Encyclopédie fnodeme, tome XX
doute résulte quelquefois de l'action opposée de deux raisons ; l'équilibre ne résulte jamais que de l'action opposée de' deux forces ; toutes choses sont susceptibles d'équilibre, hormis la raison : la raison seule est capable de doute. Ainsi , Dieu est au-dessus du doute, et les bêtes au-dessous. Le doute est un phénomène humain ; il témoigne, comme tout ce qui est spécial à l'homme, de la grandeur et de l'inûrmité de sa nature.
L'idée que Dieu ne saurait douter n'implique pas seulement que son intelligence est parfaite , mais encore qu'il existe une vérité absolue : car si rien n'était absolument vrai , la perfection de l'intelligence ne servirait qu'à l'apercevoir parfaitement , et l'état de doute serait l'état divin par excellence. Mais si notre bouche peut énoncer cette*^ hypothèse, notre intelligence ne peut la comprendre. Car, si certaines choses existent, elles existent d'une certaine manière, et il y a entre elles certains rapports ; il est donc absolument vrai qu'elles existent de telle manière; et qu'il y a entre elles tels rapports. Que si, au contraire, rien n'existe, il est absolument vrai que rien n'existe. Pour que la vérité absolue n'existât pas, il faudrait donc que certaines choses existassent et n'existassent pas en^méme temps, qu'elles eussent et n'eussent pas en même temps certaine manière d'être, et qu'il y eût et n'y eût pas en même femps entre elles certains rapports, ce qui est contradictoire. Si quelque chose est, il y a de la vérité absolue ; si rien n'est, il y en a encore. Quiconque nie qu'il y ait de la vérité absolue, nie à la fois la réalité et le néant, ou plutôt affirme la coexistence de ces deux choses ; la langue même se refuse à exprimer une pareille absurdité : elle est forcée de faire coexister ce qui est le contraire de l'existence, le néant.
Il y a donc une vérité absolue : celui-là participe à la vérité absolue, qui voit telle qu'elle est une partie quelconque des choses; celui-là la possède tout entière qui voit telle qu'elle est la totalité des choses. Ce dernier privilège, étant celui d'une intelligence parfaite, n'appartient et ne peut appartenir qu'à Dieu ; celui de participer à la vérité absolue est le seul auquel l'esprit humain puisse prétendre.
Que l'esprit humain possède, en effet , ce privilège, c'est ce dont l'humanité ne doute pas ; et, ce qui le démontre, c'est que l'humanité croit. Tout acte de croyance implique dans celui qui croit la conviction qu'il participe à la vérité absolue. Ainsi, quand je vois un arbre couvert de feuilles et de fruits, si je crois que cet arbre existe réellement et qu'il est réellement couvert de feuilles et de fruits, j'admets tacitement que mon intelligence voit telle qu'elle est cette partie des choses, et . qu'en ce point elle participe à la vérité absolue. 11 en est de même quand je crois que j'existe, quand je crois que j'éprouve une sensation, quand je crois que tout événement a une cause, en un mot, quand mon esprit accepte une proposition quelconque. Croire, c'est considérer comme vraie une certaine connaissance; c'est juger qu'elle est conforme à ce qui est : or, toute connaissance - Conforme à ce qui est, est une portion de la vérité absolue, car cette conformité est précisément le caractère constitutif de la vérité absolue. Et qu'on ne dise pas que l'humanité l'ignore, et ne va pas jusqu'à se rendre un tel compte de ce qu'implique sa croyance. L'humanité sait fort bien que la vérité qui ne serait pas la vérité absolue serait une vérité fausse, c'est-à-dire ne serait pas la vérité: et si l'humanité jugeait que tel'est le caractère de la vérité humaine, elle ne l'appellerait pas la
vérité, elle n'y croirait pas. Donc, par cela seul que Thumanité croit, l'humanité juge qu'elle voit les choses telles qu'elles sont,' ou, ce qui revient au même, qu'allé participe à la vérité absolue.
L'humanité a-t-elle raison déjuger ainsi? C'est une question qu'elle ne se fait pas; les philosophes se la sont faite pour elle, et les avis ont été partagés. Les uns ont th)uvé que l'humanité avait raison, et ont dit pourquoi ; les autres, qu'elle avait tort, et ont essayé de le prouver. Ces derniers ont été appelés sceptiques; et c'est à désigner leur opinion que l'usage a exclusivement restreint l'acception du mot scepticisme,
La première chose qui étonne dans le scepticisme, c'est qu'il soit d'origine humaine ; car, le fait de croire impliquant la conviction qu'on a le droit de croire, il y a contradiction apparente entre ce fait et le dogme que l'homme n'a pas le droit de croire, qui est le scepticisme. Or, le fait de croire est humain par excellence; il n'est pas un homme chez qui il ne se produise cent fois par jour, et les sceptiques n'échappent pas plus que les autres à cette nécessité universelle. Cependant les sceptiques sont des hommes, et les opinions des hommes ne peuvent rien contenir qui n*ait ses racines dans la na,ture humaine. Il est donc à la fois dans la nature de l'intelligence humaine d'admettre et de nier qu'il y ait pour €lle de la vérité. Comment expliquer cette contradiction?
Pour trouver la solution de cette antinomie de la* .raison humaine, il faut examiner d'une part, comment et à quels titres elle croit, et d'autre part, comment et à quels titres elle vient à douter qu'elle ait le droit de croire. Quand nous saurons de quelle manière les choses se passent, il nous sera facile d'apprécier ce qu'il y a de
réel dans cette contradiction apparente, et ce qu*il peut y avoir de légitime dans la doctrine du scepticisme.
Soit que nous ayons conscience de ce qui se passe en nous, soit que nous percevions ce qui existe et se produit hors de nous, soit que nous concevions ce qui n'affecte ni notre conscience ni nos sens, soit enfin que nous nous souvenions ded choses que nous avons connues, de quelque manière en un mot, et par quelque procédé qu'une connaissance se produise dans notre intelligence, il arrive toujours, quand elle s'y produit, que nous nous faisons du phénomène, de sa production, et des conditions de sa vérité, l'idée suivante : certaines choses existent ou ont existé réellement ; notre intelligence a la propriété d*en être informée ; la connaissance est cette information même : voilà pour la production de la connaissance. Cette connaissance est vraie, si elle est conforme à la réalité ; elle est fausse, si elle ne lui est pas conforme : voilà pour les conditions de vérité de la connaissance.
Il suit de là que la vérité de la connaissance dépend de la constitution de notre intelligence; que^ si Tintelligence humaine est constituée demanière à réfléchir fidè**lement la réalité, la connaissance humaine est vraie ; que) s'il n'en est pas ainsi, la connaissance humaine est fausse.
Or, toutes les fois que par la conscience^ la perception, la raison, la mémoire^ où tout autre procédé de l'intelli* gence^ nous obtenons une connaissance quelconque^ nous sommes invinciblement déterminés à croire que ce que nous sentons, que ce que nous voyons, que ce que nous concevons , que ce dont nous nous souvenons, est conforme au sentiment, à la perception, à la conception, au souvenir, et en général à la notion que nous en avons: ce qui veut dire que, dans chacune de ces applicatipas
particulières, nous croyons que notre inlelligence n'est pas trompeuse, et qu'elle est constituée de manière à réfléchir les choses telles qu'elles sont.
Nous croyons, il est vrai, que dans toutes ou presque toutes ses applications, l'intelligence est sujette à l'erreur; mais c'est précisément ce que nous ne croirions pas si nous la supposions naturellement trompeuse. Pour croire que l'intelligence se trompe quelquefois , il faut deux choses : admettre sa véracité naturelle, et pouvoir reconnaître à des signes certains les cas particuliers où cette véracité naturelle est abusée. Or, c'est précisément ce qui arrive en nous. Nous reconnaissons que, dans chacune des applications de l'intelligence, certaines condi* tions sont nécessaires pour qu'elle ne soit pas abusée; mais, quand ces conditions ont été remplies, nous croyons aux connaissances qu'elle nous donne : ce qui veut dire que nous admettons qu'elle est naturellement constituée de manière à voir les choses telles qu'elles sont.
Voilà tout le fondement des croyances de l'humanité. Toutes les fois qu'un homme adhère à une proposition, si vous remontez au principe de sa conviction, vous trouverez toujours qu'elle repose sur le témoignage d'une ou de plusieurs de ses facultés : autorité qui vient se résoudre elle-même dans celle de l'intelligence, laquelle serait tout à fait nulle , si l'intelligence n'était pas constituée de manière à réfléchir les choses telles qu'elles sont.
Mais qui nous démontre que telle est la constitution de l'intelligence? Non-seulement nous n'avons pas cette démonstration, mais il est impossible que nous l'ayons. En effet, nous ne pouvons rien démontrer qu'avec notre intelligence: or, notre intelligence ne peut être reçue à démontrer la véracité de notre intelli-
gence;car, pour croire à la démonstration, il faudrait admettre en principe ce que la démonstration aurait pour objet de prouver, la véracité de rintelligence , ce qui serait un cercle vicieux. Nous n'avons donc et nous ne pouvions avoir aucune preuve du fait sur lequel reposent toutes nos croyances, savoir, que Fintelligence humaine n'est point trompeuse. Il fallait donc, de deux choses l'une, ou que l'homme ne crût à rien, ou qu'il fût invinciblement déterminé à croire sans motif et sans preuve à ce premier fait. Aussi, si l'homme croit, c'est à cette dernière condition ; et, comme il n'agit que parce qu'il croit, on peut dire que tout ce qu'il fait et que tout ce qu'il croit, il le, fait et le croit sur le fondement d'une première, croyance aveugle et sans motif, à laquelle sa nature le détermine fatalement et l'oblige de se soumettre, soit qu'il le sache ou qu'il l'ignore.
Un acte de foi aveuglé mais irrésistible, tel est donc le fondement de toute croyance. C'est parce que cet acte de foi est irrésistible que tous les hommes croient, les sceptiques comme les autres; c'est parce qu'il est aveugle, c'est-à-dire sans motif aux yeux de la raison humaine, que, parmi les hommes à qui la réflexion a fait faire cette découverte, quelques-uns ont pensé que l'intelligence humaine ne pouvait légitimement croire à rien . Telles sont les racines communes de la foi et du scepticisme dans la nature humaine.
Il y a rationnellement contradiction entre la foi et le scepticisme : car l'homme ne peut à la fois avoir et n'avoir pas le droit de croire. Aussi, la raison déclare absoi lument que Thomme croit sans motif, ou, ce qui revient au même, n'a pas le droit de croire. Mais, en fait, il n'y ' a pas contradiction entre la foi et le scepticisme ; car rhomme croit par instinct et doute par raison. Or, entre
le fait de croire, déterminé par notre constitution, et le fait que nous croyons sans droit de croire, déclaré par notre raison 9 il n*y a pas contradiction. De ce que notre raison ne reconnaît pour légitimes que les croyances fondées sur des preuves, il ne s'ensuit pas qu'il n'y eil ait pas d'autres ; il s'ejisùit seulement que ces autres croyances ne sont pas légitimes.
Les sceptiques ne tombent donc pas dans une contradiction quand, dans la pratique de la vie, il^ croient à leurs sens, à leur conscience, à leur mémoire, et agissent en conséquence; ils obéissent à leur nature instinctive en croyant ainsi, et obéissent à leur nature rationnelle en professant que leurs croyances sont illégitimes.
Par là, nous absolvons également l'humanité qui croit et les sceptiques qui doutent ; mais nous né pouvons également absoudre les philosophes qui ont combattu le scepticisme en essayant de démontrer la légitimité rationnelle des croyances humaines. Qu'on dise que l'humanité croit, et les sceptiques comme l'humanité, c'est un fait incontestable ; qu'on ajoute que l'humanité croit avoir le droit de croire; c'est-à-dire admet que l'intelligence humaine voit les choses telles qu'elles sont, cela est vrai, et les sceptiques ne le nient pas ; mais que, prenant le scepticisme corps à corps, on prétende démontrer que l'intelligence humaine voit réelle*ment les choses telles qu'elles sont, voilà ce que je ne comprends pas. Gomment ne s'aperçoit-on pas que cette prétention n*est autre chose que celle de démontrer l'intelligence humaine par 'lintelligence humaine ? ce qui a été> ce qui est, et ce qui sera éternellement impossible. Nous croyons le scepticisme à jamais invincible, parce que nous regardons le scepticisme comme le dernier
mot de la raison sur elle-même. Qpant aux dangers du scepticisme, ils sont absolument nuls : Dieu y a pourvu en nous forçant de croire; et Ton ne voit pas qu'il soit arrivé malheur à aucun sceptique. Sans doute, si l'hu* manité doutait de tout, elle cesserait d'agir raisonnablement ; il n'y aurait plus ni bien, ni mal, ni lois, ni so* ciété ; mais aussi, si Fhumanité se mettait à marcher sur la tête, tout ici-bas serait bouleversé ; et cependant perspnne ne prendrait Tàlarme si quelque philosophe soutenait que ce système de progression est très-raisoa«nable. Avant de s'effrayer d'une doctrine, il faut s'as* surer d'abord si son application est possible.
Une chose d*ailleurs doit rassurer : c'est que» si Toa ne peut démontrer que l'intelligence humaine voit les choses telles qu'elles sont,, on ne peut non plus démontrer le contraire. Le scepticisme ne conduit donc pas à la négation de ce que l'humanité croit; s'il allait jusquelà^ il ne serait plus le scepticisme. Il est possible que ce que l'humanité croit ne soit pas vrai, car elle le croit sans preuve : tel est le seul résultat du scepticisme, le seul du moins que la raison avoue. Si on veut réfléchir à cette distinction, on s'apercevra qu'on a honoré do titre de sceptiques bien des philosophes qui ne le méritaient pas,
Nous n'avons pas parlé de ce scepticisme mesquin, qui a précédé l'autre, et qui ne se fonde que sur les contratdictions apparentes des jugements humains. Prouver qu'il y a contradiction, soit entre les résultats auxquels arrive chaque faculté de l'esprit prise à part, soit entre ceux auxquels aboutissent les diverses facultés, comme les sens et la raison ; établir qu'il y a la même contradiction, soit entre les opinions admises par différents hommes ou différentes nations, soit entre celles auz^
quelles l'humanité s'est arrêtée à difiFérentes époques ; puis, conclure de là que l'intelligence humaine regarde tour à tour comme vraies des choses contradictoires, et que par conséquent il n'y a point pour elle de vérité : tel est tout le mécanisme de ce scepticisme de second ordre, dans lequel se sont complus et se complaisent encore une foule de petits esprits. Il y alongtemps que ce scepticisme a été réfuté sur tous les points, et que l'u-j nité de la vérité humaine, admise à priori dans tous les ' temps par les intelligences supérieures, à été démontrée. Ce scepticisme est un thème sur lequel on brodera longtemps encore : il fait les délices des hommes d'esprit ; il ne mérite pas d'arrêter les philosophes.
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE.
Toutes les questions philosophiques se rapportent au monde intellectuel et moral, comme toutes les questions naturelles au monde physique. Si les réalités intellectuelles et morales se dérobaient entièrement à notre observation, nous ne pourrions résoudre aucune question philosophique tout comme nous ne pourrions résoudre aucune question naturelle, si le monde physique était entièrement invisible à nos sens. Tout ce que nous savons du monde physique sort de ce que nous en voyons ; et de même, tout ce que nous pouvons savoir du monde intellectuel et moral sort de ce que nous en pouvons observer. Or, la réalité intellectuelle et morale ne se révèle immédiatement à nous qu'en nous-mêmes : le principe moral et intellectuel que nous sentons penser, vouloir et agir en nous, est la seule réalité de cette espèce qui tombe sous notre observation. Au dehors, nous ne voyons que les effets des principes semblables qui remplissent le monde; et jamais ces effets ne nous auraient