BOSSUET, VIGO, HERDER
voir non plus seulement comment l'humanité va, mais comnJent elle est allée. Ainsi , tandis que l'observation du présent est le seul élément nécessaire de la science de la nature, la science de l'humanité en exige un autre, l'histoire du passé. Si donc la science de la nature est un de ces travaux qu'il n'appartient qu'à l'espèce d'accomplir, à plus forte raison en est-il de même de la science de l'humanité. La gloire de Vico est d'avoir conçu que le développement de l'humanité est soumis à une loi , et qu'il faut la chercher ; par lui a commencé la philosophie de l'histoire, science nouvelle, comme il la nomme , et qui est encore bien neuve après un siècle d'existence. Mais il n'a point trouvé cette loi, et ne devait point la trouver. Devant une pareille question , l'esprit le plus puissant ne pouvait produire qu'un système. Celui de Vico est une vue hardie, appuyée de quelques faits. On sent que, ne pouvant 'découvrir, il a deviné, et que cependant il a voulu mettre sa théorie sous la protection des faits. De là, dans son livre, une lutte continuelle de la méthode géomébique et de la méthode inductive, qui trouble sans cesse la marche de la composition ; mais, dans le débrouillement pénible de son idée, il ouvre de grandes perspectives , et son ouvrage serait encore un beau monument quand bien même il n'aurait pas précédé tous les autres.
L'ouvrage de Hâ'der , postérieur de cinquante années à celui de Vico, est un autre système sur la question. La méthode est la même. Herder, comnie le philosophe napolitain, cht^rche a priori comment l'humanité a dû se développer; puis il confirme sa théorie par l'histoire. Mais il y a cette grande différence entre Herder et Vico, que celui-ci fait de l'homme un être à peu près indépendant de la nature extérieure, et qui se développe partout
de la même manière, parce que son déYeloppement a'a d'autre principe que les lois absolues de sa peaséei tandis qu'aux yeux de l'autre, Vhomioe est Tesckve de la nature extérieure, qui lui donne ses idées , et lui imprime dans les diverses localités des développements, différents. De là vient que Yico arrive à une loi absolue de rhumanité , tandis que Herder trouve pour chai|ue peuple une loi particulière, qui est FeflEèt d'une combinaison spéciale des influences extérieures. CTest beaucoup aussi la pensée de Montesquieu. On voit que Herder et Yico représentent dans la philosophie de l'histoire les deux école^i métaphysiques du matérialisme et du spirituaHsme, écoles également exclusives dans le prin* cipe et dans l'application. Herder a négligé le r61e de l'homme dans le développement de l'humanité, et Yioo celui de la nature. Il est évident que le développement de l'humanité résulte tout au moins du concours de ces deux principes. Y en art-il un troisième, et Dieu seraitil intervenu? Ni Herder ni Yico ne repoussait cette idée, mais aussi ni l'un ni l'autre ne la font saillir; Bossuet s'était chargé de ce soin. S'emparant de la face religieuse de la question, qu'il est impossible de dérober à l'imagination de l'humanité, et faisant de l'action perpétuelle de Dieu sur les événements le principe unique de ce qui arrive, Bossuet avait bâti sur ce fondement une troisième explication de l'histoire. Ainsi commencent les sciences : chaque principe réel ou possible est à ion tour évoqué et proclamé comme principe unique, avant qu'on ait même analysé 'les faits qu'il s'agit d'expliquer. Ces systèmes mis en présence laissent la question indécise ; alors on en vient aux faits , par lesquels on aurait dû commencer ; l'ère de l'observation s'ouvre , et les systèmes tombent dans un mépris qu'on
BOSSUET, YICO, HERDER. 63
De sait point renfermer dans de justes limites ; car ces systèmes qu'on dédaigne ont révélé les différentes faces de la vérité, et l'éclectisme ne s'aperçoit pas qu'il lui fallait ces précurseurs.
Ce qui éclate dans Bossuet , dans Vico , dans Herder, c'est le mépris de l'histoire. Les faits plient comme l'herbe sous leurs pieds, prennent sous leurs mains hardies toutes les formes possibles, et justifient avec une égale complaisance les théories les plus opposées. On prendrait l'histoire pour un lâche témoin qui se laisse forcer aux dépositions les plus contradictoires , et , dans notre idolâtrie historique , nous accuserions volontiers d'immoralité les hommes qui la soumettent ainsi aux caprices de leurs vues. Mais n'oublions pas que le propre des créateurs de systèmes est d'ignorer les faits. C'est à cette condition qu'ils les défigurent. Autrement, ce leur serait une chose impossible. Connaître exactement les faits n'est pas de leur époque ; c'est le propre dePépoque suivante. Bossuet et Herder ne savaient que le gros de l'histoire; ils la savaient en poètes*, et ils la traitaient poétiquement sans s'en apercevoir et sans la moindre intention de l'altérer. Si nous ne nous trompons , Vico Tarait vue de plus près ; aussi Tembarrasse-t-elle davantage, et delà, selon nous, l'infériorité littéraire de sa composition. De ces trois grands ouvrages, celui de Yieo est sans contredit le plus historique et le plus mal fak.
DU RÔLE DE LA GRÈCE DANS LE DÉVELOPPEBiENT
DE l'humanité.
Unde humanitas, doctrina, religio, fruges, legts ûrtXf atqM in omnes terras distributae.
Cic, pro L. Flacco,26-
.... En contemplant ce sol hérissé de tant de montagnes, ces côtes si profondément découpées, ces ties semées comme des postes avancés sur la route maritime de l'Asie^ involontairement notre mémoire nous a rappelé l'antique destinée de ce coin du monde et le rôle immortel qu'il a rempli dans les voies de la Providence. Ce fut là qu'il y a trente siècles, les vents et les flots apportèrent de l'Orient les germes de la civilisation. Ces germes, vingt fois fécondés par l'influence du plus beau ciel dans les plaines de l'Asie, en avaient été vingt fois arrachés. En vain de larges fleuves, un sol incomparable, et la plus heureuse température semblaient con-