entré dans la collection de ses œuvres. Nous y renvoyons le lecteur, pour tout ce qui concerne Duclos jusqu'à son entrée dans le monde. Pourquoi faut-il qu'il n'ait pas eu le temps de tracer lui-même le période le plus long et le plus important de sa vie, celui où , répandu dans la meilleure société et jouant un grand rôle dans la littérature, il avait des relations journalières et intimes avec les personnages du dernier siècle les plus distingués parla naissance, l'esprit ou les talents? Avec quel intérêt n'auroit-on pas parcouru cette vaste galerie de portraits, faits par un peintre dont le coup-d'œil éloit si juste et si pénétrant , le pinceau si ferme et si vrai , la manière si franche et si originale! Avec toute la liberté du genre, toute celle de sa plume et de son caractère, que d'anecdotes curieuses , que de réflexions piquantes I. i
f)0 PHILOSOPHIE.
rhislorien des mœurs du dix-huitième siècle n'auroilil pas semées dans une pareille narration !
Nous commençons ce récit où Duclos a laissé le sien, c'est-à-dire à l'époque où , son honnêteté naturelle l'emportant sur l'ardeur de ses sens, il s'éloigna sans retour de certains personnages encore moins délicats sur l'article des devoirs (jue sur celui des plaisirs, pour se procurer des sociétés et des jouissances plus choisies. Son goût pour la littérature, entretenu jusque-là par des lectures assez suivies, lui fît rechercher la fréquentation des beaux-esprits et des savants qui brilloient alors, tels que La Motte, Saurin, Maupertuis, Fréret, Terrasson , Du Marsais , Boindin , La Faye et autres. Mais il ne les voyoit guère que dans les lieux publics et notamment dans deux cafés célèbres entre lesquels ils se partageoient. Il se lia plus étroitement avec quelques jeunes gens , de familles nobles, amis des lettres qu'ils n'osoient cultiver ouvertement, mais partisans très déclarés du plaisir. Telle étoit la société de MM. de Maurepas, de Pont-de-Veyle, de Caylus, de Surgères, de Voisenon, etc. Ces messieurs avoient admis à leurs léunions un petit nombre d'autres jeunes gens, de familles bourgeoises , qui dévoient un jour figurer plus ou moins honorablement dans la littérature, et parmi lesquels on distinguoit alors, à cause de leur gaieté, Collé et Crébillon fils. On faisoit des couplets qui couroient la ville; des parades qui se jouoient dans les salons et quelquefois même en plein vejit; enfin de petits écrits en piose , presque toujours plus libres que plaisants , dont on donnoit la collection au public. Le )ccueil de ces Messieuis est un des ouvrages de cette
MORALE. — Éducation. 51
société, qui en a composé beaucoup d'autres du même genre. Ce Recueil asi terminé par une critique des différents opuscules qu'il renferme ; et cette critique est attribuée à Duclos, dont on y reconnoît tout-à-fait, la tournure d'idées et d'expressions. Sans A^ouioir lui faire un honneur dont il peut très bien se passer, nous dirons que ce morceau est sans contredit le meilleur du volume, qui n'est guère qu'un ramas de sottises et de gravelures. On aura peine à concevoir comment Duclos, d'un esprit sage et réglé dans ses écrits , pouvoit prendre quelque goût à ces ridicules productions que d'Alembert appelle justement une crapule plutôt qu'une débauche d'esprit. Mais il étoit jeune alors, naturellement gai , comme l'attestent ceux de ses ouvrages où la gravité n'est pas de rigueur ; enfin il n'étoit point de ceux qui se rendent difficiles sur la manière de s'amuser ^ .
Il paya assez cher le plaisir qu'il put trouver dans la société de ces messieurs. Ceux-ci, comme nous l'avons déjà fait entendre, auroient cru déroger aux bienséances du rang, s'ils eussent donné des ouvrages au public sous leur nom. Mais l'amour-propre littéraire, d'autant plus vif en eux qu'il étoit plus gêné par ces prétendues convenances, imaginoit toutes sortes d'expédients pour se satifairc. Ils commandoient à quelques
' Un exemple prouvera avec quelle facilité il se laissoit aller à un g;cnre de gaieté qui n'étoit pas tout-à-fait le sien. Collé asoil fait une parade fort plaisante, intitulée, à ce ^e nous croyons, Leandre Hongre. Duclos, voulant exprimer son admiration pour ce chefd'œuvre, dit à Collé, en style même de tréteaux : « Léandre Hongre « est le Cidre de la parade, et tu en es la Corneille. >>
écrivains, qui avoient plus de talent que de fortune et de réputation, des romans et surtout des pièces de théâtre , qu'ils ne corrigeoient point assez pour les gâter tout-à-fait, mais auxquels ils faisoient assez de changements pour que la vanité finît parleur persuader à eux-mêmes que l'ouvrage tenoit d'eux tout ce qu'il avoit de bon, et qu'en conséquence ils en étoient les véritables autf^urs. Celui qui Tétoit réellement, payé de son travail avec plus ou moins de générosité et de délicatesse , n'osoit les démentir ; l'ouvrage se donnoit anonyme; en cas de succès, on répandoit discrètement le bruit qu'il étoit d'un grand seigneur dont on ne confîoit le nom qu'à l'amitié , et qui vouîoit rester inconnu ; et le secret étoit recommandé tant de fois, que la chose devenoit entièrement publique. Tel étoit le manège qu'on employoit ordinairement; mais Duclos n'éloit pas homme à s'y prêter : on s'y prit avec lui d'une autre manière. Soit qu'il ne connût pas encore ses forces, soit qu'il fût entraîné par l'exemple de la frivolité, soit enfin qu'il crût devoir préluder, par des compositions légères, à des ouvrages plus graves, Duclos avoit fait successivement trois romans : la Baronne de LiiZy les Confessions du comte de ***, et Acajou. Ce dernier, comme on sait, était une espèce de pari; M. le comte de Tessin , ministre de Suède en France , et qui était à Paris de la société de ces messieurs^ avoit composé un petit roman de féerie intitulé: Jaunillane ou V Infante jaune ^ et il avoit fait graver, d'après les dessins de Boucher, une douzaine d'estampes, pour en décorer les exemplaires, quand il seroit imprimé. Rappelé en Suède pour y être ministre d'état et gouverneur
du prince royal, il emporta son manuscrit, et laissa les dessins et les planches à Boucher, qui les montra à Duclos pour savoir ce qu'il en pourroit faire. MM. de Caylus, de Surgères, deVoisenonet autres, virent aussi ces estampes, dont les sujets étoient bizarres et inintelligibles ; on les regarda comme une espèce de problème dont il seroit piquant de trouver la solution. Chacun s'évertua à composer un conle dont les différentes situations pussent convenir aux gravures et les expliquer. Il y en eut quatre de faits ainsi : un par M. de Caylus, un par Duclos, et deux par l'abbé de Voisenon. Celui de Duclos est le seul qui ait été connu du public : Acajou parut en 1744 , avec les gravures; et, la même année, Favart le mit en opéra-comique. MM. de Caylus, de Voisenon et Duclos ayant travaillé d'après la même donnée, bien que séparément et d'une manière différente , on en induisit apparemment que les deux premiers avoient contribué à l'ouvrage du troisième , ou même l'avoient fait en entier. On enavoit déjà dit autant, quoiqu'avec bien moins de vraisemblance encore, de la Baronne de Lnz et des Confessions du comte de ***. On peut SLq)poser, sans trop de malignité, que, si ceux à qui ces bruits profîtoient n'en étoient pas les premiers auteurs, du moins ils ne faisaient pas d'elforls pour les détruire, ou n'en faisoient que de manière à les fortifier. Tout le monde sait que l'abbé de Voisenon se laissoit attribuer les plus jolis ouvrages de Favart , auxquels les siens prouvent qu'il n'a pas eu la moindre part : on sait encore que M. de Caylus mettoitsans cesse à contribution la plume fie plusieurs gens de lettres et savants qui lenlouroient;
et Collé , dans un manuscrit que nous avons sous les yeux, nous apprend que M. de Pont-de-Veyle, quoique mieux partagé peut-être que les deux autres du côté du vrai talent , ne se faisoit pas scrupule de prendre à son compte des comédies dont un nommé Salle étoit l'auteur. De quelque manière que ces messieurs se soient comportés envers Duclos, qu'ils se soient sourdement attribué ses écrits, ou qu'ils aient simplement permis que le public leur en lit honneur, il n'en est pas moins constant qu'on disputa long-temps à Duclos ses productions; que Fréron, répondant à son Epîlre dédicatoire d' Acajou, au nom du public à qui elle étoit adressée, donna fort clairement à entendre qu'il n'étoit que le prète-nom de ses ouvrages ; et qu'encore après sa mort, ce même Fréron inséra dans sa feuille un article, tiré d'une gazette de Hollande, dans lequel on faisoit connoitre les véritables auteurs des livres publiés sous son nom. Afin de rendre cette révélation plus piquante, on ne se bornoit pas à restituer en entier a une seule personne chacun des romans qui avoient passé pour être de lui ; on nommoit plusieurs coopérateurs poui* un même ouvrage ; on désignoit exactement le contingent que chacun d'eux y avoit fourni ; et, pour que rien ne manquât à la singularité du fait, on faisoit entrer jusqu'à des femmes dans ces charitables associations, dont le but étoit de mettre en réputation Duclos , à qui Von voulait du bien. Tous ces détails avoient élé communiqués à l'auteur de l'article par un homme d'esprit qui les tenait des auteats euxviémes. Ce que ceux-ci n'avoient pas revendiqué , pouvoit bien être de Duclos; on consenloit à le lui laisser.
MOKALÏ. — LDLCATIUN. 55r
Qiianl à V Histoire de Louis A'/, elle n'cloil ([ue la ré- (luclion de celle que IM . l'abbé Legrand , emumis des affaires étrangères, avoit composée aulrcfois el laissée en manuscrit à sa famille. Rcstoient les Considérations sur les Mœurs et les Ménioii es pour servir à V histoire du dix-huitième siècle. Ces ouvrages appartenoient réellement à Duclos ; mais ils étoient si inférieurs aux premiers, qu'il en demeuroit d'autant mieux prouvé qu'il n'étoit que le père putatif de ceux-ci.
Nous avons rapporté ces absurdités parce qu'elles tiennent à l'histoire de Duclos et de ses ouvrages ; mais nous croyons presque inutile de les réfuter. Du vivant de l'homme, la sottise crédule et maligne a pu accueillir avec complaisance ces contes ridicules forgés par l'envie; mais l'envie laisse là sa victime dès qu'elle n'existe plus ; et la sottise , qui n'est presque jamais qu'un écho, cesse de répéter ce qu'on cesse de diie. Il y a cinquante-six ans que Duclos est mort : il n'en coûte plus de lui rendre justice; et chacun aujourd'hui se dira avec nous : Duclos a prouvé, par toute sa vie , qu'il étoit incapable de l'espèce de platitude qu'on lui impute ; son amour-propre eût suffi pour l'en garantir. Les personnes qui composoicrit , dit-on , les livres qu'il publioit sous son nom , ne composoient seulement pas ceux qu'ils donnoient sous le leur ; et quelques écrits, réellement sortis de leurs plumes, témoignent à la fois et qu'on faisoit leurs ouvrages , et qu'ils ne faisoient pas ceux des autres. Quanta Duclos, tous ses écrits , comparés entre eux , offrent cet accord singulier d'idées , de style et de ton qui cxisloit entre ses écrits cl sa çon-
66 THILOSOPHIE.
versatioli. C'est, dans tous, la manière vive et concise d'un moraliste ingénieux , accoutumé à convertir ses observations en résultats , et à présenter ceux-ci sous celte forme de saillie et de trait , qui donne, à des réflexions générales , le piquant d'une épigramme personnelle. Cette identité , déjà si frappante dans la façon de voir et de montrer les objets , l'est encore bien davantage dans le mécanisme de la diction et l'arrangement même des mots. Elle a été poussée au point qu'elle n'a échappé à aucune classe de lecteurs, et est devenue la matière d'un reproche assez fondé. Mais il faut être conséquent : si l'on veut blâmer Duclos d'avoir tout écrit du même style, on doit lui accorder que tous ses ouvrages sont de lui.
En 1739 , Duclos fut reçu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il n'avoit alors que trentequatre ans , et n'avoit encore publié aucun écrit , puisque la Baronne de Lux, qui est son premier ouvrage connu, a été imprimée, pour la première fois, en 1741. On peut être surpris que cette compagnie si distinguée ait ouvert ses portes à un homme qui n'avoit point fait ses preuves publiques. Cela ne peut s'expliquer que par la haute réputation d'esprit et de savoir qu'il s'étoit faite dans la société , et que firent valoir sans doute les grands seigneurs et les gens de lettres avec qui il étoit lié.
En 1747 , l'Académie françoise l'adopta en remplacement de M. l'abbé Montgaull ; mais alors il avoit fait cette même Baronne de Lui, les Confessions du comte de ***, Acajou et Zirpliile, X Histoire de Louis XI, et plusieurs Mémoires lus à l'Académie des
MORALE. — Éducation. 57
inscriptions. En 1755, Mirabaud, le traducteur du Tasse et de l'Ariosle, se voyant forcé , par son grand âge , de donner sa démission de la place de secrétaire perpétuel de l'Académie Françoise, désira Duclos pour successeur. Duclos fut élu; mais il n'accepta qu'à condition que Mirabaud conserveroit , jusqu'à sa mort , le logement au Louvre et la pension qu'on lui avoit accordés pour le dédommager du double droit de présence qu'il avoit refusé de recevoir comme secrétaire.
En 1744, Duclos avoit reçu une distinction qui, pour un homme de son caractère , n'étoit sûrement pas moins tlatteuse que tous les honneurs littéraires. Les liabitants de Dinant , ses concitoyens , i'avoient nommé maire de leur ville , quoiqu'il eût fixé sa résidence à Paris. Quatre ans après, il fut, en cette quahté, député par le tiers-état aux étals de Bretagne, et il s'acquitta de sa commission de la manière la plus distinguée. En 1750, il se démit de la charge de maiie de Dinant; et, la même année, en considération de son Histoire de Louis A'/, le roi lui donna la place d'hisloriograplie de France, vacante par la retraite de Voltaire en Prusse, et lui accorda les entrées de sa chambre. Ce même livre , qui lui valoit alors un emploi et des honneurs, avoit été vivement censuré, à sa naissance, par un arrêt du conseil, comme « contenant plusieurs endroits contraires , « non seulement aux droits de la couronne sur diffé- « renies provinces du royaume , mais au respect avec « lequel on doit parler de ce qui regarde la religion « ou les l'èglcs des mœurs , et la conduite des prin-
« cipaux ministres de l'église. » Cet arrêt, qui est du 28 mars 1745, fait très expresses inhibitions et défenses de réimprimer Touvrage avant que ces endroits aient été corrigés. Nous ne savons pas si Duclos a besoin d'être justifié sur la liberté avec laquelle il écrivit \ Histoire de Louis XI, et nous ne l'essaierons pas. Nous nous bornerons à dire qu'il ne fit point les corrections exigées par l'arrêt du conseil , et que le gouvernement ne lui en sut pas plus mauvais gré , puisque , comme nous venons de le dire , ce même ouvrage le fit nommer historiographe de France, et qu'en 1755, il fut anobli, sur la désignation et d'après le vœu unanime des états de Bretagne. Les lettres-patentes rappellent également ses services politiques et ses succès littéraires.
Les véritables gens de lettres sont sédentaires par état, et presque toujours étrangers par goût aux affaires publiques. Le plus souvent leur histoire n'est que celle de leurs travaux et de quelques relations peu importantes , soit avec les autres gens de lettres , soit avec les gens du monde. De telles particularités peuvent prendre de l'intérêt sous leur plume; mais elles n'en ont point sous la plume d'un autre, fût-il beaucoup mieux informé qu'il ne peut ordinairement l'être. Aussi le cours assez long de la vie de Duclos ne nous offriroit-il plus rien à dire , si , par suite des plus nobles sentiuients , il ne se fût trouvé comme engagé dans une affaire d'état dont il faillit d'être victime. On sait jusqu'à quel point les Bretons en général portent l'amour de leur pays et de leui's compatriotes. Autant qu'aucun d'eux, Duclos i"es-
sentit celle louable affeclion. Dès sa première jeunesse, il s'éloit lié étroitement avec M. de La Chalotais, et les voyages qu'il faisoit de temps en temps à Rennes comme député aux élats , resserroient de plus en plus les liens de cette amitié. Le duc d'Aiguillon fut nommé commcindant en chef pour le roi dans la province de Bretagne. Dès son arrivée , il conçut pour M. de La Chalotais , alors procureur-général du parlement de Rennes, une haine des plus violentes. Les causes en sont si misérables, qu'on refuseroit de les croire si nous les rapportions. Une circonstance bien connue vint mellrc le comble à cette inimitié. En ITôO, les Anglois fnent une descente sur les côtes de Bretagne; la noblesse du pays les repoussa avec un courage qui lui fit beaucoup d'honneur. Le duc d'Aiguillon se tint, dit-on, renfermé dans un moulin pendant l'action ; et nombre de gens prétendent que M. de La Chalotais dit à ce sujet : « Notre commandant s'est plus couvert de fa- « rine que de gloire. » Le propos, vrai ou faux , fut rapporlé; et M. d'Aiguillon n'attendit plus que l'occasion de se venger. Elle se présenta, ou plutôt l'homme offensé et puissant la fit naître. Les détails de celte malheureuse affaire sont à la comioissance de tout le monde ; et d'ailleurs ils ne sont point de notre sujet : nous n'en rappellerons que ce qui a directement rapport à Duclos. M. de La Chalotais fut exilé à Saintes. M. le duc de Duras, qui avoit remplacé M. d'Aiguillon dans le commandement de la Bretagne, et qui porloit à M. de la Chalotais un intérêt où il entroit peut-élrc un peu de haine et de
mépris pour son prédécesseur, fut chargé par la cour de faire tout ce qui seroil en son pouvoir pour apaiser la querelle. Il engagea donc Duclos à se rendre auprès du magistrat exilé, afin d'obtenir de lui qu'il sacrifiât certains 3Iémoires dont on savoit qu'il étoit occupé. M. de Duras fit les frais de ce voyage , que Duclos , qui connoissoit le courage opiniâlre de son ami, entreprit sans espoir de réussir dans sa négociation , et peut-être avec le secret désir d'y échouer. Il trouva M. de La Chalotais inébranlable comme il s'y étoit attendu, et bientôt après il revint à Paris. Cependant la perséculion s'accrut : la perte de M. de La Chalotais étoit jurée. Il fut enfermé dans la citadelle de Saint-Malo, et des commissaires furent nommés pour lui faire son procès. Duclos , habitué à s'exprimer librement sur tout ce qui paroissoit blesser l'ordre et l'équité, ne rabattit rien de sa franchise dans une occasion où la qualité d'ami lui en faisoit un devoir , en même temps qu'elle en augmentoit le danger. Quoiqu'il fût plus observé que de coutume , il s'expliquoit hautement et presque en public sur cette procédure inouïe , où toutes les formes étoient violées , où l'on voyoit un chef de la justice traduit devant une commission , espèce de tribunal institué , non point pour juger , mais pour condamner, et qui ne s'acquitte ordinairement que trop bien de son odieux devoir. Calonne, un des commissaires, venoit de faire paroître un rapport contre l'accusé : on le vendoit aux Tuileries un dimanche, quoique la consigne de ce jardin fût alors très sévèie, et qu'il fût défendu d'y faire aucun coin-
MORALE. — Éducation. 61
merce. Duclos s'y promenoit ce jour-là. Un de ses amis indigné vint lui dire : « Le croiriez-vous ? Ici, « aux Tuileries, en plein jour, voilà cet infâme rap- « port qui se vend ! . . . » — « Comme le juge ! » répondit Duclos. Ses sarcasmes étoient d'autant plus redoutables pour les oppresseurs de Î^I. de La Chalotais , qu'ils étoient plus spirituels et répétés par plus de bouches. On auroit bien voulu arrêter cette circulation de bons mots , en en mettant l'auteur à la Bastille ; mais la mesure n'eût peut-être pas été sans danger à l'égard d'un homme aussi répandu , aussi considéré , et dans un temps où les esprits étoient déjà révoltés de la conduite qu'on tenoit envers le procureur-général du parlement de Rennes. Duclos éloitallé passer quelque temps en Bretagne : on se contenta de le rappeler à Paris , où sa présence étoit encore moins inquiétante que dans cette province, principal foyer du trouble qu'on vouloit étouffer. Ses amis, et entre autres M. de Duras, craignant qu'on ne poussât plus loin les précautions contre lui , lui conseillèrent de s'éloigner pour quelque temps de la France. Il avoit toujours eu envie de voir l'Italie. Il partit pour ce beau pays le IG mars 1766, et il en étoit revenu le 17 juin 1767. Ce voyage nous a valu un ouvrage charmant dont nous parlerons en son lieu.
Duclos avoit reçu, pendant son retour, la nouvelle de la mort de sa mère. Il ne lui survécut que cinq ans : il mourut à Paris le 26 mars 1772, âgé de soixante-huit ans , un mois et quatorze jours , étant né le 12 février 1701. Il fut peu de jours ahté ; un journaliste dit dans le temps : « A la faveur de la
« brièveté de sa maladie , il s'est échappé de ce monde « sans bruit et sans scandale. » Cette phrase , que quel([ues gens ont trouvée bonne, puisqu'ils l'ont répétée , n'est qu'une espèce de saillie sans vérité. Il sembleroit que Duclos s'est dépêché de mourir pour ékider les formalités religieuses. Ce qui est moins plaisant , mais plu? vrai , c'est qu'il vit son curé , s'entretint avec lui, et se soumit à ce qu'exigeoit l'Eglise. M. l'abbé de Vauxcelles , dans les notes dont nous avons déjà parlé, prétend que Duclos s'échappa^ co7nme il pal , vers l' autre monde (car il se sert aussi de la phrase) , persuadé quil ri y avoit qu'un purgatoire ; et il ajoute que Duclos lui dit à ce sujet: « Mon Credo s'est accru; mais je n'admets pas en- « core un enfer. » Nous ignorons s'il se rendit sur ce dernier point , et ce sont des secrets entre le ciel et lui ; mais ce qu'on sait mieux , et ce qu'humainement parlant il est plus curieux de savoir , c'est la destination qu'il donna en mourant au bien qu'il avoit amassé par son talent et son économie. Duclos avoit, en emplois littéraires , en pensions et en rentes , un revenu de d'environ trente mille livres , et il sembloit n'en dépenser qu'une très faible partie. Il mangeoit presque toujours en ville , et son habillement éloit simple jusqu'à la négligence. Sur ces seules apparences , on crut qu'il était avare ; et , après sa mort , le bruit se répandit qu'il laissoit une fortune considérable : les plus modérés dirent trois cent mille francs ; l'abbé de Vauxcelles va jusqu'à cinq cent mille. Cette dernière estimation est fort exagérée. Nous avons eu enf re les mains les comptes de l'exécution testamentaire :
MORALE. ÉdUCATIOX. 63
la succession de Duclos inontoit à deux cent soixante mille francs , dont près de cinquante mille francs en or irouvés dans son secrétaire , et qu'il tenoit en réserve , avoit-il dit , pour le cas où il seroit oblige , non plus d'aller faire un voyage en pays étranger , mais de s'y fixer tout -k- fait. Qu'étoit donc devenue une partie des fruits de celte longue parcimonie ? on l'ignoroit. 11 n'avoit dit son secret k personne pendant sa vie , et il n'en laissoil aucune trace écrite après sa mort. La reconnoissance révéla ce qu'avoil tu sa délicatesse. On sut de plusieurs côtés k la fois qu'il avoit fait nombre de bonnes actions cachées. Un M. de Laissac, lieutenant au régiment de Limousin, témoin de l'affliction profonde et universelle que sa mort répandoit dans la ville de Dinant , en apprit les causes et les fît connoître k d'Alembert. « On feroit un long « détail , lui écrivoit-il , de tous les services publics et « particuliers que M. Duclos a rendus k sa patrie ; « des grâces qu'il a obtenues pour plusieurs de ses « compatriotes; des pensions qu'il a fait avoir k d'an- « ciens militaires ; des jeunes gens qu'il a placés ou « soutenus ; des nombreuses aumônes qail a répan- « dues. Il envoyoit^ régulièrement , chaque annéCy « mie certaine somme pour être distribuée aux pau- « vres de celte ville ; et, dans les années oii la misère « publique s'est fait sentir dava?itage , il a doublé « cette somme. Enfin son zèle et sa bienfaisance k « l'égard de ses concitoyens étoient inépuisables. « Quand il alloit k Dinant , c'étoit une allégresse pu- « blique ; et sa mort y a causé un deuil général. » Duclos institua son légataire universel 3L de Nouai,
son neveu à la mode de Bretagne. M. de Vauxcelles rapporte que quelqu'un, à qui il lut son testament, s'étonna de ce qu'il avoit préféré à ses autres héritiers ce M. de Nouai, qui avoit le moins d'esprit de tous, et même en manquoit absolument : « Pourquoi, lui dit « cet ami, pourquoi n'avez-vous pas choisi M***, qui « est votre parent aussi proche ?» — « C'est un homme « d'esprit, répondit Duclos, qui mangeroit la succes- « sion. » Cette préférence, donnée à un sot pour conserver la succession, paroît à M. de Vauxcelles un trait assez bizarre. Duclos n'a point dit la véritable raison : il s'est tiré d'embarras , comme il a pu , par une saillie en effet un peu étrange , parce que l'honneur lui interdisoit de faire connoitre le motif de prédilection très particulier qui lui avoit fait nommer M. de Nouai héritier de tous ses biens. Dans l'ordre de la nature , rien n'éloit plus juste que sa conduite. Nous n'en pouvons pas dire davantage.
Le caractère de Duclos étoit tout à la fois singulier et estimable. Comme à ce double titre , il ne peut manquer d'intéresser nos lecteurs , nous allons le leur faire examiner avec quelque détail. On a déjà vu qu'il poussoit le courage de l'amitié jusqu'à l'imprudence , et que , presque avare de son bien pour lui-même, il en étoit prodigue envers les autres. De semblables qualités ne vont jamais seules : elles prouvent une belle ame et un bon cœur, qui sont la source de nos plus nobles vertus. Duclos eut toutes celles d'un honnête homme; il n'y mêla aucun vice; on n'eut à lui i^eprocher que quelques légers travers.
Nous ne le louerions point de sa probité, s'il ne l'avoit
MORALE. - — Éducation. G.')
portée à un point qui la rendit célèbre. Le défiant J.-J. Rousseau a dit : « Je dois à Duclos de savoir « que la droiture et la probité peuvent quelquefois ft s'allier avec la culture des lettres. » Les exemples n'en sont sûrement pas aussi rares que Rousseau le prétend; mais plus il en restreint le nombre, plus il est honolable d'en faire partie. Jean-Jacques définissoit encore Duclos, un homme droit et adroit. Il se repentit peut-être plus d'une fois de n'avoir pas écouté davantage ce qu'il appeloit sa sage sévérité. V Emile étoit sous presse: Duclos en parla à Rousseau. « Je lui lus , a dit celui-ci, la Profession de foi du Vicaire sa- « voijard;'A i'écouta très paisiblement, et, ce me sem- « ble, avec grand plaisir. Il me dit, quand j'eus fini : « Quoi! citoyen^ cela Jait partie d'un livre qu'on « imprinie à Paris? Oui y lui dis-je, et Von devroit « limp)i7ner au Louvre par ordre du roi. J'en con- « viens y me dit-il ; mais faites-moi le plaisir de ne « dire à personne que vous m'avez la ce morceau. » Duclos eut la sollicitude et la sincérité d'un ami, en avertissant Jean-Jacques des malheurs qu'il alloit s'attirer ; il fut sage en ne voulant pas pai'tager un danger qu'il ne dépendoit pas de lui d'écaiter ; il fut généreux en restant constamment attaché k un homme que les mieux intentionnés repoussèrent bientôt comme un fou dangereu;x.. Cette constance d'amitié étonne bien moins de la part de Duclos que de celle de Jean-Jacques. De tous les hommes de lettres avec qui celui-ci s'étoit lié, Duclos fut le seul pour qui sa tendresse ne se changea point en haine. Ce n'est pas la seule exception dont il l'ait honoré : il lui fit sa première et unique dédi^
cace, celle du Devin du village. Duclos y avoit droit à plus d'un titre : il étoit parvenu , à force de démarches , à faire jouer cet opéra ; et la chaleur qu'il avoit mise à défendre les intérêts de l'auteur, lui avoit presque attiré une affaire d'honneur avec Cury, l'intendant des Menus.
La franchise est l'expression de la droiture; elle dégénère quelquefois en brusquerie et même en rur desse, lorsqu'un homme, ayant naturellement Thumeur prompte et un sentiment vif de l'injuste et du ridicule , n'a pas travaillé ou n'a pas réussi à réprimer l'une et à émousser l'autre. Tel étoit Duclos : « Il « m'est impossible , a-t-il dit lui-même , de cacher mes « sentiments, les mouvements de mon ame. Je l'ai « essayé, non pour tromper, mais pour me garantir « des pièges. J'ai bientôt vu l'inutilité de mes efforts-, « j'en ai abandonné le projet , et je me suis livré à mon ' « caractère. Je ne connois personne plus sincère que « moi. » Ailleurs il s'accuse d'être emporté et de manquer de politesse. On voit qu'il s'est rendu justice sur le mal comme sur le bien, et que sa franchise ne s'exerçoit pas seulement envers les autres. Aussi personne ne l'a révoquée en doute, hors M. de Vauxcelles, qui prétend que sa brusquerie étoit de commande , et cite à l'appui de son opinion le propos d'un homme d'esprit y qui appeloit Duclos le Faux Sincère, du nom d'une comédie célèbre de Dufresny. Cet homme d'esprit, qui, de toute manière, pourroit bien être M. de Vauxcelles lui-même , auroit bien dû dire sur quoi il fondoit cette imputation. Mais c'est à quoi la malignité songe le moins. Cet homme a une vertu : elle
MOUALF.. ÉnUCA.TIO\. 67
est fausse; un défaut: il est joué. En a-t-on des preuves? aucune. En inventera-t-on? non; cela est dangereux; le mensonge ne doit point donner cette prise sur soi à la vérité : de plus, cela est inutile; les hommes ont trop de plaisir à croire le mal pour exiger qu'on le leur démontre. Que faire contre cette tactique perfide? Comment détruire des allégations vagues qu'on ne sait par où saisir? ]\ous l'ignorons ; et cette fois le silence tiendra lieu d'apologie.
Cependant , en cherchant ce qui auroit pu rendre suspecte la franchise , ou , si l'on veut , la brusquerie de Duclos, nous croyons en avoir trouvé une espèce de raison ; c'est que cette brusquerie n'étoit pas toujours chez lui l'accent du blâme, ou de la contradiction ; qu'elle étoit quelquefois celui de la louange, ou de l'assentiment; et qu'alors elle sembloit servir à leur donner plus de force et de grâce. On en cite un exemple. Duclos^ étant malade, appelle un médecin fameux , dont il ne goùloit point l'esprit ni les manières, et contre lequel il s'étoit souvent déclaré dans la société , quoique d'ailleurs il fit grand cas de ses talents dans l'art de guérir. Ce médecin lui dit qu'il étoit très flatté de sa confiance, mais qu'il n'en étoit pas moins surpris, ayant des raisons de croire qu'il ne lui étoit point agréable. « Cela est « vrai, répondit Duclos; mais, pardieu ! je ne veux « pas mourir. » Sans doute un compliment, ainsi assaisonné, dut plaire plus qu'un autre; mais faut-il croire pour cela que Duclos ail toute sa vie affecté la franchise et même la dureté, dans le dessein de rendre plus vraisemblables et plus piquantes des
louanges qu'il donnoit assez rarement, et qu'au surplus il ne donnoit jamais qu'à ceux qui les mériloient bien ? N'est-il pas plus simple d'imaginer que , naturellement et habituellement brusque, il ne pouvoit s'empêcher de louer du même ton dont il blàmoit, el que ce n'éloit point sa faute si l'éloge gagnoit à cette singularité?
Si Duclos savoit quelquefois renfermer, dans les bornes d'une sage circonspection , son zèle pour ses amis, et sa générosité envers les opprimés, à qui moins de prudence de sa part eût été souvent plus préjudiciable qu'à lui-même, il savoit aussi, dans certains cas et sur certaines matières , mettre un frein à la liberté de ses discours. Ce droit, qu'il s'étoit arrogé de dire hautement sa façon de penser, fut un jour ratifié solennellement par Louis XV, qui l'estimoit trop pour craindre qu'il n'en abusât. Un courtisan citoit devant ce prince un de ses propos, îsur lequel il fondoit sûrement l'espoir de lui nuire. « Oh! « pour Duclos, dit le roi, il a son franc-parler. » Duclos le sut, et il n'en fut ni plus ni moins hardi dans son langage.
C'est peut-être ici le cas de rappeler ses relations avec les écrivains du dernier siècle , qui se sont décorés eux-mêmes du nom ^q philosophes , nom que depuis on a voulu leur appliquer comme une flétrissure. Duclos, ami sincère de la vérité, dut d'abord se lier avec des hommes qui faisoient profession de la chercher. Il marcha long-temps sur la même ligne qu'eux; long-temps il se para du même titre. 31ais on abuse des meilleures choses ; les intentions les
MORALE. — Éducation. ()9
plus pures conduisent quelquefois aux plus coupables projets; l'esprit de recherche et d'examen se change en une vaine et dangereuse curiosité, le doute raisonnable en amour effréné du problème et bientôt du paradoxe; la hardiesse devient audace; la liberté, licence; on a ébranlé ce qu'on ne vouloit que sonder, on veut renverser ce qu'on a ébranle. Après qu'on a dissous les plus solides principes en les soumettant imprudemment à l'analyse, on crée, on combine des éléments chimériques pour en former d'extravagants systèmes. Enfin, on veut détromper les autres de ce dont on se trouve désabusé, leur persuader ce dont on se croit convaincu; on divulgue les erreurs qu'on pense avoir détruites , les vérités qu'on prétend avoir découvertes ; et cette divulgation est un crime, lorsqu'elle tend à rompre le lien de la religion nécessaire au plus grand nombre, et celui de la morale nécessaire a tous. Telle a été, telle a dû être inévitablement la marche de certains esprits, plus présomptueux qu'éclairés , plus ardents que forts , qui, n'ayant pas su atteindre le but ou s'y arrêter, se sont jetés dans de fausses routes, et ont eu ensuite la foiblesse coupable de vouloir y atliier les autres. Duclos , esprit ferme et libre, mais sage et mesuré, senloit que, s'il est permis à chacun de penser, à sa manière, sur tout ce qui est du lessort de la pensée, il ne l'est pas de manifester son opinion , lorsqu'elle est contraire à l'opinion générale et à l'ordre établi. Dès qu'il vit que cette association, d'abord secrète et, ])Our ainsi dire, inconnue à ellemême, d'hommes qui se livroient paisiblement et djC
bonne foi à l'étude de la philosophie, se transformoit en un parti déclaré et organisé, ayant ses chefs et ses soldats, son mot d'ordre et son point de ralliement ; que l'amour du bruit et de la domination , l'ardeur du prosélytisme, et le zèle persécuteur s'emparoient d'un grand nombre de tètes; que, sous le prétexte , ou peut-être avec le dessein réel, de faire la guerre aux préjugés nuisibles, on attaquoit non seulement les préjugés utiles , mais même les vérités nécessaires; dès que Duclos vit toutes ces choses, il crut devoir, non point déclamer contre la philosophie, mais s'élever contre l'abus qu'on en faisoit; non point abjurer ses principes , mais les expliquer, afm de ne point encourir le même blâme que ceux dont la façon de penser et d'agir n'étoit plus la sienne. Il conserva son estime et son attachement aux hommes du parti philosophique qui allioient une conduite louable à de simples travers d'esprit, et son admiration à ceux qui unissoient de grands talents à de grands torts. Mais il déploya toute l'énergie de son indignation et de son mépris contre ce troupeau de petits sectaires fanatiques qui, enchérissant sur les erreurs de leurs maîtres, sans avoir, comme eux, l'excuse d'une imagination ardente ou d'une raison égarée dans les profondeurs de la science, débitoient des sophismes rebattus, des impiétés froides, et même des obscénités dégoûtantes, pour la plus grande gloire de la philosophie, et le plus grand bien de l'humanité. C'est d'eux et d'eux seuls que Duclos disoit ce mot souvent cité , et toujours inexactement : <i Ils sont là une bande de petits impies qui finiront
« par in'envoyer à confesse. » Les chefs de la philosophie voyoient,, sans beaucoup de chagrin, que l'on tombât sur leur livrée, dont ils n'osoient eux-mêmes réprimer les écarts, de peur de refroidir en même temps son zèle. 3Iais si Duclos n'avoit pas eu pour les maîtres les ménagements qu'on doit à des hommes d'un mérite distingué , dont on a été l'ami , ceuxci n'auroient pas manqué de s'en venger, et de le trailei" en transfuge , c'est-à-dire avec mille fois plus d'animosité que s'il eût toujours été du parti contraire : or, nous ne voyons pas qu'aucun d'eux se soit permis sur son compte la moindre parole désobligeante.
Duclos a dit : « Je laisserai une mémoire chère « aux gens de lettres. » Il ne s'est point trompé : les gens de lettres lui ont une grande obhgation, celle d'avoir soutenu, dans toutes les occasions, la dignité de leur titre. On n'a point oublié avec quelle fermeté et quelle adresse à la fois, il défendit les droits de l'égalité académique contre les prétentions ridicules que de sots complaisans avoient suggérées à M. le comte de Clermont, lors de son admission à l'Académie françoise. On se rappelle aussi avec quelle force et quel succès il combattit, en semblable occasion, les prétentions plus ridicules encore du maréchal de Belle-Isle, qui vouloit être dispensé de faire en personne les visites que les candidats sont dans l'usage de faire aux académiciens. « Ce ne sont « pas les tyrans qui font les esclaves, dit-il à ce su- «jel; ce sont les esclaves qui font les tyrans. » II se présente ici un problème anecdotique qui n'est
pas sans difficulté, ni peut-être sans quelque inlérèt. Collé, dans son Journal historique, prétend que ce fut à cette élection de M. de Belle-ïsle, que Duclos, prévoyant quelque noirceur de la part de ceux dont il avoit combattu ia lâcheté , eut la précaution de garder sa boule noire, et, lorsque la vérification du scrutin vint à offrir une de ces boules injurieuses, jeta la sienne sur la table , en disant qu'il avoit oublié d'en faire usage , et repoussa ainsi , à la confusion de ses ennemis , le soupçon qu'ils avoient voulu attirer sur lui, comme seul opposant à l'élection du maréchal '. Marmontel, dans ses Mèmoiiesy raconte cette même aventure, en y ajoutant quelques circonstances qui la rendent plus dramatique et un peu moins vraisemblable, comme celle de quatre boules noires trouvées dans l'urne, et de quatre autres boules de la même couleur retenues par autant d'académiciens qui, l'un après l'autre, en auroient
■ Pour répandre toute la clarté possible sur ce récit, nous allons transcrire un passage des Mémoires de Marmontel , où se trouve expliquée la manière dont on procédoit à l'élection d'un académicien : « L'usage de l'Académie, en allant au scrutin des boules, étoit de dis- « Iribuer à chacun des électeurs deux boules, une blanche et une « noire. La boîte dans laquelle on les faisoit tomber, avoit aussi deux « capsules, et au-dessus deux gobelets, l'un noir et l'autre blanc. « Lorsqu'on vouloit être favorable au candidat, on meltoit la boule « blanche dans le pobelet l)lanc , la noire dans le noir; et lorsqu'on lui « étoit contraire, on niettoit la boule blanche dans le gobelet noir, <i la noire dans le blanc. Ainsi, lorsqu'on vérifioit le scrulin, il falloit « retrouver le nombre des boules, et en trouver autant de blanches « dans la capsule noire qu'il y en avoit de noires dans la capsule '' blanche, u
MORALE. — Éducation. 73
fail rexhibition. Mais ce n'est point là que gît la difficulté; voici en quoi elle consiste: Colié place le fait à rélection de M. de Bellc-Isle, en 1719; et Marniontel à celle de M. l'abbé de Radonvilliers, en 1763. Collé, qui consignoit les événements dans son Jciir- ?îal, jour par jour et à mesure qu'ils arrivoient, ne peut pas être soupçonné d'avoir confondu les dates. D'un autre côté, Marmontel, qui avoit été le concurrent de l'abbé de Radonvilliers , n'a pas du être trompé par sa mémoire au point de rapporter involontairement à cette époque marquante pour lui, un fait antérieur de quatorze ans, et dont on avoit beaucoup parlé dans le temps. Enfin il n'y a point d'apparence que ce fait soit arrivé deux fois , à si peu de distance et entre les mêmes hommes ; ceux qui y avoient été pris déjà, ne devant pas être tentés de subir de nouveau une si forte humiliation. Faut-il donc croire que Marmontel , accoutumé à composer des romans , a quelquefois cédé à la force de Thabitude en écrivant ses mémoires , et n'a pu résister à l'envie d'embellir d'un incident assez plaisant le récit d'un événement où lui-même il avoit joué un rôle? Quelque opinion qu'on ait à ce sujet, il reste toujours à Duclos l'honneur d'un trait singulier de prévoyance.
Il fut un de ceux qui opinèrent pour Piron toutes les fois qu'il fut question de lui pour être de l'Académie. On opposoit sans cesse à ce poète sa trop fameuse ode ; voici de quelle manière Collé prétend que Duclos réfutoit l'objection : « S'il y avoit eu une a académie romaine , auroil-on refusé d'y admettre
« Virgile, Horace et Ovide, les deux premiers parce « qu'ils ont fait, l'un des églogues et l'autre des odes « un peu libres , et le dei'nier parce qu'il a composé « VArt d'aimer 3 et d'autres poésies licencieuses? La « postérité trouveroit-elle aujourd'hui ces raisons suf- « lisantes ? Si vous n'en avez point d'autres que « celles-là pour donner l'exclusion à Piron , je ne « les crois pas assez fortes. Je le dis d'une façon « d'autant plus désintéressée, que, moi personnelle- « ment, je n'aime point Piron; mais j'estime ses ou- « vrages à beaucoup d'égards. »
On auroit tort de conclure, de cette apologie de Piron, que Duclos avoit du goût ou seulement de l'indulgence pour les productions obscènes. Un auteur ayant envoyé, au concours de 1768, une pièce de vers du genre et même du style le plus licencieux , et ayant eu l'impudence de se faire connoitre, Duclos lui écrivit une lettre très forte pour lui dire que cette fois l'Académie vouloit bien ne pas le dénoncer à la police, et lui épargner le châtiment qu'il méritoit.
Jaloux de l'honneur de cette Académie, il vouloit avec raison qu'on y admît l'auteur de la Métromanie, malgré le tort de son ode , et le tort plus grave encore, littérairement parlant, d'un grand nombre d'ouVrages de mauvais goût; mais il s'opposoit de toutes ses forces à ce qu'on y reçût de ces hommes frappés de nullité, qui croient mériter l'Académie parce qu'il y a long-temps qu'ils y aspirent; à peu près comme un soldat, sans avoir fait campagne, gagne les Invalides, parce qu'il est devenu vieux.
Quelqu'un sollicitoit des voix pour l'abbc Trublet : « Il y a tant d'années, disoit-il , qu'il est sur les rangs « sans arriver, qu'il en est tombé malade. » — « L'Aca- « demie, répondit Duclos, n'a point été établie pour « les incurables. »
On lui reprochoit de ne point remplir avec assez de dignité les fonctions de secrétaire perpétuel dans les assemblées publiques de l'Académie ; en un mot , de se mettre trop à son aise. Il paroît au moins certain qu'il s'y mettoit beaucoup dans les assemblées particulières. Il lui arrivoit quelquefois d'y laisser échapper d'assez gros jurons. « Monsieur , lui dit un « jour l'abbé du Resnel , sachez qu'on ne doit pronon- « cer dans l'Académie que des mots qui se trouvent « dans le dictionnaire. »
Ce dictionnaire, toujours critiqué et toujours suivi, fut l'objet des soins constants et particuliers de Duclos. Il tint la plume pour l'édition de 1762, et contribua plus que personne à son amélioration par ses connoissances grammaticales, et son talent pour la définition juste, claire et précise. Ce fut lui qui fit substituer, aux insipides lieux communs de morale , proposés jusqu'alors pour sujets du prix d'éloquence , les éloges des grands hommes de la nation, et qui, par conséquent , nous valut les discours éloquents , ingénieux ou littéraires de MM. Thomas, Chamfort, Laharpe et quelques autres. L'Académie des inscriptions et belleslettres lui dut aussi une réforme, celle des approbations que des commissaires pris dans son sein donnoienl aux ouvrages de ses membres. Ces approbations se rédigcoientau gré des commissaires et dans des termes
plus ou moins louangeurs , selon le degré de liaison qui exisloit entre les examinateurs et les auteurs examinés. Sur la proposition de Duclos, elles furent réduites à une formule uniforme et invariable, qui prévenoit à la fois l'inconvénient de trop louer un ouvrage médiocre, et celui de mécontenter un auteur qui setrouvoit moins loué que les autres.
Cette activité vigilante, ce zèle ardent pour la gloire et les intérêts des deux Académies , et particulièrement de l'Académie françoise, firent accuser Duclos de se mêler de trop de choses , et d'aimer trop à paroître. C'est un petit ridicule que les gens qui ne font rien se sont toujours plu à jeter sur ceux qui font beaucoup.
C'est ainsi que, dans le monde, on accuse de vouloir dominer dans la conversation et briller aux dépens des autres, ceux qui ont beaucoup d'esprit et le montrent. Duclos pouvoit moins que personne échapper à cette accusation. « De tous les hommes que je connois, « disoit d'Alenibert, Duclos est celui qui a le plus « d'esprit dans un temps donné. » Cette phrase mathématique confirme ce qu'on a souvent dit de son genre de conversation. Il causoit moins qu'il ne parloit: pour lui l'entretien n'étoit pas une alternative de questions et de réponses, de discours et de silence; c'étoit une succession rapide de saillies vives , de traits piquants, de mots tournés comme pour produire de l'effet et se graver dans la mémoire : tout cela exprimé avec une précision tranchante , débité d'un ion de voix élevé et mordant, et appuyé d'un geste court et significatif. Duclos avoit montré de bonne heure du
MORALE. — Éducation. 77
goût el du talent pour la (lis{)ute; et c'est peut-être sur cet indice que ses parents avoient cru trouver en lui de grandes dispositions pour la profession d'avocat : mais dans la suite il renonça à la contradiction , quoiqu'il l'eût, dit-il hii-nièine, plus gaie qu'amère. Son opinion paroissoit arrêtée et sa phrase faite à peu près sur tout : dès qu'il avoit jeté son mot , il laissoit le champ libre à la controverse, et ne s'y engageoit pas. De pareilles formes de conversation , en repoussant la discussion et presque l'examen , sembloient commander la soumission aux esprits, et par conséquent blessoient l'amour-propre de beaucoup de gens. C'est là sans doute ce qui fit donner à Duclos, par un grand seigneur , la qualification de bavard impérieux ' . Au surplus, ses ennemis eux-mêmes conviennent qu'à part le ton absolu et dominateur, son entretien étoit aussi agréable qu'instructif, attendu qu'il le montoit toujours sur quelque point intéressant , et y semoit une foule d'anecdotes curieuses. Il airaoit beaucoup les anecdotes, et alloit sans cesse les recueillant auprès de ceux qui les savoient d'original. « Mais il les aimoit « trop, dit M. de Vauxcelles, pour n'en être pas « quelquefois la dupe. Il étoit plein tout à la fois de « probité et de malice. Il éloit j)ortc à croire qu'un récit « malin étoit vrai , et qu'un récit vrai devoit être ma- « lin. » Ce portrait est un de ceux dont le naturel et l'air de vérité garantissent presque la ressemblance.
' Un autre grand seigneur, auteur d'un mauvais livre, choqué apparemment de la liberté avec laquelle Duclos s'expliquoil sur les vices et les ridicules des gens de la cour, ne l'appeloit que ce plébéien révolte.
En effet, la curiosité va rarement sans la malignité; et l'une n'est jamais plus satisfaite que quand l'autre est un peu flattée '.
Il est facile de se figurer qu'avec son caractère franc et son tour d'expressions vif et piquant, Duclos a dû passer pour caustique. C'est encore un reproche que presque tous les gens d'esprit ont eu le malheur, ou, si l'on veut, le tort de s'attirer. Heureusement il ne leur est guère fait que par les sots. Il est cependant à remarquer que ceux-ci ont beaucoup moins de véritable indulgence que les premiers. Dès qu'un ridicule est assez grossier pour ne point leur échapper, Qs fondent dessus sans retenue, sans pitié; mais, comme leurs coups mal dirigés retombent ordinairement sur eux-mêmes, on oublie leur intention à laquelle le fait n'a point répondu, et ils deviennent un objet de compassion ou de risée plutôt que de haine ou de crainte. Les gens d'esprit, au contraire, aperçoivent trop de ridicules pour n'en pas épargner beaucoup ; et , quand ils ne peuvent résister à l'envie d'en attaquer un, c'est presque toujours sans animosité, et avec des ménagements que la sottise ne connoit pas,
' Quel que fùl l'amour de Duclos pour les anecdotes, il y vouloitdu choix , et ne pouvoit souffrir qu'on s'occupât gravement des misères du lever, du coucher et du débotter. Il disoit, à propos de certains courtisans qui y attachoient beaucoup d'importance : « Quand je dine « à Versailles, il me semble que je mange à l'office. On croit entendre « des valets qui s'entretiennent de ce que font leurs maîtres. »
Il se plaignolt de ce qu'on retenoit mal ses anecdotes, et de ce qu'on les citoil de travers : « On me gâte mes bonnes histoires, » disoit-il.
MORALK. KDUCMIOX. 79
OU dont elle feroit un usage maladroit ; mais leur bras est plus assuré, leurs armes sont de meilleure trempe, les blessures qu'elles font guérissent difficilement, et Tennemi qu'elles ont blessé, l'amourpropre, ne pardonne jamais. Au reste, la causticité de Duclos n'étoit pas cette moquerie , à la fois légère et cruelle, d'un liomme qui s'amuse et veut amuser les autres des travers qu'il a saisis : c'étoit presque toujours l'expression soudaine et énergique de l'indignation qu'excitoient en lui le vice et la bassesse. Quelques traits en feront mieux juger que toutes les définitions. Il disoit, d'un homme enrichi par les plus vils moyens et endurci aux affronls : « On lui crache « au visage, on le lui essuie avec le pied, et il re- « mercie. » L'abbé d'Olivet avoit , auprès d'un grand nombre de ses confrères , la réputation d'être fourbe et perfide : Duclos , qui avoit de lui cette opinion , ne laissoit échapper aucune occasion de le maltraiter ; et l'abbé , avec la fausse résignation des gens de ce caractère , ne répondoit rien à ses outrages : « C'est un « si grand coquin, disoit Duclos, que, malgré les « duretés dont je l'accable, il ne me hait pas plus « qu'un autre. » L'abbé de Voisenon avoit composé des couplets en l'honneur de madame du Barry et du chanceUer Maupeou, qui avoient fait exiler M. de Choiseul, son bienfaiteur. L'Académie françoise, dont il étoit membre, délibéroit si elle ne lui feroit pas des reproches d'une conduite aussi peu délicate : « Eh! « messieurs , dit Duclos , pourquoi voulez-vous tour- « menter ce pauvre infâme ?» Il connoissoit depuis long-temps l'abbé de Voisenon, et voyoit dans son
tort moins un vice de cœur qu'un défaut de caractère : de là ce mélange de mépris et d'indulgence pour lui '. Rien n'a été plus souvent cité que son mot sur les hommes puissants qui n'aiment pas les gens de lettres : « Ils nous craignent comme les voleurs crai- « gnent les réverbères; » et cet autre: « Un tel est « un sot; c'est moi qui le dis, c'est lui qui le prouve; » mais , comme ils sembleroient manquer à un écrit où l'on a eu dessein de faire connoîlre à fond le genre de caractère et d'esprit que Duclos portoit dans la société, nous n'avons pas cru devoir les omettre. Le même motif nous engage à rapporter encore quelques anecdotes plus ou moins connues.
D'après tout ce que nous avons dit jusqu'ici du ton de franchise et de liberté que Duclos mettoit dans ses discours, on a déjà pu présumer qu'il étoit tout-à-fait exempt de cette ridicule délicatesse qui interdit aux autres et se défend à elle-même tout propos un peu gai. C'est une remarque triviale à force d'être juste, que cette décence de paroles est toujours en proportion de la licence de mœurs des siècles et des sociétés où elle règne; et l'on diroit presque qu'il y a le même genre d'inconvénient à raconter des aventures lestes en présence de certaines femmes , qu'à parler de mauvaises affaires devant un homme qui a dérangé les
• Lorsque l'abbé de Yoisenon tut nomme plénipotentiaire de l'évèque de Spire, Duclos lui dit : <> Je vous félicite, mon cher confrère ; « vous allez enfin avoir un caractère. » Nous ne voulons pas faire honneur à l'esprit de Duclos d'un jeu de mots médiocre; mais seulement faire connoître d'autant plus son opinion sur l'abbé de Voisenou , le plus léger et le plus inconséquent dos hommes.
siennes. Duclos pensoil donc que les femmes les moins vertueuses sont souvent celles qui s'offensent le plus des discours libres ; mais il pressoit peut-être un peu trop la conséquence conlraire. Il disoit un jour à mesdames de Rochefoit et de Mirepoix que les courtisanes devenoient bégueules, et ne vouloient plus entendre le moindre conte un peu vif. Elles étoient, disoit-il, plus timorées que les femmes honnêtes; et, Ik-dessus, il entame une histoire fort gaie ; puis une autre encore plus forte; enfm, à une troisième qui commençoit plus vivement encore , madame de Rochefort l'arrête , et lui dit: a Prenez donc garde, Duclos; vous nous croyez « par trop honnêtes femmes. » Il parloit un jour devant cette même madame de Rochefort du paradis, que chacun se fait a sa manière. « Pour vous, Duclos, « lui dit-elle, voici de quoi composer le votre : du pain, « du vin , du fromage et la première venue. » Cette saillie, dont il ne faut, comme de raison, prendre que l'esprit, peint d'une manière assez vraie la simplicité de goût que Duclos portoit dans tous ses plaisirs , et qui provenoit en grande partie de sa complexion forte et de son excellente santé. Ceux qui raffinent tant sur les jouissances auroient souvent besoin de se les interdire tout-k-fait. Quant à lui, il avoit des sens fort exigeants, et il les satisfaisoit sans beaucoup de recherche ni de scrupule. Il avoit contracté dans sa jeunesse l'amour de la table et du vin, qui n'étoit point encore exclu de la bonne compagnie; et, lorsqu'on l'en bannit, il demeura fidèle à ses premiers goûts , au risque de passer pour un homme de mauvais ton , ce qui lui arriva bien quelquefois. Il étoit ennemi de la contrainte I. 6
à un tel degré que, pour s'en affranchir, il auroit commis plus que des impolitesses. Un homme se plaignoit à lui de s'être fort ennuyé à un sermon prêché dans la chapelle de Versailles: « Pourquoi, lui dit Duclos, « êtes-vous resté jusqu'à la fm? — J'ai craint de déran- « ^er l'auditoire et de le scandaliser. — Ma foi, re- « prit-il , plutôt que d'entendre un mauvais sermon , « je me serois converti au premier point. » On se rappelle qu'il détestoit M. de Caloime, et pour quel motif. Un de ses amis l'invite à dîner sans le prévenir que M. de Galonné doit en être. On annonce celui-ci; il entre : Duclos, qui étoit déjà arrivé, ne l'a pas plus tôt aperçu , qu'il prend son épée et son chapeau , va au maître de la maison, lui dit tout haut en face du nouveau convive : « Vous ignoriez donc, monsieur, que je «ne pouvoispas me trouver avec cet homme-là? », et sort aussitôt sans attendre de réponse.
Quelques lecteurs, habitués à ne voir que des panégyriques absolus dans tous les écrits consacrés aux personnages célèbres, pourront s'étonner de ce que nous avons cité plusieurs traits de Duclos, qui, sans ternir sa mémoire , du moins ne l'honorent pas. Ils penseront peut-être qu'une envie indiscrète de tout dire , a égaré notre zèle et trompé notre intention ; car ils ne peuvent nous supposer des vues malignes- Que ces lecteurs se rassurent : nous avons voulu retracer les défauts de Duclos comme ses qualités , ses travers comme ses agréments, et nous serions bien surpris à notre tour qu'il perdît quelque chose à être connu tout entier. Lui-même ne le craignoil pas. Les Confessions du comte de *** ayant remis les portraits à la
MORALE. ÉDUCATIOiN. 83
mode, M.deForcalquicr-BrancasfîtceluideDuclos, et Ducloss'en exprima ainsi: « On a fait de moi un portrait « que j'ai trouvé trop flalteur » : cela m'a donné l'en- « vie de me peindre moi-même. Je ne sais si le portrait « sera vrai; mais je suis sûr d'en avoir l'intention la « plus sincère. » Or, voici ce portrait que Duclos fît de lui-même; tous ceux qui ont été à portée de voir l'original , en attestent l'extrême ressemblance. « Je « me crois de l'espril, et j'en ai la léputation ; il me
« Nous mettons ici le portrait de Duclos par M. de Forcalquier-
Brancas :
« L'esprit étendu , l'imagination bouillante , le caractère doux et simple, les mœurs d'un philosophe, les manières d'un étourdi. Ses principes, ses idées, ses mouvemens, ses expressions, sont brusques et fermes. Emporté par les passions jusqu'au transport , il les abandonne dès qu'elles s'écartent du chemin de la probité. Il n'a pas besoin d'être ramené dans les voies honnêtes par les réflexions ; un instinct heureux , aussi sûr que ses principes , et qui ne le quitte pas même dans l'ivresse des sens, l'a conduit, sans jamais l'égarer, à travers l'écueil de toutes les passions. Il n'a que de l'amour-propre et point d'orgueil. Il cherche l'estime et non les récompenses. Il sait un gré infini à ceux qui le connoissent de bien sentir tout ce qu'il vaut. Il cherche par de nouveaux efforts à convaincre de la supériorité de ses lumières ceux qui n'en ont pas encore bien démêlé toute l'étendue ; mais il pardonne au roi de ne le pas faire ministre , aux seigneurs d'être plus grands que lui, aux gens de son état d'être plus riches. Il regarde la liberté dont il jouit comme le premier des biens, et les chaînes que son cœur lui donne sans cesse, comme des preu-
o ves de cette liberté : c'est sous cette apparence qu'il les reçoit sans s'en apercevoir. Ce qui lui manque de polilesse fait voir combien elle est nécessaire avec les plus grandes qualités : car son expression est si rapide et quelquefois si dépourvue de grâces,
o qu'il perd avec les gens médiocres qui l'écoutent, ce qu'il gagne
« avec les gens d'esprit qui l'entendent. »
8i PHILOSOPHIE.
« semble que mes ouvrages le prouvent. Ceux qui « me comioissenl personnellement, prétendent que « je suis supérieur à mes ouvrages. L'opinion qu'on « a de moi, à cet égard, vient de ce que, dans la con- « versation, j'ai un tour et un style à moi, qui, n'avant « rien de peiné, d'affecté, ni de recherché, est à la (' fois singulier et naturel. Il faut que cela soit, car o je ne le sais que sur ce qu'on m'en a dit ; je ne m'en « suis jamais aperçu moi-même. Il n'est pas rare qu'on « prenne , dès la première entrevue , l'opinion qu'on « a de mon esprit. Je rougis, dans ce moment, du « témoignage que je me rends; mais je le crois juste. « Avant de passer à l'article du cœur, je dois dire quel- « que chose de l'amour-propre, qui participe toujours « de l'esprit et du cœur.
« Je suis né avec beaucoup d'amour-propre ; mais « je sens que j'en ai perdu une partie, sans qu'il soit « aisé aux autres de s'en apercevoir. Je ne dois paroître a modeste qu'à ceux dont je ne me soucie pas. La « franchise de mon amour-propre est une preuve de « mon estime et de mon goût pour ceux à qui je le « montre. J'ai là-dessus la confiance la plus mal- « adroite. Je devrois savoir qu'on suppose toujours à « un homme plus d'amour-propre qu'il n'en montre; « et j'en montre quelquefois plus que je n'en ai. Par « exemple , lorsque je crois qu'on veut me rabaisse!', « je me révolte, je crois devoir me rendre justice, « je dis alors de moi tout ce que je pense et sens ; et « la contradiction me fait peut-être penser de moi « plus de bien qu'il n'y en a.
« A l'égard de mon cœur, j'en parlerai comme de
« mon esprit. Je l'ai bon, et j'en ai la réputation; mais « il n'y a que moi qui sache jusqu'à quel point je suis « un bon homme. Je suis très colère, nullement hai- « neux , et, ce qui est rare parmi les gens de lettres, « sans jalousie: mes confrères même le disent. Jenesuis « pas grossier, mais trop peu poli pour le monde que je a vois. Je n'ai jamais travaillé sur moi-même , et je ne « crois pas c[ue j'y eusse réussi. J'ai été très libertin par « force de tempérament, et je n'ai commencé à m'oc- « cuper formellement des lettres que rassasié du liber- « tinage , à peu près comme ces femmes qui donnent « à Dieu ce que le diable ne veut plus. ïl est pourtant « vrai qu'ayant fort bien étudié dans ma première jeuce nesse , j'avois un assez bon fonds de littérature que « j'entretenois toujours par goût, sans imaginer que « je dusse un jour en faire ma profession. »
Si l'on veut bien nous pardonner d'avoir développé un peu longuement un caractère qui n'éloit pas généralement connu , et qui méritoit de l'être , nous serions inexcusables de nous étendre sur des ouvrages que tout le monde a lus, et sur lesquels le public s'est fait une opinion à laquelle la nôtre n'ajouteroit et surtout ne changeroit rien. Nous nous contenterons de rapporter en peu de mots les suffrages les plus honorables donnés à ces différons écrits , et quelques particularités qui en composent, pour ainsi dire, l'histoire.
Les Considérations sur les Mœurs sonl sans contredit le chef-d'œuvre de Duclos. Louis XV dit de ce livre : « C'est l'ouvrage d'un honnête homme. » Il auroit pu ajouter : et d'un homme de beaucoup d'esprit ; mais plusieurs littéiateurs célèbres l'ont dit pouc
lui , entre autres M. de La Harpe, qui en a parlé en ces termes : a Le monde y est vu d'un coup d'œil rapide a et perçant. Il est rare qu'on ait rassemblé plus d'idées <( justes et réfléchies et plus ingénieusement encadrées, a Cet ouvrage est plein de mots saillants qui sont des a leçons utiles. C'est partout un style concis et serré, « dont l'effet ne tient ni à l'imagination ni au sentia ment, mais au choix et à la quantité des termes énera giques et quelquefois singuliers qui forment la « phrase, et qui tous sont des pensées. Il en résulte un « peu de sécheresse ; mais il y a en revanche une plé- « nitude et une force de sens qui plaît beaucoup à la «raison. » M. de Fontanes a dit du même livre: « Jamais la raison d'un sage ne se montra plus ingéo nieuse.» Au jugement de ces deux habiles critiques, on peut ajouter celui que Duclos portoit sur lui-même comme observateur et comme écrivain. « Je ne regarde « pas tout , disoit-il ; mais ce que je regarde , je le vois. « Je n'ai point de coloris , disoit-il encore ; mais je serai « lu. » Il est impossible de poser d'une main plus juste les bornes de son propre mérite.
Il passe pour constant, auprès de beaucoup de personnes, que le mol femme n'est pas employé une seule fois dans les Considérations su?- les Mœurs ; et M. de La Harpe lui-même fait mention de cette prétendue découverte. Voici l'incident qui y conduisit : on s'entretenoit, dans une société, de l'orthographe de Duclos, et l'on en citoit comme exemple ce même mot femme ^ que l'auteur écrit toujours ainsi: famé. Quelqu'un parut en douter. On ouvrit les Considérations avec la certitude d'en rencontrer la preuve à chaque page ; elle
MORALE. — Éducation. 87
ne s'offrit point : on parcourut attentivement tout le volume sans plus de succès, et Ton se ciat assuré que le mot fatal de s'y trouvoit pas. La personne à qui le fait est arrivé et de qui nous le tenons, justement surprise de ce que les femmes ne se trouvoient pas seulement nommées dans Thistoire morale d'un siècle où elles ont joué un si grand rôle , en parla à Duclos lui-même, qui partagea son étonnemenl. La vérité cependant est que le n\olfetJime se trouve dans les Considéra tio7is^ au chapitre V, sm' la Réputation, la Célébrité, la Renommée, etc. Au reste, s'il a paru singulier qu'il ne s'y trouvât point du tout, il est peut-être plus singulier encore qu'il ne s'y trouve qu'une seule fois; caralors on ne peut plus croire, comme dans le premier cas , que l'auteur ait affecté de ne point s'en servir, ou qu'il ait totalement perdu de vue l'objet qu'il représente.
J'ai vécu; ces mots, qui sont le début de l'puvrage, ont déplu à plusieurs personnes. M. Palissot les a tournés en ridicule dans sa comédie des Philosophes ; et une femme de grand nom, lisant ces mêmes mots: J'ai vécu ^ s'interrompit en disant: Oii? dans un café. L'insulte étoit bien gratuite de toute façon. Duclos, quoique peu poli, n'avoit ni le langage, ni les manières d'un homme qui avoit passé sa vie dans les cafés ; ce n'étoit point là qu'il observoit la société; et, pour répondre encore plus directement, depuis les cafés Gradot et Procope qu'il fréquentoit dans sa jeunesse , et qui éloient alors bien couiposés, il avoit cessé loutà-fait de mettre les pieds dans ces sortes d'endroils.
Les Considérations sur les Mœurs ont été traduites
en anglois et en allemand. Le même honneur a été fait à la plupart des autres ouvrages de Duclos.
Les Mémoires pour servir à l'histoire du dix-huitième siècle sont i-egardés par tout le monde , et ont été donnés par Duclos lui-même, comme la suite des Considérations. Ils sont destinés plus particulièrement à peindre les mœurs des femmes. Les femmes sont l'objet continuel du livre ; et l'auteur du Cours de littérature présume que Duclos a voulu les dédommager de ce qu'il n'avoit pas parlé d'elles dans ses Considérations ^ et a cru (ce sont les propres termes de M. de La Harpe) « que cette moitié du genre hu- « main , qui peut-être vaut mieux que l'autre, méritoit « qu'il en traitât à part. » Quoi qu'il en soit de cette conjecture, l'ouvrage de Duclos avec lequel les Méînoires pour servir à VJiistoire du dix-huitième siècle ont le plus de rapports, sont les Confessions du comte de ***. Tous deux sont des romans; tous deux sont une suite de portraits , un enchaînement d'aventures galantes arrivées à un même personnage qui en fait le récit; tous deux sont un cadre uniquement destiné à contenir des aperçus , des dissertations et des jugements sur les mœurs de la société, et princii>alement sur le genre de sentiment et de liaison qui rapproche les deux sexes ; enfin , ce qui met le comble à toutes ces ressemblances , et en est peut-être un effet , tous deux ont mérité les mêmes éloges et les mêmes re])roches. Dans l'un et dans l'autre, la partie dramatique est foible, quelques situations ont paru amenées moins heureusement ou trop peu développées ; mais les caractères sont tous supérieurement tracés, les observa-
lions sont justes et fines , les réflexions ingénieuses et piquantes. Dans Duclos, le romancier est intérieur et subordonné au moraliste. Il avoit toute la sagacité, toute la pénétration qui conviennent à celui-ci ; il n'avoit peut-élrc pas l'imagination et la sensibilité qui sont nécessaires à l'autre. Aussi les formes du roman ne lui servoient-elles que de prétexte pour faire part au public du résultat de ses méditations philosophiques.
Il semble pourtant avoir ambitionné une fois le succès réservé à ceux qui créent des aventures touchantes , et mettent en jeu les passions humaines. C'est dans la Baronne de Laz. Il y a sans doute de l'intérêt et même du pathétique; mais le peintre de caractères y tient encore plus de place que le peintre de situations. Ce roman, comme on sait, a pour but de prouver qu'une femme peut perdre son honneur sans perdre son innocence : la vertu de madame de Luz est mise plusieurs fois de suite à cette sorte d'épreuve. On trouva, dans le temps, que quelques uns de ces incidents étoient peu naturels, et le livre fut regardé comme im jeu d'esprit , comme une espèce de gageure. Duclos en fît adroitement l'apologie dans une lettre qu'un de ses amis était censé lui adresser à ce sujet. L'auteur de celte lettre auroit du rester bien caché, puisque plusieurs des torts reprochés à l'ouvrage y étoient' sincèrement avoués ; mais il fut impossible de ne pas reconnoître Duclos à sa manière. Peu d'écrivains en ont eu une aussi décidée.
On la retrouve encore tout entière dans acajou et Zirphile y qui n'est pourtant qu'une bagatelle, un vrai conte de fées. Nous avons déjà eu occasion de
faire savoir pourquoi et comment il fui composé. rSous dirons seulement ici que la bizarrerie des situations données par les estampes est très heureusement sauvée , 'au moyen de l'espèce de merveilleux qu'admet la féerie; et que ce fond, si futile, si grotesque, est semé de traits qu'on ne s'attend guère à rencontrer dans un livre digne, par le sujet, de figurer dans la Bibliothèque bleue.
Il y a loin ^^ Acajou à X Histoire de Louis XI. De tous les ouvrages de Duclos, c'est celui qui a été le plus diversement jugé, quant à la forme surtout. Les uns en ont comparé le style à celui de Tacite, qu'en effet l'auteur semble avoir voulu imiter pour la profondeur , la force , la précision et une certaine recherche curieuse des causes secrètes de tous les événements. Les autres ont prétendu que Duclos n'avoit ni l'élévation , ni l'abondance, ni la gravité que demande l'histoire; que sa diction étoit trop coupée, trop épigrammatique. Quelques uns ont attaqué le fond de l'ouvrage : selon eux, Duclos n'avoit pas assez médité sur sa matière , n'avoit pas su se la rendre propre par une étude longue et approfondie. On assure que le chancelier d'Aguesseau, lisant V Histoire de Louis XI, dans sa nouveauté, disoit, à de certains endroits : « Ah ! mon ami, qu'on voit bien que tu ne sais « tout cela que d'hier au soir " ! » Presque toutes ces critiques sont fondées sans doute; mais X Histoire de
' Voici comme Chamfort rapporte ce même mot : « C'est un ou- » vrage composé d'aujourd'hui avec l'érudition d'hier. »
M. Senac de Meilhan , dans ses Considérations sur l'Esprit et les
MORALE. — ÉDUCATIOiN. 91
Louis XI n'en est pas moins un ouvrage rempli de recherches curieuses où, comme ledit M. de Beauvau, l'auteur «raconte avec rapidité, énergie et im- « partialité, les événements d'un des règnes les plus « remarquables de la monarchie, et qui prépara la « révolution la plus importante dans le gouverne- « ment et dans les mœurs. » Le volume de Pièces Justificatives ^ qui y fait suite, est justement estimé par tous ceux qui étudient les antiquités de notre histoire.
Les Mémoires Secrets des règnes de Louis XI f^
et de Louis XF sont un autre ouvrage historique de Duclos; mais, dans le jugement qu'on en a porté, la critique n'est point venue se mêler à la louange. C'est que cet ouvrage étoit tout à la fois dans l'espèce et dans la mesure de son talent. Les qualités qui lui manquoient pour composer une histoire en forme, auroient été déplacées dans des uiémoires ; et tous les défauts qu'il avoit montrés dans ce premier genre d'écrits , ont été précisément regardés comme autant de qualités dans le second. « Ces Mémoires , dit « Chamfort, sont le fruit du travail de plusieurs an- « nées; c'est le tableau des événements qui sesontpas- « ses sous les yeux de Duclos , dont il a pénétré les « causes, dont il a, en quelque sorte, manié les resa sorts. L'auteur a vécu avec la plupart de ceux qu'il « a peints. Il les avoit observés avec cette sagacité fine
Mœurs , voulant expliquer pourquoi Duclos n'a pas réussi à peindre un roi mort depuis trois siècles, lui qui peignoit si bien ses contemporains, dit : « C'est que Duclos n'avoit pas soupe avec Louis XI. »
u et profonde qu'il a développée dans les Considéra- « tivns sur les Mœurs. C'étoit le vrai caractère de son « esprit. » Duclos, historiographe de France, nevouloit pas qu'entre ses mains cet emploi fût un vain titre; mais il ne vouloit pas non plus, comme il le disait lui-même , s'avilir par Tadulalion, ni se perdre par la vérité. Il se détermina donc h ne point faire imprimer, de son vivant, son Histoire du règne présent (c'est ainsi qu'il la nommoit) ; et , dans la crainte que le gouvernement ne s'en emparât et ne l'anéantît , il en fit faire plusieurs copies qu'il envoya , hors du royaume, à différentes personnes, entre autres au cardinal de Bernis , son ami , qui joue lui-même un grand rôle dans la dernière partie de l'ouvrage. L'expérience a prouvé que cette précaution n'étoit pas tout-à-fait inutile; car à peine Duclos eut-il les yeux fermés, qu'un exempt vint de la part du roi demander tous les papiers relatifs à l'histoire , qui pouvoient se trouver chez lui.
De même que les Mémoires Seciets ^ le Vo^jage en Italie de Duclos n'a été imprimé que depuis la révolution. Chamfort , qui rendit compte de ces deux ouvrages dans le Mercure, s'exprime ainsi au sujet du dernier : « Cet écrit ne peut qu'honorer la « mémoire et le talent de Duclos. On y retrouve son « esprit d'observation , sa philosophie libre et mesu- « rée, sa manière de peindre par des faits, des anec- « dotes, des rapprochements heureux. » ]M. de Fontanes , dans l'article déjà cité , en parle à peu près de la même manière; mais, ce que Chamfort s'est gardé de faii'c, il s'étonne que Duclos n'ait rien dit des
MOUALE. KDL'CATlOiN. 93
cliefs-d'œuvre des arts qui couvrent l'Italie , et il ajoute : « Si par hasard Duclos cl Winkelman s'é- « toient rencontrés h Rome , ils n'auroient pu « concevoir mutuellement leur genre de vie. L'ami « des arts , Winkelman , se fût à coup sur indigné « CQnlre l'indifférence du bel-esprit françois ; Duclos «( à son tour eût ri d'un enthousiasme qu'il ne pouce voit partager, et peut-être eût-il fait un joli chapi- « tre contre la manie des admirateurs exclusifs de « l'antiquité. » L'observation est spirituelle , et les choses auroient peut-être du se passer comme l'a dit M. de Fontanes ; mais par malheur elles se sont passées tout autrement. Duclos et Winkelman se sont vus , et ils se sont fort goûtés. Voici ce qu'en dit Duclos : « On a beaucoup écrit sur Herculane; mais « personne n'a rien donné de si savant et de si in- « struclif que l'abbé Winkelman , le plus habile an- K liquaire que j'aie connu. Il était, en cette quahlé, « attaché au pape, et ïorl commumc3iùi^ : Je prenais à « Rome grand plaisir à converser avec lai. Il avoit « consenti à une correspondance avec moi ; et j'ai « appris, avec la plus vive douleur , le crime qui « nous l'a enlevé. » Duclos a intitulé son voyag-e : Considèralioiis sur V Italie; titre qui convient mieux que tout autre à une relation qui n'est ni un itinéraire, ni une description des lieux, mais le coup d'œil d'un observateur sur les gouvernements, les hommes, les mœurs générales et celles des différentes classes de la société.
Les Remarques sur la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal ont toujours joui de beau
coup d'estime. MM. de Beauvau et Beauzé, l'un directeur de l'Académie françoise, l'autre récipiendaire en remplacement de Duclos, en ont fait le plus grand éloge dans leurs discours. Il est vrai qu'outre leurs sentiments personnels pour Fauteur, la position où ils se trouvoient ne leur permettoit pas de parler désavantageusement d'une de ses productions ; mais, comme ils éî oient tous deux excellents grammairiens, cette qualité, qu'ils ne dévoient pas vouloii^ compromettre , doit ajouter autant de poids à leur suffrage que les autres considérations peuvent lui en ôter ; et , tout se trouvant ainsi compensé , il reste démontré, à ce qu'il nous semble, que les Remarques sont l'ouvrage d'un homme qui avoit porté, dans l'élude de la grammaire, un esprit très juste et très philosophique. C'est dans ces Remarques que Duclos a établi son nouveau système d'orthographe, suivant lequel elles sont imprimées. Cette innovation a été blâmée plus qu'elle ne le méritoit peut-être. Si Duclos a poussé trop loin la réforme, on ne peut disconvenir qu'elle ne soit nécessaire à plusieurs égards. Nous allons citer un fait qui prouve avec quelle attention et quelle sûreté de jugement Duclos examine tout ce qui avoit rapport à la science grammaticale. L'abbé Girard venoit de faire paroître ses Frais Principes de la Langue françoise, ouvrage où beaucoup d'idées vraies et lumineuses au fond, sont présentées d'une manière trop abstraite , trop métaphysique. Duclos dit : « C'est un livre qui fera la fortune d'un « autre. » La prédiction s'est vérifiée.
Duclos fit, pour l'Académie des inscriptions et bel-
les-letlres, six Mémoires^ qui figurent d'une manière très distinguée dans le recueil des travaux de cette compagnie, et dont quelques uns se trouvent, en tout ou en partie, textuellement ou en substance, dans X Encyclopédie. Les deux premiers ont pour objet V Origine et les révolutions des langues celtique et françoise ; le troisième, les épreuves parle duel cl par les élémensy communément appelées les Jugements de Dieu ; le quatrième, les Jeux scéniques des Roînains , et ceux qui ont précédé en France la naissance du poëme <//'<2»m^/(^«<?; le cinquième, les Druides ; et le sixième, VArt de partager V action théâtrale, et celui de no 1er la déclamation , qu'on prétend avoir été en usage chez les Romains. Le mérite de chacun de ces Mémoires a été apprécié en détail par le secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans son Eloge de Duclos, et par M. Beauzée, dans son discours de réception à l'Académie françoise. INous croyons qu'on peut appliquer à tous le jugement que ce dernier a porté sur l'un d'eux : « L'érudition y est tempérée par « l'esprit, et l'esprit assujetti par l'érudition. » On a lieu d'être étonné que le même homme qui retraçoit plusieurs époques intéressantes de l'histoire moderne, peignoil les vices et les travers de la société dans des ouvrages d'une forme grave ou légère , et analysoit les principes fondamentaux de l'art de parler et d'écrire , ait encore eu le temps, le goût et l'aptitude de fouiller les antiquités grecques , romaines , celtiques et gauloises; et que, déjà moraliste, historien, romancier et grammairien distingué , il soit parvenu
aussi à se marquer une place honorable parmi les éru' dits. Cela prouve une souplesse de talent et une facilité de travail peu communes.
Le zélé et infatigable secrétaire de l'Académie Françoise, voyant que l'histoire de cette compagnie, commencée par Pellisson , et conduite par d'Olivet jusqu'au commencement du dix-huitième siècle , étoit restée interrompue , crut de son devoir de la continuer. Il entreprit ce travail ; il retraça les principaux faits qui avoienteu lieu , depuis 1700 jusqu'à l'époque où il écrivoit; et il alloit composer les éloges de tous les académiciens morts dans l'intervalle , lorsque luimême mourut. L'éloge de Fontenelle est le seul qu'il ait laissé. « M. de Fontenelle , dit d'Alembert, après « avoir si bien loué les autres , méritoit de trouver a dans M. Duclos un panégyriste éloquent. » Quant au récit qui précède l'éloge de cet académicien, « il est « semé, dit encore d'Alembert, de traits philosophi- « ques et piquants , tels que Duclos savoit les répan- « dre sur tout ce qu'il écrivoit. »
Duclos , en littérature , appartenoit à l'école de Fontenelle et de La Motte. Il n'affectoit pas la même irrévérence qu'eux pour les grands génies de l'antiquité; mais il faisoit , comme eux, très peu de cas de la poésie , et peut-être enchérissoit-il sur leur dédain. « Cela est beau comme de la prose, » était la plus grande louange qu'il pût donner aux vers les plus beaux. Sa conduite du moins fut d'accord avec sa doctrine : il ne fit point, comme Fontenelle, et surtout La Motte, des volumes de vers. Il composa seulement, et dans l'unique dessein d'avoir ses entrées à
MORALE. ÉDUCATIOiN. 97
l'opéra, un opéra-ballel intitulé : les Caractères de la Folie y qui lut joué avec succès en 1743 , et repris en 1762, avec un acte nouveau, substitué à l'un des anciens par M. de j\ivernois , son ami.
Nous terminerons ici ce que nous avions à dire sui' la personne et sur les ouvrages d'un honnne qui passa pour le plus bel esprit de France , avant que le mérite supérieur de Voltaire eût triomphé des fureurs de l'envie, et qui, voyant sa réputation pâlir, mais non point s'effacer, reconnut de bonne grâce son vainqueur, et « échappa, comme dit ingénieusement « M. de La Harpe, à la foiblesse trop commune de a passer dans le parti de l'envie, quand on voit la « gloire s'éloigner. » Duclos, en descendant, évita d'être renversé; il vécut heureux, il mourut considéré; et sa place paroît désormais fixée invariablement parmi les écrivains les plus spirituels et les plus utiles de notre nation.
i)8 PHILOSOPHIE.