‹ Mélanges poétiques et discoursChapitre 52 sur 65 · QUATRIÈME NOTE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME NOTE

Si nous étions encore au siècle des miracles , La colombe, planant sur les saints tabernacles, T'apporterait du ciel le chrime de Clovis...

L'onction administrée à Clovis a-t-elle été une inaugiiiation? Ce prince a-t-il été oint comme roi on comme chrétien? Tont annonce que le sacre de Clovis, comme roi, est un fait supposé qui n'aurait d'autre fondement que le miracle de la sainte ampoule. Les auteurs des deux derniers siècles qui ont écrit noire histoire générale avec quelque discernement, n'ont vu dans l'acte de la conversion de Clovis qu'une cérémonie sacra menteîle qui fit d'un roi idolâtre un monarque rlirétien. Grégoire de Tours, qui rapporte l<s

clrconslances caraclciisliques de celle solciinilé royale, ne dit pas un mot d'où l'on puisse inférer qu'il y fut question de loute aulre chose que du baptême et de la confirmation de Clovis. Voici son récit : « Saint Rémi fait préparer un lavoir suivant le mode de l'immersion. Le baplislère est disposé et muni de baume (i) par sou ordre. L'église est tapissée de courtines blanches ; c'est la

(i) L'usage tlu baume et (le l'iiiiilc iLiifuiiK-c, dans les cérémonies de la leligioii , lire son ptincipe de la j>liis haute anlicjuité.

La maivèic de le préparer a fourni le sujet d'un traité volumineux dont parlent le patriarche Gabriel et Abuibircat, cités par dom Chardon dans son Histoire des Sacremeiis. Outre l'huile et le suc de diverses fleurs , dit aussi dom Vert, Cérem., t. I, les Grecs y font entrer la cannelle, l'ambre, le girofle, l'alocs , la muscade, le spinanardi, la rose rouge d'Irak , et beaucoup d'autres drogues qui ne sont pas spécifiées. Le même auteur ajoute que l'Eucologc des Grecs indique jusqu'à quarante csjièces d'aromales et de parfums dont les évcqucs de cette communion font la base du saint chrême. L'Fgliçc latine n'enqiloic jdus que du baume pur. Il n'y a que les missionnaires des pays où Ton ne peut se procurer cet aromate à qui les canons jirroicUcnt d'y iubblilu/?r d'autres parfums.

couleur des catéchumènes et la décoraliou propre à la cérémonie du baptême. Nouveau Constantin, Clovis se présente au bain sacré pour y laver sa vieille lèpre et se purifier dans la source de vie. Là, confessant un Dieu en trois personnes, il est baptisé au nom du Père , du Fils et du Saint- Esprit : il reçoit enfin l'onction du chrême, et plus de trois mille Français participent aux mêmes sacremens dans la même cérémonie. »

Les traditions reçues veulent que la sainte ampoule ait été envoyée ou même apportée par le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe; et néanmoins elle est annoncée pour la première fois dans le Formulaire de Louis-le-Jeune, comme un présent de la Divinité transmis par un ange. L'appai'ition de l'ange est attestée par Godefroy de Yiterbe et Guillaume-le-Breton. On la retrouve encore dans la Chronique de Morigny , et dans une épilaphe de Clovis que l'on conserva longtemps à Sainte-Geneviève de Paris, comme un monument de la plus haute antiquité ; mais la descente de la colombe est plus conforme au rituel du sacre et

à l'opinion dominante, qui paraît se fonder sur les leçons d'Aymoin et d'Antonin, d'après le texte d'Hincmar.

Nous remarquerons que le grand sceau, le plus ancien de l'abbaye de Sainl-Remi, portait pour effigie une colombe tenant en son bec une ampovde, ce qui prouverait que la version suivie dans le rituel est d'accord avec les premières traditions.

Mais comment se fait-il que la tradition la plus ancienne de ce prodige ne se concilie point avec le plus ancien des règlemens qui l'ont consacrée ? Pourquoi le sceau de Saint-Remi nous indiquet-il une colombe, et le Formulaire de Louis VII un ange? D'où vient cette différence essentielle entre les témoignages du même temps, qui ont dii dériver d'une même source? Cette contradiction dans les écrivains qui ont parlé de la sainte ampoule plusieurs siècles après son apparition , ne serait pas moins inexplicable que le silence absolu des contemporains.

Le mode d'existence physique de ce chrême ne répondrait pas d'ailleurs à l'idée qu'on s'est formée

de sa nature et de son origine. Le baume de la sainte ampoule avait tout le caractère d'un corps terrestre ; il a subi le sort des choses humaines; il a éprouvé les altérations du temps et tous les accidens communs aux substances terrestres analogues : car il a changé de nature, s'il est d'origine divine ; ou il n'a rien de divin , s'il a conservé sa première essence , puisqu'elle est d'une nature corruptible.

Le peuple, toujours porté à grossir le merveilleux et à se faire une idée exagérée des choses secrètes, croyait que la sainte ampoule n'éprouvait aucime diminution.

C'est un préjugé dont quehpies historiens n'ont pu se défendre (i), mais qui est reconnu et avoué depuis longtemps par les dépositaires mêmes de la relique (i). La liqueur de Saint-Remi n'avait

(i) Notamment Froissart , qui dit, en parlant du sacre de Charles VI, que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.

(') E/.'e dccrnît à mesure qu'on en prend , telles sont les propres paroles de Mariot, docteur en ihcoiogie, et grandprieur de Saliil-Ni^aisc de Be'tas.

pas conservé son ancienne fluidité : elle était, en grande partie, desséchée ou fortement congelée, d'un rouge obscur, presque entièrement opaque, et réduite à la moitié de la capacité de la fiole, qui était de la grosseur d'une figue verte. Voici la description qu'en donne Marlot dans le Théâtre d'honneur, p. 267 : « Il semble que cette fiole soit de verre ou de cristal, laquelle, pour être remplie d'une liqueur tannée, est peu transparente à la, vue; sa grosseur est comme une figue de moyenne grandeur ; elle a le col blanchâtre pour ce qu'il est vide ; son bouchon est d'un taffetas rouge ; et si vous y apjjliquez l'odorat, elle sent tout à fait le baume le plus exquis... La liqueur qu'elle contient n'est pas entièrement liquide, mais un peu desséchée, semblable à du fin baume congelé. Il y a bien diminution d'un tiers, et non plus.

« Largeur de l'ampoule, un pouce sept lignes.

<i Largeur du col, sept lignes et demie.

« Largeur du fond, un pouce une ligne,

« Longueur de la colombe, hormis la tète, deux pouces huit lignes.

a3o NOIES.

(t Elle est posée sur un cadre d'argent doré, à l'exception de la plaque où elle est assise, qui est d'or semé de pierreries.

« Longueur du cadre, trois pouces dix lignes et demie.

« Largeur du cadre trois pouces.

« Longueur de l'aiguille d'or avec quoi on prend l'onction, deux pouces onze lignes.

« Le cadre est sur une assiette d'argent doré, semé de pierreries, dont la bordure est d'or, où est attachée une chaîne d'argent, que l'abbé met à son cou lorsqu'on la porte en la grande église pour le sacre. . . »

La profanation de la sainte ampoule, brisée par des mains impies, n'en fut pas moins un véritable scandale aux yeux des gens de bien. La sainteté du dépôt, le souvenir de sa destination, l'espèce de culte que lui vouèrent une longue suite de rois, cette auréole divine dont la ceignit la pieuse croyance de nos pères, tous ces antiques et religieux prestiges qui la rattachaient à la conservation du premier roi chrétien, n'ont pu la soustraire

aux fureurs révohuionnaires. Un peu plus tard, peut-être, ils l'auraient protégée contre les atteintes de l'incrédulité, en faveur du nouveau pouvoir, et la France monarchique y aurait encore et longtemps respecté l'objet de la vénération de ses princes.

Il paraît que la sainte ampoule a échappé en partie à une destruction qu'on croyait entièrement consommée. Une lettre écrite par un fonctionnaire de Reims à M. Leber l'informe de cette particularité. On pourra lire cette lettre curieuse à la page 348 de son livre, savant et curieux à la fois. La note ci-bas nous a été donnée en communication ; elle est étrangère à l'ouvrage déjà cilé.

NOTK r07>IMUNrQUÉE,

" Le 9.5 janvier 18 19, quinze témoins ont comparu devant M. de Chevricres, procureur du roi honoraire de Reims. M. Seraine, qui était curé de Saint-Remi de Reims, en 1793, déclara ce

qiii suit: Le 17 octobre 1793, M. Hourelle, alors officier municipal et premier marguillier de la pai'oisse de Saint-Remi, vint chez moi, et me notifia, de la part du représentant du peuple liiith, l'ordre de remettre le reliquaire contenant la sainte ampoule, pour être brisé. Nous résolûmes, M. Hourelle et moi, ne pouvant mieux faire, d'extraire de la sainte ampoule la plus grande partie du baume qu'elle contenait. Nous Dous rendîmes à l'église de Saint-Remi ; je tirai le reliquaire du tombeau du saint, et le transportai à la sacristie, où je l'ouvris à l'aide d'une petite pince de fer. Je trouvai placé dans le ventre d'une colombe d'or et d'argent doré, revêtue d'émail blanc, ayant le bec et les pattes rouges, les ailes déployées, une petite fiole de verre de couleur rougeàtre d'eu\ iron un pouce et demi de hauteur, bouchée avec un morceau de damas cramoisi ; j'examinai cette fiole attentivement au jour, et j'aperçus gi'and nombre de coups d'aiguille aux parois du vase ; alors je pris dans une bourse de velours cramoisi, parsemé de fleurs de lys d'oi-.

raiguille qui servait, lors du sacre de nos rois, à extraire les parcelles du baume desséché et attaché au verre ; j'en détachai la plus grande partie possible , dont je pris la plus forte , et je remis la plus faible à M. Hourelle. »

Suivent les <létails des moyens employés par MM. Seraine et Hourelle pour la conservalionde leur dépôt ; et ce témoignage a été confirmé par les déclarations qu'ont faites les autres témoins. Ces parcelles conservées ont été remises entre les mains de M, Coucy, dernier archevêque de Reims, qui les a réunies dans un nouveau reliquaire qui a été placé dans le tombeau de Saint-Remi.

Ces détails, qui ont été publiés, paraissent ne devoir laisser aucun doute sur leur authenticité et sur la vérité des faits qu'ils contiennent.

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