RÉPONSE
au pied des rochers de l'Idumée, divisait, il y a plus de trois mille jins, Job et ses amis, el sur laqtK'Ue, de nos jours encore, les Leihnitz, les Clarke el les Newlon ne se sont point accordés. Les opinions ont donc pu demeurer diverses sur vos doctrines, mais il n'y en a eu qu'iuie sur votre talent. Si tous n'ont pas déféré au philosophe (et quel est le philosophe qui aurait jo'ii dun pareil avantage?), à celte magiepiiissante qui commande à tous les êtres, qui fait mouvoir les mondes, qui évoque les ombres, les anges et les démons, qui tour à tour, et à yotre volonté, nous charme et nous effraie, chacun a reconnu le poète.
Vous-même, Monsieur, êtes -vous entraîné comme vos lecteurs? participez - vous à ces déUcieuses émotions que vous savez si bien leur communiquer?
Je vous avoue que je le crois, et c'est dans vos ouvrages mêmes que j'en prends la persuasion. Cette langue à laquelle on nous avait si peu accoutumés, qui exprime si simplement les pensées les plus hautes, sans recherche, sans antithèse;
DE M. LE BARON CLVIER. 2 83 qui coule de source et va toujours au cœur, ne peut appartenir qu'à une ame transportée dans les régions sublimes où elle nous appelle. A la noble purelé de voire style, à i'barnionie encbarteresse et continue de vos vers, on sent (jiie votre esprit a entendu ers concerts d'un monde idéal dont vous parlez, et qui font paraître la réalité si petite et si méprisable. Oui, c'est aiusi que les intelligences supérieures doivent s'enlretenir des grands mystères !
Youdriez-vous vous y arracher. Monsieur.^ Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l'ayiditc du public nous ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits aurait-il quelque fondement, et serait-ce pour des occupations d'un intérêt phis immédiat que vous négligeriez ces nobles productions de votre esprit "i
J'espère, pour l'honneur des lettres, qu'il n'en sera rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et son pays; mais ceux à qui le (iel a accordé rbeureux don du génie, k' talent de dévoiler la nature, ou
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celui de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j'ose le dire, d'un ordre tout autrement relevé. C'est à riiumanité entière, c'est aux siècles à venir qu'ils en doivent le compte.
Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir, n'en est-il pas qui ont vu le bien qu'ils avaient fait ou projeté, dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis de leurs successeurs ! Une vérité, au contraire, une seule vérité découverte, un seul sentiment généreux gravé par l'éloquence dans le cœur des hommes, contribuera, pendant des siècles, et sans que rien puisse l'empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera le nom deson auteur jusqu'à la dernière posiérilc.
Ainsi pensait votre illustre prédécesseur.
Entré prcs<jue à la fois dans les deux carrières qu'il a parcourues si bonorablement, il n'a point sacrifié l'une à l'autre, et même c'est par celle des lettres qu'il a comn^.encé sa vie, et qu'il l'a terminée.
DE M. LE BARON CU VIEIL 9.8 7 Pardonnez- moi, Monsieur, si m'ccarlanl un peu de votre opinion à sou sujet, j'ose croire que la variété de ses travaux a tenu plulôt à l'étendue de ses facultés qu'aux circonstances extérieures ; qu'il a été lui, plus encore que Thomme de sou siècle; et surtout que, pour arriver aux premiers rangs de son état, les l)Oule\ersemens de la révolution ne lui auraient pas été nécessaires.
Une tète puissante comme la sienne devait se faire join* dans tous les temps. Le monarque qtii, dans Colbert, obscur serviteur de l'un de ses ministres, sut démêler le futur restaurateur de la prospérité de la France, n'aurait pas méconnu la vaste capacité de M. Daru, qui avait débuté par des postes plus apparcns que Colbert, et i4 se serait bien gardé de la laisser oisive.
Elle ne pouvait pas échapper davantage à l'homme des temps modernes, qui a su le mieux tirer parti des talens. Aussi, dès qu'il l'eut connu, soit qu'il s'agît de pourvoir aux besoins des combattans, ou de recueillir avec ordre les fruits de la victoire, ou de préparer pendant les courts in-
a-Sf) RÉPONSE
tervalles de paix des victoires uouvelles, M. Dam fut-il toujours employé en chef. Intendant d'arniée, commissaire pour l'exécution des trailés, atlministrateur des pays conquis, minisire, parlout il déploya la même force de tète et la même \ij,'ueur de caractère. Car là, rien ne ressemble à ces fonctions paisibles qui s'exercent à loisir dans r ombre du cabinet. Après le général, c'est sur l'administrateur de l'armée que pèse la lesponsabililé la plus grave, la plus instantanée. Ces multitudes d'hommes dévoués, qui ont fait d'avance à leur pays le sacrifice de leur sang et de leur vie, ne lui demandent que leurs besoins physiques, mais ils les demandent impérieusement. Suivre par la pensée leurs masses diverses dans tous ces mouvemens compliques que leur imprime le génie du chef; calculer à chaque moment leur nombre sur chaque point; distribuer avec précision le matériel dont ou dispose ; apprécier celui que }>eul fournir le pays ; tenir compte des distances, de l'élal des roules, y proportionner ses moyens de transports, pour qu'à jour nommé chaque corp.«,
DE M. LE BAP.ON CUVIER. 287 la [)liis petite troupe, reçoive exactement ce cpii lui est nécessaire; voilà une faille idée des devoirs de l'adaùnistralcur militaire. Qu'il se glisse dans ses calculs la moindre erreur, et les plus heureuses combinaisons de la stratégie sont manquées ; des foules de braves périssent en pure j)erte ; la pairie même peut devenir victime d'une seule de ses faufos, à ce terrible jeu de la guerre, où le plus petit accident a quelquefois des conséquences si funestes. Mais avec celle responsabilité presque égale, quelle différence dans lés moyens! Le général dispose du ressort toul-puîssant de l'honneur, bien sur, à ce mot, de tout obtenir de soldats français. Trop souvent le chef de l'administration ne peut employer que des spéculateurs sans honte, qui n'ont d'honneur que le gain, dont les profits Croissent avec les embarras, et chez (pii en faire naître pa>se pour le plus grand raffinement de l'industrie : non moins à surveiller, non moins menaçans pour le soldat et poiu- le trésor que loutes les forces de l'ennemi. Et ces difficultés, déjà si grandes dans les temps ordi-