‹ Mélanges poétiques et discoursChapitre 18 sur 65 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Vers le torrent qui coule au pied de mon hameau

De saules inclinés couper le irais rameau .

Iléchauiïant de l'haleine une sève eneor tendre,'

Je détachais du bois l'écorce sans la fendre ;

Je l'animais d'un souffle, et hienlôt sous mes doigts

Un son plaintif et doux s'exhalait dans le bois :

Ce son, dont aucun art ne réglait la mesure,

N'était rien qu'un bruit vide , im vague et doux munnure

Semblable aux voix de l'onde et des airs frémissans,

Dont on aime le bruit sans y chercher de sens ;

Prélude d'un esprit éveillé de bonne heure,

Qui chante avant qu'il chante ou pleure avant qu'il pleure

Mais ce n'est plus le temps, je touche à mon midi ! J'ai souffert et dans moi mon esprit a grandi ! Ces fragiles roseaux jouets de ma jeunesse Ne sauraient contenir le souffle qui m'oppresse ; Il n'est point de langage ou de rhylhme mortel, Ou de clairon de guerre ou de harpe d'autel Que ne brisât cent fois le souffle de mon ame ; Tout se rompt à son choc et tout fond à sa flanune ! Il a pour exhaler ses accords éclatans

iio PENSÉES

Aux verbes d'ici-bas renoncé dès long-temps.

Il ferait éclater leurs fragiles symboles !

il entrechoquerait des foudres de paroles,

Et les hommes diraient en secouant leurs fronts ;

« Qu'ilnousparleplusbas,Seignem',ounousmourrons 1 »

Il ne leur parle plus ! il se parle à lui-même Dans la langue sans mots, dans le verbe suprême. Qu'aucune main de chair n'aura jamais écrit ; Que l'ame parle à l'ame et l'esprit à l'esprit. Des langages humains perdant toute habitude, Seul il console ainsi sa sombre soUtude ! Au-dedans de moi-même il gronde incessamment Comme une mer de bruit toujours en mouvement ; 11 fait battre à grands coups mes tempes dans ma tète Avec le son perçant du vol de la tempête ; Il retentit en moi comme un torrent de nuit Dont chaque flot emporte et rapporte le bruit. Comme le contre-coup des foudres de montagnes Que mille échos tonnans répètent aux campagnes ; Comme la voix d'airain de ces lourds vents d'hiver Qui tombent comme un poids du Liban sur la mer,

EN VOYAGE. m

( ) u comme ces grands chocs quand sur un cap qui fume

Elle monte en colline et retombe en écume.

Voilà les seules voix, voilà les seuls accens

Qui peuvent aujourd'hui chanter ce que je sens !

N'attends donc plus de moi ces vers où la pensée, Comme d'un arc sonore avec grâce élancée Et, sur deux mots pareils, vibrant à l'unisson, Dansent complaisamment aux cadences du son ! Ce froid écho des vers répugne à mon oreille ; Et si du temps passé le souvenir m'éveille ; Si du désert muet, du limpide orient, Mon visage vers vous se tourne en souriant ; Si, pei^sant aux amis qui verront cette aurore. Mon ame avec la leur veut se confondre encore ; C'est par une autre voix que mon cœur attendri Leur jette et leur demande un souvenir chéri. La prière, accent fort, langue ailée et suprême, Qui dans un seul soupir confond tout ce qui s'aime, Rend visibles au cœur, rend présens devant Dieu Mille êtres adorés dispersés en tout lieu ; Fait entre eux, par les biens que la vertu nous verse,

II 2 PEISSEES

Des plus chei's dous du ciel l'invisible commerce ; Langage universel jusqu'au ciel répandu, Qui s'élève plus haut pour mieux être entendu , Inextinguible encens qui brûle et qui parfume Celui qui le reçoit et celui qui l'allume !

C'est ainsi que mon cœur se communique à loi ; Tous les mots d'ici-bas sont néant devant moi ; Et si tu veux savoir pourquoi je les méprise, Suis ma voile qui s'enfle et qui fuit sous la brise, Et viens sur celle scène où le monde a passé. Où le désert fleurit sur l'empire effacé, Sur les tombeaux des dieux, des héros et des sages, Assister à trois nuits, et voir trois paysages î

Je venais de quitter la terre dont le bruit Loin,bien loin sur les flots vous tourmente et vous suit ; CetteEurope où tout croule, où loutcraque, oùtoutlulti Où de quelques débris chaque heure attend la chute ; Où deux esprits divers, dans d'éternels combats. Se lancent temple et lois, trône et mœurs en éclats, Et font, eu nivelant le sol qui les dévore,

EN VOYAGE. ii3

Place à l'esprit de Dieu qu'ils ne voient pas encore ! Mon navire, poussé par l'invisible main, Glissait en soulevant l'écume du chemin ; Douze fois le soleil, comme un Dieu qui se couche, Avait roulé sur lui l'horizon de sa couche Et s'était relevé bondissant dans les airs. Comme un aigle de feu, de la crête des mers ; Mes mâts dorment, pliant l'aile sous les anlenues , Mon ancre mord le sable, et je suis dans Athènes !

Il est l'heure où jadis cette ville de bruit.

Muette un peu de temps sous le doigt de la nuit,

S'éveillant tour à tour dans la gloire ou la honte

Roulait ses flots vivans comme une mer qui monte ;

Chaque vent les poussait à leurs ambitions.

Les uns à la vertu, d'autres aux factions,

Périclès au forum, Thémistocle aux rivages.

Aux armes les héros, au porlique les sages,

Aristide à l'exil et Socrate à la mort.

Et le peuple au hasard et du crime au remord !

Au pied du Parthénon qu'un homme eu turban garde

J'entends venir le jour, je marche et je regarde.

ii4 PENSÉES EN VOYAGE.

Du haut du Cytliéron le rayon part : le jour De cent chauves sommets va frapper le contour, De leurs flancs à leurs pieds, des champs aux mers d'Illy ■ Sans que rien le colore et rien le réfléchisse, Ni cités éclatant de feux dans le lointain, Ni fumée ondoyante au souffle du matin. Ni hameaux suspendus au penchant des montagnes, Ni voiles sur les eaux, ni tours dans les campagnes, La lumière en passant sur ce sol du trépas, Y tombe morte à terre et n en rejaillit pas ; Seulement le rayon le plus haut de l'aurore Effleure sur mon front le Parthénon qu'il dore, Puis glissant à regret sur ces créneaux noircis Où dort, la pipe en main, le janissaire assis, Va, comme pour pleurer la corniche brisée , Mourir sur le fronton du temple de Tliésée 1 Deux beaux rayons jouant sur deux débris ; voilà Tout ce qui brille encore et dit : Athène est là !

IMPROflSATlOI AU MOIT CARMEL

Fonlaine au bleu miroir, quand sur ton vert rivage, La rêveuse Lilla dans l'ombre vient s'asseoir Kl sur tes flots penchée y jette son image, Comme au golfe immobile une étoile du soir,

I , « Comme nous étions à causer ainsi de choses au hasard, mon drogman .jeune homme né en Arabie et très versé dans les leUres arabes, me cherchait aux alentours du monastère,

ii6 IMPROVISATION

D'un mobile frisson tes flots dormants se plissent, On n'en voit plus le fond de sable ou de roseaux, Mais de charme et Je jour tes ondes se remplissent, Et l'œil ne cherche plus son ciel que dans tes eaux !

Tu n'es plus qu'un reflet de ravissantes choses,

et ine découvrit auprès de la fontaine; il m'amenait un autre jeune Aiiibe qui avait appris mon arrivée à Raïpha , et qui ttail venu de Sainl-Jean-d'Acre pour faire connaissance avec un poète de l'Occident. Ce jeune homme , né d.ins le Liban, et éievé à Alep , était célèbre déjà par son talent poétique. J'en avais sonvent entendu parler moi-même, et je m'étais fait traduire plusieurs de ses compositions. Il m'en apporl.iit quc'.ques-unes, dont je donnerai plus loin la traduction. 1! s'assit avec nous auprès de la fontaine , et nous causâmes a^acz longtemps avec l'aide de mon drogman. Ct'pcndnnl le jour baissait , il fallait nous séparer. Puisque nous sommes ici deux poètes , lui dis-je, et que le hasard nous réunit, de deux points du monde si opposés, dans un lieu si charmant , dans une si belle heure , et en présence d'une beauté si iiccomplie , nous devrions consacrer chacun dans notre Il igue, par quelques vers, notre rencontre et les impressions que ce moment nous inspire. Il sourit ; il lira de sa ceinture l'écriioire et la plume de roseau qui ne quittent pas plus un écrivain arabe que le sabre ne quitte le cavalier; nous nous écartâmes tous les deux de quelques pas pour aller méditer UD moment nos vers. Il eut fini bien avant moi- Voici

AU MONT CARMEL. n^

Yeux bleus comme ces fleurs qui bordent ton bassin , Dents de nacre, riant entre des lèvres roses, Globes qu'un souffle pur soulève avec le sein,

Cheveux nattésde fleurs et que leurpoids fait pendre. Colliers qui de ses bras relèvent le carmin,

ses vers, et voici les miens. On y reconnaîtra le caractère de , deux poésies; mais je n'ai pas besoin d'avertir comlnc:: toutes les langues perdent à passer dans une autre.»

« Dans les jardins de Kaïpha il y a une fleur que le rayon «du soleil cherche à travers le treillis des feuilles de nnl- « micr.

« CeUe fleur a des yeux plus doux que la gazelle, d, s « yeux qui ressemblent à une goutte d'eau de la mer dans un «« coquillage.

« Cette fleur a un parfum si enivrant que le scheik qn\ « s'enfuit devant la lance d'une autre tribu, sur sa jumc:ii « plus rapide que la chute des eaux, la sent au passage e « s'arrête pour la respirer.

« Le vent de Simoun enlève des habits du voyageur tons « les autres parfums, mais il n'enlève jamais du cœnr In- «« deur de cette fleur merveilleuse.

« On la trouve au bord d'une source qui coule sans inn: - « mure à ses pieds.

« Jeune fille, dis-moi le nom de ton père , et je le dirai I, « nom de la flenr. »

(Extrait du Forage en Orient.)

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