LA MORT DE JULIA
Je fus dès la mamelle un homme de douleur ; Mon cœur, au lieu de sang, ne roule que des larmes, Ou plutôt, de ces pleurs Dieu m'a raviles charmes, Il a pétrifié les larmes dans mon cœur.
1. Ces vers ont été composés par l'auteur, quatorze mois après la perte de son unique enfant, La scène et les îmag^es se rapportent à Jérusalem et aux grottes de Gethsemanî, lieux qu'il venait de visiter.
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L'aniertume est mon miel, la tristesse est ma joie ; Un instinct fraternel m'attache à tout cercueil ; Nnl chemin ne m'arrête, à moins que je n'y voie Quelque ruine ou quelque deuil !
Si je vois des champs verts qu'un ciel pur entretienne, De doux vallons s'ouvrant pour embrasser la mer. Je passe, et je me dis avec un rire amer : Place pour le bonheur, hélas ! et non la mienne ! Mon esprit n'a d'écho qu'où l'on entend gémir, Partout oîi l'on pleura mon ame a sa patrie ; Une terre, de cendre et de larmes pétrie. Est le lit où j'aime à dormir.
Demandez-vous pourquoi ? je ne pourrais le dire ; De cet abîme amer je remûrais les flots, Ma bouche pour parler n'aurait que des sanglots, Mais déchirez ce cœur si vous voulez y lire. La mort dans chaque fd)re a plongé le couteau , Ses battemens ne sont que lentes agonies, Il n'est plein que de morts comme des gémonies ; Toute mon ame est un tombeau !
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Or, quand je fus aux bords où le Christ voulut naître, Je ne demandai pas les lieux sanctifiés Où les pauvres jetaient les palmes sous ses pies, Où le A' erbe à sa voix se Taisait reconnaître, Où l'Hosanna courait sur ses pas triomphans, Où sa main , qu'arrosaient tes pleurs des saintes femmes, Essuyant de son front la sueur et les flammes, Caressait les petits enfans ;
Conduisez-moi, mon père, à la place où l'on pleure ! A ce jardin funèbre où l'homme de salut Abandonné du père, et des hommes, voulut Suer le sang et l'eau qu'on sue avant qu'on meure ; Laissez-moi seul, allez, j'y veux sentir aussi Ce qu'il tient de douleur dans une heure infinie. Homme de désespoir, mon culte est l'agonie ; Mon autel à moi, c'est ici !
Il est, au pied poudreux du jardin des Olives, Sous l'ombre des remparts d'où s'écroula Sion, Un lieu d'où le soleil écarte tout rayon. Où le Cédron tari filtre entre ses deux rives :
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Josaphat en sépulcre y creuse ses coteaux ; Au lieu d'herbe, la terre y germe des ruines, Et des vieux troncs minés les traînantes racines Fendent les pierres des tombeaux.
Là, s'ouvre entre deux rocs la grotte ténébreuse Où l'homme de douleur vint savourer la mort, Quand réveillant trois fois l'amitié qui s'endort, Il dit à ses amis : Yeillez, l'heure est affreuse ! La lèvre, en frémissant, croit encore étancher Sur le pavé sanglant les gouttes du calice. Et la moite sueur du fatal sacrifice
Sue encore aux flancs du rocher.
Le front dans mes deux mains , je m'assis sur la pierre , Pensant à ce qu'avait pensé ce front divin. Et repassant en moi, de leur source à leur fin, Ces larmes dont le cours a creusé ma carrière ; Je repris mes fardeaux et je les soulevai. Je comptai mes douleurs mort à mort, vie à vie, Puis, dans un songe enfin mon ame fut ravie. Quel rêve, grand Dieu ! je rêvai !
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J'avais laissé non loin, sous l'aile maternelle, Ma fille, mon enfant, mon souci, mon trésor ; Son front à chaque été s'accomplissait encor. Mais son ame avait l'âge où le ciel les rappelle; Son image de l'œil ne pouvait s'effacer, Partout à son rayon sa trace était suivie, Et sans se retourner pour me porter envie Nul père ne la vit passer.
C'était le seul débris de ma longue tempête. Seul fruit de tant de fleurs, seul vestige d'amour. Une larme au départ, un baiser au retour. Pour mes foyers errans une éternelle fête ; C'était sur ma fenêtre un rayon de soleil, Un oiseau gazouillant qui buvait sur ma bouche. Un souffle harmonieux la nuit près de ma couche. Une caresse à mon réveil !
C'était plus ; de ma mère, hélas ! c'était l'image, Son regard par ses yeux semblait me revenir, Par eUe mon passé renaissait avenir.
Mon bonheur n'avait fait que changer de visage.
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Sa voix était l'écho de dix ans de bonheur, Son pas dans la maison remplissait l'air de charm?^ , Son regard dans mes yeux faisait monter les larme... Son sourire éclairait mon cœur.
Son front se nuançait à ma moindre pensée ; Toujours son bel œil bleu réfléchissait le mien ; Je voyais mes soucis teindre et mouiller le sien , Comme dans une eau claire une ombre est retracée. Mais tout ce qui montait de son cœur était doux, Et sa lèvre jamais n'avait un pli sévère Qu'en joignant ses deux mains dans les mains de sa iiu- Pour prier Dieu sur ses genoux !
Je rêvais qu'en ces lieux je l'avais amenée Et que je la tenais, belle, sur mon genou ! L'un de mes bras portant ses pieds, l'autre son cou , Ma tête sur son front tendrement inclinée ; Ce front se renversant sur le bras paternel, Secouait l'or bruni de ses tresses soyeuses, Ses dents blanches brillaient sous ces lèvres rieuses Qu'entr'ouvrait leur rire éternel !
ou LA MORT DE JIJLIA. i25
Pour me darder son cœur et pour puiser mou ame, Toujours vers moi, toujours ses regards se levaient, Et dans le doux rayon dont mes yeux la couvraient Dieu seul peut mesurer ce qu'il brillait de flanune ; Mes lèvres ne savaient , d'amour, où se poser ; Elle les appelait comme un enfant qui joue, Et les faisait flotter de sa bouche à sa joue Qu'elle dérobait en baiser !
Et je disais à Dieu dans ce cœur qu'elle enivre : Mon Dieu ! tant que ces yeux luiront autour de moi , Je n'aurai que des chants et des grâces pour toi ; Dans cette vie en fleurs c'est assez de revivre ; Va ! donne-lui ma part de tes dons les plus doux, Effeuille sous mes pas ses jours en espérance, Prépare-lui sa couche, entr'ouvre-lui d'avance Les bras enchaînés d'un époux !
Et tout en m'enivranl de joie et de prière. Mes regards et mon cœur ne s'apercevaient pas (^ue ce front devenait plus pesant sur mon bras, Que ces pieds me glaçaient les mains, comme la pierre .
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Julia ! Julial d'où vient que tu pâlis ? Pourquoicefrontmouillé, cette couleur qui change ? Parle-moi ! souris-moi ! Pas de ces jeux, mon ange ! Rouvre-moi ces yeux où je lis.
Mais le bleu du trépas ceruail sa lèvre rose ; Le sourire y mourait, à peine commencé ; Son souffle raccourci devenait plus pressé, Comme les battemens d'une aile qui se pose ; L'oreille sur son cœur j'attendais ses élans ; El quand le dernier souffle eut enlevé son anie, Mon cœur mourut en moi comme unfruit que la femnif Porte mort et froid dans ses flancs !
El sur mes bras raidis portant plus que ma vie, Tel qu'un homme qui marche après le coup mortel, Je me levai debout, je marchai vers l'autel Et j'étendis l'enfant sur la pierre attiédie. Et ma lèvre à ses yeux fermés vint se coller, Et ce front déjà marbre était tout tiède encore, Conune la place au nid d'où l'oiseau d'une aurore Vient à peine de s'envoler.
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Et je sentis ainsi, dans une heni-e éternelle, Passer des mers d'angoisse et des siècles d'horreur, Et la douleur combla la place où fut mon cœur, Et je dis à mon Dieu : Mon Dieu ! je n'avais qu'elle ! Tous mes amours s'étaient noyés dans cet amour, Elle avait remplacé ceux que la mort retranche, C'était l'unique fruit demeuré sur la branche Après les vents d'un mauvais jour.
C'était le seul anneau de ma chaîne brisée, Le seul coin pur et bleu dans tout mon hori/on ; Pour que son nom sonnât plus doux dans la maison, D'un nom mélodieux nous l'avions ])aptisée. C'était mon univers, mon mouvement, mon bruit, La voix qui m'enchantait dans toutes mes demeures, Le charme ou le souci de mes yeux, de mes heures, Mon matin , mon soir et ma nuit ;
Le plus pur de mes jours sur ce front arrêté.
Un rayon permanent de ma félicité,
Tous tes dons rassemblés, Seigneur, sur un visage ;
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Doux fardeau qu à mon cou sa mère suspendait, Yeux où brillaient mes yeux, ame à mon sein ravie, "Voix où vibrait ma voix, vie où vivait ma vie, Ciel vivant qui me regardait !
tli bien ! prends! assouvis, implacable justice, D'agonie et de mort ce besoin immortel ; Moi-même, je l'étends sur ton funèbre autel ; vSi je l'ai tout vidé, brise enfin mon calice ! Ma fdle ! mon enfant ! mon souffle ! la voilà ! La voilà ! j'ai coupé seulement ces deux tresses Dont elle m'enchaînait hier dans ses caresses, Et je n'ai gardé que cela ! . ..
IJu saui^lot m'éloufl'a, je m'éveillai ; la pierre Suintait sous mon corps d'une sueur de sang ; Ma main froide glaçait mon front en y passant ; L'horreur avait gelé deux pleurs sous ma paupière ; Je m'enfuis ; l'aigle au nid est moins prompt à courir. Des sanglots étouffés sortaient de ma demeure. L'amour seul suspendait pour moi sa dernière heure, Elle m'attendait pour mourir î
ou LA. MORT DE JTJLIA. 129
Maintenant, tout est mort dans ma maison aride, Deux yeux toujours pleurantsonttoiijoursdevantmoi ; Je vais sans savoir où, j'attends sans savoir quoi ; Mes bras s'ouvrent à rien et se ferment à vide. Tous mes jours et mes nuits sont de même couleur, La prière en mon sein avec l'espoir est morte Mais c'est Dieu qui t'écrase, ô mon amc ! sois forte, Baise sa main sous la douleur !
M. CHARLES NOBTER.
HE L.\ PART DE T.'aUTEUR,
>OX ADMTRATP.rR ET SO X AMI.
■Sjiiu. Point , >,-, décembre iSaS.
Couché dans sa barque flottante, Et des vagues suivant le cours, Comme nous le naulonier chante Pour Iromper la longiu^nr des jours ;
i32 A M. Cir. NODIER.
C'est on vain qu'une oml)re chérie, Ou rimage de la patrie, rvappclle son cœur sur les bords !
]1 chante, et sa voix le console ; Et le vent qui sur l'onde vole Prend sa peine avec ses accords !