‹ Mélanges poétiques et discoursChapitre 61 sur 65 · RÉPONSE DE M. CUVIER · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. CUVIER

triste exemple ; mais, de tous les adoucissemens qu'elle nous a ménagés, le plus sûr, le plus à la disposition du sage. Qiie s'il lui est encore accordé d'y joindre l'amitié, quelle coulrariélé de la vie ne supporterait -il pas avec ces deux soutiens? Ce furent l'amilié et lamour du travail qui réunirent dans l'origine les mèinbrès de l'Académie Française, et, depuis sa fondation; notre compagnie a toujours été coiisacrée à ce double culte. Venez, Monsieur, l'y partager avec nous; venez y partager nos vœux ])our le bonheur du prince, pour le bonheur de la France qui en est inséparable. Peut-être Irouverez-vous daiis nos exercices quelques distractions à vos douleurs ; peut-être aussi devez-vous croire moins qu'un autre que votre triomphe soit devenu tout à fait étranger pour cclie à (pii votre piété filiale aurait été si heureuse d'en faire l'hommage. Si les habitans des demeures célestes prennent quelque part aux évéuemens de ce monde, c'est sans doute lorsqu'ils voient honorer par les hommes ceux qui ont toujours fait un noble usage des dons du ciel.

niscouhs

l'iBOllTIO\ DE LA l'EI\fi DE \mV

Messieurs,

Loiif^lenips avanl que le législaleiir puisse formuler eu loi une conviclion sociale , il est permis

(i) Ce tliscoius a clé pionoiicé à rHôlcl-de- Ville, à Piuis, le i8 avril i836, h l'occasion du concours ouvert par la sociëtc de la morale cluétiiMuie sur l'abolition de la peine de mort. Voyez la pièce de vers iutitulce Contre la peine de mort, page 7 1 .

au\ philosophes de la discuter. Le législateur est patient , parce qu'il ne doit pas se tromper, son erreur retombe sur la société tout entière. On peut tui r une société à coups de principes et de vérités , comme on la sape avec l'erreur et le crime. Ne l'oublions jamais ; ne nous irritons pas contre les timides lenteurs de l'application. Tenons compte au temps de ses mœurs, de ses habitudes, de ses préjugés même. Songeons que la société est une œuvre traditionnelle où tout se lient; qu'il n'y faut porter la main qu'avec scrupule et tremblement ; que des millions de vies , de propriétés, de droits, reposent à l'ombre de ce vaste et séculaire édifice , et qu'une pierre «.lélachée avant l'heure peut écraser des générations dans sa chute. Notre devoir est d'éclairer la société , et non de la maudire; celui qui la maudit ne la comprend pas. La plus sublime théorie sociale qui enseignerait à mépriser la loi et à se révolter contre elle , serait moins profitable au monde que le respect et l'obéissance que le citoyen doit même à ce que le philosophe condamne.

Ceci , Messieurs , était nécessaire à dire pour bien établir notre situation. Nous ne sommes que des consciences individuelles cherchant à s'éclairer ; nous faisons renquète de la peine de mort.

Le genre humain a une conscience comme l'individu. Celte conscience a , comme la nôtre , ses doutes, ses troubles, ses remords. Elle se replie de temps en temps sur elle-même, et se demande si les lois qui régissent l'instinct social sont en rapport avec les divines inspirations de la religion , de la philosophie, de la science. Et c'est là , Messieurs, que nous ne pouvons assez admirer cette toute-puissance des convictions innées que rien ne peut étouffer, qui se soulèvent en nous contre nous-mêmes , qui cherchent à agir ou dans les livres , ou dans les assemblées déli!)érantes , ou dans les sociétés libres comme celle-ci , et qui , pour des intérêts qui leur sont étrangers , où elles semblent complètement désintéressées , forcent des hommes d'opinions, de religions, de nations diverses, à s'entendre d'un bout de

TEurope à l'autre. C'est la ce qui devrait prouver aux plus incrédules qu'il y a dans rhonime quelque chose de plus fort , de plus irrésistible que la voix de son égoïsme; quelque chose de surhumain qui crie en lui contre ses propres mensonges , et qui ne lui laisse aucun repos jusqu'à ce qu'il ait restauré dans ses lois le principe que Dieu a mis dans sa nature. INous sommes à une de ces époques d examen social. Il n'est donc pas étonnant que cette conscience pubhque recommence à s'interroger sur une des plus terrililes anxiétés de sa législation, et qu'elle se demande s'il est vrai qu'il y ait une vertu sociale dans le sang versé ; s'il est vrai que le bourreau soit l'exécuteur d'uiie sorte de sacerdoce de Thumanilé ; s'il est vrai que l'échafaud soit la dernière raison de la justice. Sou horreur du sang, son mépris du bourreau , lui répondent : laissons-la réfléchir, ou plutôt aidons-la à réfléchir. Tel est l'objet du concours qi:e vous avez établi et que vous allez juger.

Mais avant d'entrer dans l'examen lapide des

nombreux et brillans Iravaux que ce concours a suscités , perriietlez à votre rapporteur d'établir sa pensée sur là jieirie de mort. Vous jugerez mieux des progrès que ce concours aiu*a fait faiiè à vos propres convictions.

Nous ne voulons fausser aucune vérité pour eh redresser une. Nous ne pensons pas que la société n'ait jamais eu ou crii avoir le droit de vie et de mort surriiomnie. Noiis pensons; et il n'est pas besoin de vous dire que nos pensées ici sont tout individuelles, qu'elle lie l'a jjIus. La société étant, selon nous , nécessaire , elle a tous les droits nécessaires à son existence ; et, si dans les commencemens de son existence , dans les imperfections de son organisation primitive, dans son dénûment de moyens répressifs , elle a pensé que le droit de frapper le coupable était sa raison sujjrême , son seul moyen de préservation, elle a pu frapper sans crime , parce qu'elle frappait en conscience. En est-il de même aujourd'hui ? et dans l'état actuel d'une société armée d'une force suffisante pour réprimer et punir sans verser le sang , éclairée

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d'une lumière suffisante pour substituer la sanction morale, la sanction correclive, à la sanction du meurtre, celte société peut-elle légitimement rester homicide? La nature, la raison, la science répondent unanimement : non. Les plus incrédules hésitent. Pour eux au moins , il y a doute. Or, le jour où le législatenr doute d'un droit si teirihle , le jour où , en contemplant l'échafaud ensanglanté, il recule avec horreur et se demande si pour punir un crime il n'en a pas peut-être commis uu lui-même , de ce jour la peme de mort ne lui appartient ])lus. Car qu'est-ce qu'un doute qui ne peut se résoudre qu'après que la tête a roulé sur l'échafaud? qu'est-ce qu'un doute auquel est suspendue la hache de l'exécuteur, et qui la laisse tomber sur une vie d'homme ? Ce doute , INIessieurs , s'il n'est pas encore un crime , il est bien près d'être un remords ! . . .

L'homme peut tout faire , excepté créer. La raison , la science , l'association lui ont soumis les élémens. Roi visible de la création , Dieu lui a livré la nature ; mais pour lui faire sentir son

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néant, au milieu des témoignages de sa grandeur, Dieu s'est réservé à lui seul le mystère de la vie. En- se réservant la vie, il a dit évidennucnl à l'homme : Je me réserve aussi la morl. Tu ne tueras pas , car tu ne peux restituer la vie. Ttier est un attentai à moi-même. C'est une usurpation de mon droit divin. C'est une violence faite à ma création. Tu pourras tuer, car tu es libre; mais pour mctlre le sceau de la nature à celle inviolabilité de la vie humaine , je donne à la victime l'horreur de la mort , et un cri élernel au sang contre le meurtrier.

Cependant le sceau de la nature fut rompu par la première mort violente. Le meurtre devint le crime de l'homme pervers , et , il faut le dire , il devint la défense de l'homme juste. Comme droit de défense ou de préservation , il devint déplorablement légitime. Il appartint à l'homme contre l'homme , comme il appartient au tigre contre le tigre. La société venant à se former, et encore à ses premiers rudimens, en déposséda l'individu et se chargea de l'exercer elle-même. Ce fut un pre-

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mier pas. Mais la société confondit, en s'emparant de ce droit , la vengeance avec la justice, et consacra cette loi brutale du talion qui 'pvinit le mal par le mal, qui lave le sang dans le sang, qui jette un cadavre sur un cadavre, et qui dit à l'homme : Regarde, je ne sais punir le crime qu'en le commettant! Et cependant cette loi fut juste, je me trompe , elle parut juste , tant que la conscience du genre humain n'en connut pas d'autre. Celte loi fut juste; mais fut-elle morale? Non, Messieurs , ce fut une loi charnelle , une loi d'impuissance, une loi de désespoir. Elle ne fit qu'établir la société vengeresse de l'individu et meurtrière du meurtrier ; la société avait une mission plus sainte : préserver l'individu du crime sans donner l'exemple du meurtre ; faire respecter et triompher la loi morale sans violer la loi naturelle ; restaurer l'œuvre de Dieu et proclamer contre tous et contre elle-même ce grand, social et divin principe, ce dogme éternel de l'inviolabilité de la vie humaine.

I7n iuslincl sourd lui révélait ce besoin de s'é-

DE LA. PEINE DE MORT. 3o3 lever à la sociabilité morale, et de substituer le respect de la vie à la sanglante profanation du glaive. L'histoire est pleine de ces tentatives. Un adoucissement sensible des mœurs les signala partout. La Toscane, la Russie, le témoignent encore. Le christianisme enseigna enfin à l'humanité le dogme de sa spiritualisation. Le mal et le crime devinrent les seules vicliincs à immoler. La société, dansl'esprit du Christianisme, remettant toute vengeance à Dieu , n'eut plus que deux actes à accomplir : garantir ses membres des atteintes ou des récidives du crime, et corriger le criminel en l'améliorant. Cette divine révélation du mystère social, dont le premier acte fui la miséricorde d'un juste pardonnant à ses ineurlricrs du haut d'une croix , n'a plus cessé depuis de pénétrer les mœurs, les institutions et les lois. Il y a lutte sans doute encore entre la chair et l'esprit , entre les ténèbres et la Itunière; mais l'esprit triomphe, mais la lumière va croissant ; et des tortures, des chevalets, jus- (pi'aux prisons })éiiitentiaires où le supplice n'est plus (pic riuipnissanre de nuire et la nécessité de

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1ra\ ailler et deiénécbir, il y a uu immense espace, il y a lin al)în;e ([ue la cliarilé a comblé. Cet espace, no:!S pouvons le conlcmpler avec satisfaction pour le prcsen!, avec espérance pour l'avenir. Les t'ITurls cpie nous faisons nous-mêmes ici, secondes par tant de svmpalliies au dehors, sont un nouveau lémoij;nage de celte impulsion unanime qui travaille la société dans le sens de sa complète moralisation. Les applications de la peine de mort seffacent de huit articles de nos codes , les supplices douloureux disparaissent ; les échafauds , spectacle autrefois des rois et des cours , se construisent honteusement la nuit pour échapper à l'horreur du peuple <; vos places , vos rues les vomissent , et de dégoûts en dégoûts , ils se rephent jusque dans vos faubourgs les plus écartés , qui bientôt les repousseront encore. Que reste-t-il donc à la société, Messieurs, qui l'empêche de laver pour jamais ses mains? Ce qui lui re^te ! une erreur, un préjugé, un mensonge : l'opinion que la peine de mort lui est encore nécessaire. Et d'abord , nous demanderons si ce qui est

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atroce est jamais nccfssaire ; si ce qui est infâme dans l'acte cl dans linslMin;cnt est jamais utile ; si ce qui est irn'parable devant un juge soumis à rerrcur est jamais juste; cl enfin , Messieurs, si le nu urirc de l'iionane par la société est propre à cons.-.crer devant k-s bon^mes l'inviolabilité de la ^ie humaine? Aucune voix ne s'élèvera pour nous 1 épondre , excepté la voix paradoxale de ces glorificateurs du bourreau , qui , attribuant à Dieu la soif du sang , au sang répandu une vertu expiatoire et régénératrice , préconisent la guerre , ce meurtre en masse , comme une œuvre providentielle, et font du bourreau le prêtre de la chair, le sacrificateiu- de l'humanité. Mais la nature répond à ces hommes jiar l'horreur du sang, la société par l'instinct moral, la religion par l'Évangile.

Reste donc l'intimidation qui, si elle était affaiblie, selon nos adversaires , par l'abolition de la peine de mort, laisserait, selon eux, déborder le crime. Ils croient avoir besoin de la mort comme san«lion de la justice.

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Sans doute, Messieurs, il faut une sanction à la loi ; mais cette sanc'.ion est de deux espèces : une sanction matérielle, une sanction morale. Ces deux sanctions doivent concourir, et satisfaire ensemble à la société. Mais selon que cette société est plus ou moins avancée dans ses voies de Spiritualisation et de perfeclionnement, cette sanction de sa loi participe davantage de l'une de ces heux natures de pénalités , c'est-à-dire qu'elle est plus matérielle ou plus morale , plus afflictive ou plus correclive , que la peine infligée par la loi S'applique davantage à la chair, ou davantage à l'esprit. Ainsi les législations priniilives tuent, les législations chrétiennes et avancées reti-anchent le glaive ou le font briller plus rarement à l'œil du peuple , puis enfin le brisent toul-à-fait et substituent au supplice sanglant la détention qui préserve la société , la honte qui marque au front le coupable, la solitude qui le force à réflécliir, l'enleignemeul qui l'éclairé, le travail qui dompte la cluur et l'esprit du criiniucl, le repentir enfin qui le ré;:éucre.

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ypilà, Messienrç, les deux natures de sanciion euiie les(iiii lies nous ayons nous-niènies à choisir. Or, ppiir choisi!- nous n'avons qu'à prononcer si , dans noire état actuel de garantie et d'adininistralion sociales , nous n'avons pas, indépendamment de l'échafaud , une force défensive et répressive surabondantes, pour prévenir et po»n- intimider le criminel.

Ces forces se divisent en deux natures , forces matérielles et forces morales. En forces matérielles de préservation , la société a d'abord son organisation même, son gouvernçuient , œil toujours ouvert, main toujours étendue sur elle pour agir, défendre , pourvoir. Elle a des armées permanentes , force présente partout pour contraindre ce qui résisterait. Elle a des polices patentes pii secrètes , des surveillances centrales et municipales investies du droit de protection et de vigilance sur le dernier hameau du territoire. Elle a ses gendarmeries , arnjée toujours en campagne contre le malfaiteur. Elle a des tribunaux disséminés dans t')us li'S clnfs-lieux de ses pro\inces

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pour donner organe, interprétation, efficacité à la loi. Elle a enfin des routes surveillées , des rues éclairées, des murs, des clôtures, des foyers in- \iolables, des déportations, des prisons, des bagues, vaste arsenal de forces défensives matérielles. En forces morales la société est-elle plus désarmée ? Voilà d'abord la religion , c«mmunion des esprits et des consciences , législation de famille dont le code punit le crime d'une pénalité éternelle. Elle est présente partout, même dans la nuit, même sur les routes désertes , et fait entendre dans la solitude et dans le silence la voix intérieure de ses enseignemens, de ses promesses, de ses menaces. Voilà la législation avec ses codes, ses poursuites d'office , ses jurys , corps redoutés même de l'innocent, et devant qui c'est déjà une peine que d'avoir à comparaître. Voilà l'opinion, ce juge mutuel des hommes entre eux , ce juge d'abord prévenu, plus tard infaillible, qui supplée la religion et la loi , et rétribue chacun selon ses œuvres. Voilà la honte, ce supplice de l'opinion, qui poursuit , flétrit, torluic le criminel même

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acquitlé , et qui , s'il échappe au juge , lui fait un juge lie chaque regard. Voilà la presse, et la publicité qu'elle multiplie, qui écrivent partout le nom, l'acte, la peine, et donnent au châtiment humain l'ubiquité de la vengeance céleste. Voiià les hmnères progressives, l'enseignement universel, la moralité croissante, forces nouvelles de la société morale contre les agressions du crime.

Qui osera dire que cet arsenal est insuffisant .'' la routine seule, ou la peur.

Examinons la situation d'esprit du criminrl qui médite un attentat. Le crime n'a jamais qu'une de ces deux causes : une passion, ou un intérêt. Si c'est la passion qui pousse l'homme au crime, l'intimidation de la loi n'agit plus sur lui. La passion, aveug'e de sa nature, exclut le raisonnement, elle se satisfait à tout prix ; elle ne recule pas devant la chance de la mort ; au contraire, souveiU l'idée de braver la mort donne une sorte de féroce excitation au criminel, et il se croit presque justifié à ses propres yeux, en se disant qu'il joue ^a passion contre In mort. Qui de nous niera qu'il

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y ait pour la myslérieusc nature humaine une tentation dans le péril , comme il y a un vertige dans l'abîme !

Ou c'est l'intérêt , et alors le criminel qui calcule à froid , qui sait la chance qu'il encourt et qui poursuit néanmoins son œuvre homicide , a pesé son crime contre sa peine, et puisque l'énormité de cette peine ne l'arrête pas, c'est apparemment que l'intimidation n'ap;it plus sur lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que Tintimidation par toutes les autres peines, la honte, la réclusion, l'isolement, la pénitence à vie, n'agiraient ni moins ni plus que la peine de mort. Les duels, les inuombraljles suicides , les al tentais commis jourm-llement dans les bagnes, dans ruui(|uc' but d'ol)leuir la mort , sont une preuve que la peine de mort n'est pas toujours pour le criminel le plus effrayant des supplices , et que la vie est pour beaucoup d'hommes plus difficile à supporter que l'échafaud.

On a de tout temps effrayé rimagination d'un débordement de crimes à chaque adoucissement

DE LA PEINE DE MORT. 3ii des supplices ; les supplices , les tortures ont été abolis, et la stàtislique du ciinic est restée à peu près la même. L'élat de la société a eu sur le nombre ou la rarelé des crimes plus d'influence que l'étal du la législalion. La Toscane a supprima la mort, et a vu réduire à rien les crimes contre les persoimes. A Naples et à Rome , Fintroducr lion des pénalités frança'ses a réduit les assassinats à trente pour cent. En Russie où , pendant les quatre-vingts dernières années, il n'y a eu quQ quatre exécutions capitales , les crimes contre la vie diminuent chaque jour. En France , nou^ avons porté la peine de mort contre rinfanlicide, et rinfanlicide n'a pas diminué. La statistique dénionlre(iue les crimes diminuent en raison de l'é^ ducalion et de l'aisance di'S populations, et que la sobriété des peines tempère la férocité du crime. Les lois sanglantes ensanglantent les mœurs. Là est le vice de ces lois d'intimidation par 1« meurtre. A le^ supposer inèine efficaces, que fait le législateur si , pour intimidei- quelques scélérats^, il déprave par l'iiabitude de la mort, par le goût

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du sang, rimagination de tout un peuple ? s'il lui fait respirer le sang ? palper le cadavre ? Non , Messieurs, le danger n'est pas dans l'absence de ce honteux spectacle ; il est dans l'espérance trop fondée de l'impunité que l'inapplication des luis de mort inspire au criminel. Il se dit a\ec raiswn : La peine de mort répugne à mes juges ; j'ai cent chances contre une qu'on ne me l'appliquera pas, et pour éviter de me l'appliquer, on m'acquittera. C'est la peine de mort qui me préserve, c'est mon immunité; commettons le crime.

Mais on nous fait une objection grave. Cette objection est sans réplique, parce qu'elle exclut le raisonnement : A'ous croyez-vous plus sages que vos pères ? pensez-vous que la justice date de vous.^ la peine de mort est l'instinct de l'humanité, la peine de mort est l'instinct de la justice divine; car partout l'homme l'écrivit sous l'inspiration de sa nature; le code de toutes les nations semble avoir été écrit avec la pointe d'un poignard.

Nous répondons : Cela est vrai. La peine de mort est l'instinct brutal de la justice matérielle,

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l'inslinct du hrasqiii se lève et qui frappe parce qu'on a frappé. Et c'est parce que cela est vrai pour rhumauité à l'état d'instinct et de nature, que cela est faux pour la société à Télat de raison et de moralisation. Quelle a élé l'œuvre de la civilisation? de prendre en tout le contre-pied de la nature, de constituer une nature spirituelle, divine, sociale, en sens inverse de la nature brutale; de faire faire à l'homme et à la sociélé, image collective de l'homme, précisément le contraire de ce que l'humanilé charnelle et instinctive aurait fait. Les religions, les civilisations ne sont autre chose que ces triomphes successifs du principe divin sur le principe humain. Écoutez en tout ce que dit la nqture et ce que dit la loi. La nature dit à l'homme : La terre est à tes besoins ; voilà un arbre chargé de fruits; tu as faim, mange! La loi sociale lui dit : Meurs au pied de l'arbre sans loucher au fruit. Dieu et la loi vengent la propriété. La naliu'e dit à l'homme : Choisis au hasard parmi ces femmes dont la beauté te séduit , et quand cette beauté sera fanée, délaisse-la pour t'atlacher à une

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autre. La loi sociale lui dit : Tu n'auras qu'une compagne pour que la famille se constitue et se resserre par un nœud indissoluble et assure la vie, l'amour, la protection aux enfans. La nature dit à l'homme ; Demande le sang pour le sang, tue ceux qui tuent. Une loi plus parfaite lui dit : La veiigeance n'est qu'à Dieu , parce que lui seul est infaillible; la justice humaine n'est que défeusive ; tu ne tueras pas ; et moi, pour consèivèr à tes yeux le dogme de l'inviolabilité de la vie humaine, je ne tuerai plus.

Aussi, Messieurs, voyez rebliveriient au crime iJi différence dè5 deiix sociétés, selon qu'elles adoptent l'un ou l'aiitre dé ces principes. Un juge déclarant le fait sans l'apprécier; un bourreau que l'on riiène tuer en pul^lic pour enseigner au peuple qu'il né Huit jauiais tuer ; une fdiile aux pieds de laquelle On ré|)Snd le Sangpdîir liii inspirer Ihorrênr dit sang ; voila la sb'tiélé seldii la nriture ! Un jiige apprébiant le crime et gtâdiîànt Id peltie aii délit; là veHgédhcè remisé aii Juge suprême et â la conscîeiîci' du coupable; liii péiqiledoht l'iiidi-

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gnation contre le crime ne se change pas en pilié pour le supplicié ; un cacliot qui se referme pour défendre à jamais la société du criminel , et sous les voûtes de ce cacliot l'humanité, encore présente, imposant le travail et la correction au coupable, Dieu lui inspirant le repentir et la résignation , et le repentir lui laissant peut-être Tespérance : voilà la société scion l'Evangile , selon l'esprit, si'lon la civilisation. Choisissez! Pour nous, noire choix esl fait.

Il y a, dit-on, des embarras et des périls d'exécution. La transition d'un sysième à l'autre exige une pénalité nouvelle, et la Société ne peut se résoudre à une épreuve pendant laquelle elle aurait quelques chances conire elle .^ La transition. Messieurs!... Elle n'est autre chose que l'emprisonuement provisoire des condamnés dans nos maisons de détention, jusqu'à ce qu'on ait conslniit un certain nombre de maisons du crime, de prisons péuitentiaires en France ou dans une de nos colonies lointaines. C'est une dépense de queUpies millions à répartir en peu d'années , c'est-à-dire une

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dépense insensible, une dépense qui , je ne crains pas de l'affirmer, serait couverte en peu de jours par une souscription volontaire, la plus glorieuse, la plus sainte des souscriptions , la souscription du rachat du sang. Je ne vois cpiele bourreau q»ii V perdrait ; mais il y reconq'ierrait son droit d homme ! Quant aux chances de péril que la société aurait , dit-on , à co; rir au premier moment par une recrudescence de crime, je n'y crois pas ; ce serait la première fois que la générosité inspirerait la vengeance. Mais à supposer même quil y eût un moment, non de danger, mais d'inquiétude dans le pays , celte chance ne vautelle pas qu'on l'encoure? La société et le criminel se regarderont-ils élernellement pour voir lequel des deux cessera le premier d'être féroce ? Ne faut-il pas que quelqu'un commence ? Peut-on espérer que ce sera le crime qui donnera le premier l'exemple de la vertu et de la mansuétude , lui ignorant , brutal , sans foi , sans lumière, sans courage? N'est-ce donc pas à la société de commencer? et n'est-ce pas mentir à la providence

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sociale que de lui faire appréhender un crime de l'exercice d'une vertu?

Non , Messieurs , elle n'a de danger à courir que par l'hésitation de son système actuel qui garde la mort sans conviction, le glaive sans frapper ; et pour réaliser ce noble instinct qui la travaille , elle n'a qu'une chose à faire : un acte de foi en elle-même, un acte de confiance en ce Dieu qui lui inspire cl qui l'aidera à réaliser une des plus saintes phases de sa régénération.

Passons au concours.

La Sociélé en avait ouvert deux ; l'un pour des mémoires ; l'autre pour des articles de journaux propres à populariser la doctrine de l'abolition de la peine de mort par la presse périodique.

Le concours des articles de journaux est prorogé au 3 1 décembre de cette année.

No'is n'avons à nous occuper aujourd'hui que du concours des mémoires manuscrits.

La pensée de la Société a été puissamment communicative. Elle a remué au loin des pensées sympathiques. Sou action n'a pas été bornée à la

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France. L'Europe eiilière a répondu. Soixante-un niéinoiresatlcsient cette vibration d'un sentiment presque unanime. L'Allemagije , l'Italie , la Suisse, Genève, ont envoyé des travaux remarquables , dignes représentations de ces nations diverses à ce pacifique congrès d'humanité. La Société a distingué surtout deux mémoires italiens, dont l'un est un hommage que le fils du célèbre Fabroni , de Florence , a fait d'un mémoire imprimé de son père. Elle a distingué au^si un mémoire allemand-français de M. le docteur Grohmann, professeur à Dresde. Une médaille d'argent est décernée à ce mémoire , où les plus saintes sanctions de la religion sont invoquées en faveur de la raison et de la science.

. La commission a distribué les soixante mémoires en trois catégoiies. Les uns , au aombre de quarante, presque tous satisfaisans par les vues, les intentions, le talent, mais que des excentricités de rédaction, des imperfections de formes, des théories trop aventureuses , l'ont à regret forcée d" écarter , tout en payant à leurs auteurs

le liibiit de reçpnnajssance et souvent d'admiraliou qui leur est dû.

Les vingt autres mémoires ont longtemps balancé SCS suffrages. Dans rimp(:|ssil)ilité de donner autant de n)édailles qu'il y {ivait de çoncurrens , elle en a éliminé encore dix par des considérations préjudicielles de forme et de style , et elle a partagé ainsi enfre les dix mémoires r^stans les enconragenieî]s dpi^t elle avait à disposer.

Les six mémoires jugés dignes de la médaille de bronze sont : le n° 33 , dont l'auteur est M. l'abbé de Vie , curé d'Houdainville ( Oise ). Au nom d'une religion qui a enseigné l'immortalité de Tame et le pardon, il s'élève contre une peine qui , dans son énergique expression, prêche le matcnal'.S'ne.

Dans le n" 24 nous découvrons l'ame et le gétiie d'une femme, madame Eugénie Nibpyet.

M. Mqrel , pasteur de Corgemont en Suisse, .nulo|U' du mémoire sous le i^' xS , s'adresse surfout a'i senjiment français , et semble , au nom de tant do gloiieust^s iniliiiliv^ l'VJsçs p.vir notre

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nation , nous commander la sainte initiative de ral)olilion de la mort dans nos lois.

On trouve, avec un intérêt que ne peuvent allércr des inégalités de diction , les plus larges développemens de logique et de fait dans le n'^ i4 , dont l'aulcur est un ingénieur des pontsel-chaussées , M. Mordrel.

Un raisonnement sévère et des impulsions de la plus haute moralité distinguent le n'' 57 , ouvrage de M. Laurent , maire de Savcrdun (Ariége).

Les quatre mémoires nos 7, 5^^ 10 et 17, ont obtenu chacun la médaille d'argent. La commission n'a point classé ces quatre mémoires entre eux ; elle s'est bornée à les couronner en commun et à mérite à peu près égal , distinguant seulement l'un de l'autre , par des qualités de pensées et de style qui lui étaient spéciales. Ainsi le no 7, dont l'auteur est M. Poupot, professeur à Sorrèze, par Ténergie et la profondeur de la touche ; le n° 5g , par l'émotion et la contagion du sentiment, émotion qui trahissait le cœur d'une

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femme dans les convictions de l'écrivain (celte femme est madame Elisabeth Celnart , de Clermont en Auvergne) ; le n» ,o, par l'économie du plan , la complète exposition des preuves, des inductions, des documens (l'auteur est M. Doublet de Boisthibaut , avocat à Chartres) ; le n° i -, dont l'auteur est M. Giron de Busaringues, par l'éclat et la chaleur de l'expression (r).

Telles sont , Messieurs , les rémunérations bien insuifisantes que la Société décerne à ceux des concurrcns qui sont le mieux entrés dans la lettre et dans l'esprit de son programme ; quelques médailles données par des honnnes de zèle à des hommes de bien. Mais la Société de la Morale Chrétienne ne se dissimule pas que la valeur de ces prix , qui n'est rien devant les hommes , sera grande un jour peut-être devant l'humanité et devant Dieu. Ce n'est pas l'espoir d'une rémunération en or ou en gloire qui sollicite de tels écrits. Ces pensées vivent et se rétribuent d'elles-

'.) On voit qu'il n', pns .'tv .l.Vorné Je meM.ill. ,1'or.

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mêmes : de tels ouvrages sont dos actions plus que

des livres.

Aux actes les plus héroïques , aux dévoueniens les plus su])limes , la société civile n'a pas de prix à donner. Elle se contente de les signaler par une marque de distinction sans valeur , et qui a bien moins pour ohjet de payer la vertu dans celui qui l'a pratiquée que de l'inspirer aux autres par l'exemple. Et si une humble médaille de cuivre suffit à la récompense du courageux pilote qui a sauvé ime vie au péril de la sienne , si cette médaille passe après lui , comme un titre de vertu , à ses enfans ; quel prix n'auront pas à nos yeux , Messieiu-s , ces médailles décernées à des écrivains , à des philosophes , à des ministres de l'Évangile , à des femmes , dont les efforts aujourd'hui obscurs auront concouru cependant à préserver non pas une vie , mais des milliers de vies humaines ? Ces médailles , Messieurs , elles passeront de générations en générations dans les familles de ceux qui les reçoivent ; elles signaleront à des descendans plus heureux la sainte

pensée de leurs pères; elles seront le denier impérissable , le denier que nous devons tous à celte œuvre collective de l'amélioration et de la moralisalion des hommes.

D'heureux symplômes nous présagent le but glorieux de nos efforts. Montesquieu , ce prophète des sociétés , dit quelque part que l'adoucissement des peines est un symptôme certain et constant du développement de la liberté chez les peuples, tant la liberté et la moralité sont jumelles dans les pensées de la Providence. Eh bien ! la liberté a grandi de mille ans chez nous en un demi-siècle. Espérons (jue la parole de Montesquieu ne sera pas vaine , et que la spirilualisation de nos mœurs va se montrer proportionnellement dans nos lois. Il n'a pas tenu à un de nos plus dignes amis, M. deTracy, un de ces cœurs où se résument tous les bons instincts d'une époque , que la peine de mort pour cause politique ne fût effacée de nos codes par la main encore palpitante de la révolution de juillet, et que les passions populaires ne fussent enfin désar-

mées d'une pénalité dont elles s'entre-tuent depuis tant de siècles. Cette pensée ne dort ni dans son cœur ni dans le nôtre. Une grande pensée estelle jamais morte en France ?

Heureux le joiu" où la législation consacrera enfin dans ses codes ces saintes inspirations de la charité sociale ! Heureux le jour où elle verra disparaître, devant la lumière divine, ces deux grands scandales de la raison du dix-neuvième siècle : l'esclavage et la peine de mort ! Heureux le jour où la société humaine pourra dire à Dieu , en lui restituant ses générations tout entières: Nous rendons intactes à la nature toutes les vies qu'elle nous a confiées. Comptez, Seigneur! il n'en manque pas une. Si le crime a répandu encore quelques gouttes de sang sur la terre , nous ne l'avons pas lavé dans un autre sang ; nous l'avons effacé sous nos larmes. Nous avons rendu son innocence à la loi. La société est une religion aussi , mais son autel n'est pas un échafaud. Elle reçoit l'homme de la nature pour transformer et sanctifier l'humanité , et , à la place du

DE LA PEINE DE MORT. 325 crime et de la mort , elle renvoie aux pieds du Juge suprême le repentir et la réparation. L'Évangile est à la fois son inspiration et son modèle , et la législation ne sera complète qu'autant que chacune des lois humaines sera une traduction et un reflet d'une des lois de Dieu . C'est le génie du législateur de les découvrir , c'est sa vertu de les écrire , et ce sera votre seul et modeste honneur, Messieurs , de l'avoir inspiré de vos efforts et devancé de vos désirs.

SECOND DISCOUIW

L'ABOLITION DE L\ KKÎ M îlOIil'.

Quoique des ciicoublauces doal il cA imilile d'affliger de nouveau les esprils aienl luit proioger à une autre année le prix olfert par lu So-

(i) Ce discours a été prononcé le 17 avril 183;, d;uis lu séance annuelle de la société de la morale cbiéiieniie.

ciété aux Mémoires sur l'abolition de la peine de mort, vous continuez votre œuvre en sollicitant toutes les forces de l'intelligence et de la conscience de votre époque à concourir avec vous à l'abolition de la peine de mort. De tous les points du monde pensant , on s'associe à vos pieux désirs ; on vous adresse des vœux , on en adresse aux chambres législatives , on en adresse au ciel même pour cette réhabilitation de nos Codes , où on Ura d'autant plus la sainteté de la justice , qu'on en aura davantage effacé le sang. Mais pendant que tant de voix vous répondent ; Oui ; d'autres voix , nombreuses , consciencieuses , convaincues aussi , vous crient ; Non ; votre entreprise est un blaspbème contre la loi de Dieu , un attentat contre la société.

Depuis le jour oîi , dans cette même enceinte , vous couronniez les nombreux Mémoires que votre concours européen avait fait naître , et dont quelques-uns vous avaient tellement émus , que , si vous eussiez été une assemblée de législateurs, la peine de mort eût été abolie comme elle doit

rèlre , dans un généreux mouvement de magnanimité et d'enthousiasme ; depuis ce jour , et comme par un dernier effort , les adversaires de l'abolition de la peine de mort ont eu presque seuls la parole; et, disons -le avec regret, la presse périodi([ue , celte presse qui devrait porter les idées et les senlimens toujours en avant de la législation , comme l'enfant court devant l'archer pour lui poser le but et l'attendre ; cette presse , pour cette seule fois trop lente et trop timide , n'a enregistré contre nous que les objections du doute ou les murmures de la société alarmée. Parmi ces murmures , parmi ces objections , il en est qu'il faut dédaigner , car elles ne sont que l'écho de la peur ou de la superstition du passé ; mais il en est d'autres qui , par la sincérité de leur doute , par l'élévation de leurs motifs , par la dignité de leur expression , méritent de nous une attention sérieuse , et une réponse pleine de mesure et de respect. De ce nombre sont celles d'un jeune et savant proc^u'cur-général , M. IIollo , qui nous a combattus en grand

JJo SUR L'ABOLITION

magistrat, eu graud écrivain*. Entre de pareils adversaires et nous , Messieurs , il n'y aura jamais d'autre liaine que celle qui existe entre une erreur et une vérité ; et encore celle erreur el cette vérilé se touchent-elles , car l'erreur chez de tels hommes est aussi sainte dans ses motifs , est aussi humaine dans ses désirs , que la vérité.. Permetlez-moi donc de discuter un moment contre un adversaire que nous serions si heureux de convaincre , et dont l'ame et le cœur sont déjà de notre côté. Je ne relèverai que les deux ou trois principales objections qu'il nous oppose. Ce sont celles que l'opinion publique garde comme une dernière armure, pour résister à l'entraînement qui la pousse à demander avec nous l'abolilion des lois de sang.

Et d'abord , Messieurs , de quoi nous accusel-on.^ de vouloir détruire la justice.^ La justice!

(i) M. Hello, piocureai-généial pivs la Cour royale (le Renues , avait repondu au premier tliscaursdeM.de Lamartine par un article inséré dans la Gazette des Tribunnux , le 2 5 mai iS36.

est-ce que nous poumons la détruire ? Est-ce que c'est nous qui l'avons faite ? Est-ce que ce sont nos lois qui l'ont écrite? Est-ce que quelqu'un pourrait nous dire ici qui a inventé la justice ? Est-ce que nous pourrions remonter assez loin dans les fastes de l'humanité pour découvrir un jour où la justice ne fût pas déjà le cri de l'opprimé , le remords du méchant , le code ineffaçable écrit dans le cœur , et dont tous les autres n'ont fait que dériver ? Rassurons-nous donc , nous ne détruirons pas la justice. Ah ! si quelque clioso pouvait la détruire , ce seraient les jugemens humains ; mais supprimez toutes les peines , elle les remplacera toutes ; effacez tous les CiOdcs , elle les suppléera tous. Elle n'a pas besoin de Codes , elle est la loi vivante et iuunortelle ; elle n'a pas besoin de bourreau , elle est le veugcur suprême et partout présent ; il n'est pas donné à l'homme de pi évaloir contre elle; tous les peuples n'ont-ils pas dit : la Justice de Dieu.

Mais qu'est-ce donc, selon nos éloquens adversaires, que la justice pénale.? c'est, disent-ils,

l'expialiou. C'est l'expiation, ajoute M. Hello, qui constitue la légitimité de la peine de mort. Si nos adversaires entendent ainsi la pénalité , nous ne nous étonnons plus d'être séparés deux par une question de vie et de mort , par un bourreau, par un échafaud. Il y a un abîme d'erreur ou de malentendu entre nous.

Je demande un moment d'attention sérieuse à l'auditoire, et je réponds à M. Hello.

Vous dites que la justice pénale est l'expiation.^ Oui, si vous entendez parler de la justice dans ses rapports avec Dieu ; Dieu étant la justice suprême , le juge infaillible , l'appréciateur sans erreur, celui qui pèse à poids rigoureusement juste , celui qui compte jusqu'au cheveu tombé de la tète pour en demander justice et le restituer , c'est envers lui , c'est devant lui , c'est par lui seul que la justice est expiation ; c'est-à-dire qu'elle demande au coupable de se repentir et de réparer , dans une proportion rigoureusement égale , un crime et un dommage qu'il a commis. Dans l'ordre religieux et surnaturel , la justice est

DE LA PEINE DE MORT. 333 donc en effet l'expiation ; et ce repentir qui refuse de s'absoudre soi-même , ces pénitences , ces réclusions, ces macérations volontaires que dans toutes les religions le coupable s'inflige pour redevenir juste aux yeux de son juge invisible, ne sont que l'expression instinctive de celle justification par la peine. Mais dans l'ordre purement social , en est-il de même ? la justice est aussi là l'expiation sans doute , en ce sens que la société dit au coupable : Tu souffriras en public , dans ta liberté , dans ton esprit , dans ta chair , pour que ta souffrance soit en exemple à tes frères , et conserve parmi les hommes la pensée visible de cette rémunération à chacun selon ses œuvres qui s'appelle ^e//îe ici-bas , y //5^/ce seulement là-haut. Mais cette expiation du coupable envers la victime ne pouvant jamais être que fictive et approximative , puisqu'elle ne peut ni réparer , ni indemniser réellement , il s'ensuit qu'elle est illusoire , et que ce n'est pas elle qui constitue principalement la justice pénale. La justice pénale a trois ol>jets : indemniser la victime , corriger le

coupable, et défendre la société contre les tentatives ou les récidives du crime.

Voilà les trois conditions constitutives d'une justice pénale digne de Dieu , du temps et des hommes.

Indemniser la victime ? En matière d'homicide elle ne le peut pas par la peine de mort. Tout le sang qu'elle verserait ne restituerait pas une goutte de celui qui a été répandu.

Corriger le coupable ? Elle ne le peut pas si elle le tue. Le glaive qui frappe le corps n'atteint pas lame ; en ôtant la vie et le temps au criminel, elle lui enlève la seule chance de repentir et de régénération morale dont il puisse racheter devant les hommes le mal que sa perversité leur a fait.

Défendre la société contre les tentatives ou les récidives du crime , voilà donc la seule excuse au maintien de la peine de mort. Toute la question est de savoir si la société en a besoin pour sa défense. C'est la question que nous avons examinée l'année dernière , et que nous avons résolue jusqu'à l'évidence en démontrant :

DE LA PEINE DE MOPvT. 335

Que la substiUition de la sanction pénitenliaire

à la sanction de réchafaiid était aussi efficace

et moins immorale que le sang versé par le

bourreau ;

Que le dogme social de Finviolabililé de la vie humaine, consacré par la législation conire elle-même , était la plus puissante sanction que la société pût donner à la vie de l'homme par l'exemple , en augmentant l'horreur du crime par le religieux respect du sang ;

Enlin , que la société, instituée, armée, fortifiée par la civiHsation , la religion , l'enseignement , les mœurs , les lois , les tribunaux , la police judiciaire et administrative , les prisons pénitentiaires , les colonies pénales , les bagnes , les exils , les déportations , l'opinion , la publicité, avait on moyens moraux comme en moyens matériels une force plus que suffisante pour répudier aujourd'hui une peine qui avait pu lui paraître légitime tant qu'elle se l'était crue nécessaire , mais qui devenait criminelle du jour où il y avait doute sur son indispensabilité. Nous avons

dit et nous répétons : Qu'est-ce qu'une peine irréparaljle que le juge prononce en hésitant , dont l'opinion flétrit l' exécuteur, et qui ne sait laver le sang qu'avec du sang ? Qu'est-ce qu'un doute auquel est suspendue la hache de rexéculeur, el qui ne peut se résoudre qu'après que la tète a roulé sur i'échafaud ? Nous renvoyons ces preuves à vos souvenirs , et nous passons à un autre ordre d'objections.

Vous voulez , nous dit-on , constituer une justice pénale non sanglante , et vous oubliez que tous les législateurs , toutes les nations , toutes les époques n'ont écrit la mort dans leurs lois que sous la dictée de leur instinct inné de justice, qu'on a appelé la loi du talion : œil pour œil , dent pour dent, vie pour vie. Nous pourrions ajouter crime pour crime !

Non , Messieurs , nous ne l'oublions point ; mais nous disons : que cette loi du talion , que vous prenez pour une loi éternelle , et que les législations primitives ont prise pour une révélation divine , n'était qu'une loi de colère , une

DE LA PEINE DE MORT. 337 loi d'ignorance, une loi de brutal instinct, la loi du bras qui se lève et qui frappe parce qu'on a frappé. Ce fut dans l'enfance des institutions bumaines une sorte de salisfaclion légale accordée au besoin de vengeance de l'bomme; la loi que nous vous demandons , nous, est la satisfaction donnée à l'bumanité et à la raison : et si vous nous dites que ce sont là de belles mais vaines paroles; que le talion étant le cri de la nature, il ne peut tromper le législateur, et qu'il faut ]e rédiger éternellement en loi pénale comme vous l'avez fait jusqu'ici , nous vous répondrons : que l'œuvre du perfectionnement et de la spiritualisat.on des sociétés bumaines n'est que le triompbe de la raison contre l'instinct, de l'esprit contre la tba.r, de la mansuétude contre la passion , et q-e cette loi du talion , cette loi qui frappe où 1 on a frappé , cette loi qui fait le mal qu'on a lait n'est pas la justice, mais la passion brutale de la justice , c'est-à-dire la vengeance !

Voulez-vous juger l'arbre à son fruit ? la loi à ses consé<piences ? Écoutez ;

Lu meiirlre a été commis. La loi antique du talion appelle le plus proche parent de la victime, et lui dit : Tue le meurtrier. Voilà déjà deux vies d'hommes perdues pour une ; voilà le sang qui coule deux fois au lieu d'une ; voilà le hideux et dépravant spectacle de la mort donnée de sangfroid qui pervertit l'œil et trouble la conscience du peuple ; voilà le dogme de l'inviolabilité de la vie humaine deux fois atteint, violé deux fois au lieu d'une, aux yeux des hommes. Mais derrière ce meurtrier légal, il y a la famille, les amis, les enfans peut-être du premier meurtrier. Bien que ce meurtre légal se commette au nom de la j ustice, ils connaissent l homme qui a demandé et obtenu la vie de leur père, ils gardent leur vengeance dans leur cœur, ils l'épient, ils le tuent ; c'est leur talion à eux. Il faut une autre vengeance, la loi l'accorde ; voilà trois homicides jetés déjà sur un premier homicide et dérivés de lui ; où cela fmira-t-il ? Il n'y a aucune raison pour que la mort, et la vengeance de la mort, et la venireance de la vengeance de la mort s'arrêtent ; et

de talion en talion, l'un légitime sans doute, et sanctionné par la loi, l'autre illégitime et motivé par la vengeance et la haine, l'homme tuera l'homme qui aura tué l'homme, et sera tué par l'homme, qui aura à son tour un autre meurtrier et un autre vengeur, jusqu'à ce que l'homicide légal ou illégal s'étende indéiiniment dans une épouvantable multiplication de cadavres, où chaque crime devient la raison d'un autre meurtre, et chaque meurtre le prétexte d'un nouveau crime. Voyez ces nations où le talion a passé dans les mœurs ! Je le demande à ces glorificaleurs du talion : une telle loi peut-elle être une loi divine ? peut-elle rester une loi sociale .^

Dans notre système, au contraire, qu'arrivet-jl ? un crime est commis, un meurtre a lieu ; le coupable est saisi, il est jugé; la société lui inflige une peine qui satisfait à la moralité publique sans rien accorder à la vengeance individuelle, et qui prévient à jamais toute récidive de la part du criminel. Si elle a droit sur sa vie, elle lui remet magnanimement sa vie ; à l'instant tout est con-

34 o SIR L'ABOLITION

sommé, tout s'arrête. On ne sème pas la mort sur la mort, le sang sur le sang pour éterniser la vengeance ; la société ne dit pas à l'homme, comme la loi brutale du talion : Fais aux autres comme ils t'ont fait Elle lui dit comme ce législateur du pardon dont le code illumine enfin tous vos codes : Rends le ])ien pour le mal ; on a tué ton frère, ne demande pas le sang de son meurtrier, mais pardonnne. Encore une fois, laquelle de ces deux lois est la loi de Dieu ? laquelle de ces deux lois mérite de devenir la loi des hommes ? Vous avez déjà mille fois prononcé.

Mais ce n'est pas la conviction qui manque à la société politique, c'est le courage. Le même écrivain nous l'avoue. Tous voulez, nous dit-il, faire une expérience dont on ne se détrompe qu'entouré de cadavres et bourrelé de remords. A'^ous ouvririez l'abime où la société tient enfermé l'homicide.

Ah ! qu'il nous serait aisé de répondre, avec une trop juste mais trop sanglante ironie, à ces menaces d'effrayante responsabilité, si, ouvrant

d'une main le code des peines et de Tautre les archives du crime, nous établissions par ce hideux parallèle que les pénalités exorbitantes, l'infernal génie des supplices, les tortures, les bûchers, les roues, les chevalets n'ont pas diminué d'une mort le chiffre du meurtre. Montreznous donc, pourrions-nous dire à notre tour à ces écrivains qui nous menacent du péril de l'humanité, de la responsabilité de l'indulgence ; montrez-nous donc sur quels témoignages vous assumez la responsabilité de la mort ! Quant à nous, nous vous répondons de deux manières : par les faits et par le raisonnement. Les faits ? ils vous prouvent que les crimes contre les personnes se multiplient si peu en raison de l'intimidation décroissante et de l'adoucissement des supplices, que vous avez successivement aboli tous les supplices cent fois plus iutimidans que la mort pour r imagination des criminels, sans qu'il en soit résulté aucun débordement d'homicides, aucun accroissement sensible dans le nombre des crimes. C'est que la peine de mort a été abolie plusieurs

342 SLR L'ABOLITION

fois pendant de longues années cliez des peuples plus nombreux et de mœurs moins douces que vous , et que le chiffre de la criminalité s'est abaissé au lieu de s'élever pendant ces rares jubilés de l'humanité. C'est que l'heureuse Toscane, placée en contact avec des populations où l'homicide est en quelque sorte endémique, c'est que l'immense empire de Russie, formé de populations neuves, diverses, barbares, ont vu à la suite de l'abolition de la peine de mort l'homicide s'abolir presque entièrement aussi. C'est qu'enfin la peine de mort n'a jamais été rétablie après ces heureuses et concluantes expériences, par la nécessité de sévir contre une recrudescence du crime, mais par des passions politiques ou par le féroce fanatisme des routines. Ce serait là, sans doute, des épreuves de quelque valeur pour rassurer la société, à qui l'on donne la peur pour une raison ; mais la logique est plus rassurante encore que les faits.

Eh bien ! je ne crains pas d'affirmer, après un examen approfondi de la statistique morale de

DE LA PtllNE DE M OKI. ^\^

riiomicide, que, sur dix meurlres dont nous analysons les causes , il y en a huit sur lesquels l'inlimidation par la peine de mort est complètement inefficace comme moyen de répression ; c'est-à-dire dans la perpétration desquels la considération du risque que l'on va encourir en les commettant n'entre absolument pour rien , et pour lesquels par conséquent la peine de mort est comme non avenue.

Quelles sont, en effet, les principales causes de l'homicide? C'est la colère, la vengeance, la jalousie, la haine, le fanatisme religieux, le fanatisme politique, la cupidité, et la crainte d'être découvert, qui fait tuer pour ensevelir un moindre crime dans un plus grand. Eh bien ! prenez les comptes-rendus de vos tribunaux, assistez aux drames révélateurs de vos cours d'assises, décomposez les éléments constitutifs de ces crimes, déroulez les replis de l'amedu criminel, entrez dans sa pensée au moment de l'acte ou au moment de la fiévreuse préméditation qui précède l'acte, demandez-lui de vous rendre compte, de se rendre

compte à lui-même de la nature et de la force de rimpulsion qui le pousse à son crime; mesurez cette force brutale, aveugle, frénétique d'impulsion avec la force de résistance que Tinlimidation par la mort peut opposer à sa pensée ou à sa main : en quelle proportion trouverez-vous l'impulsion et la résistance ? la pensée présente, absorbante, consumante du crime, et la pensée éloignée, incertaine, inaperçue du supplice? Serace dans la colère? Mais le bouillonnement du sang enivre toute pensée, trouble tout calcul; mais la vibration physique des nerfs soulève et brise tout obstacle ; on a frappé avant de savoir que la passion a levé et armé la main. Est-ce dans la jalousie? Mais la jalousie, c'est deux passions dans une, c'est l'amour et la haine, tellement confondus dans une horrible lutte, qu'on ne sait plus si c'est la haine ou l'amour qui frappe, et que, chacune des deiîx passions se multipliant par l'autre, il en résulte une force d'entraînement tellement délirante, que l'homme hait ce qu'il adore et adore ce qu'il tue. Dites à l'insensé que

celle double frénésie possède qu'il y a une peine de mort. Eh! que lui importe! ne se donne-t-il pas mille morts à lui-même, en la donnant à celle sans laquelle il ne veut ni ne peut supporter la vie? Est-ce la haine ? Mais quand elle est poussée jusqu'à celte antipathie délirante et pour ainsi dire physique, ne se satisfait-elle pas à tout prix ? Est-ce la vengeance? Mais son premier acte est de se dire : « Je m'immole moi-même à cette horrible joie d'immoler mon ennemi. » Est-ce l'ambition ? Elle voit l'impunité assurée dans le triomphe, et le succès même de son crime est sa garantie contre la peine. Est-ce le fanatisme politi([ue ? Il voit son immortalité dans son su])plice et sa fausse et atroce gloire dans son échafaud. Vous l'aviliriez en l'en privant ; comment le craindraitil? Enfin est-ce le fanatisme religieux? Il voit le ciel pour récompense, et son supplice, il l'appelle martyre ; le prix qu'il attend est infini ; comment le mettrait-il en lialance avec celte mort qu'on ne souffre qu'une seconde et qui lui conquiert une éleinité ! Vous voyez donc ([ue dans aucun de

J46 SLK L'ABOLITION

ces crimes, lorsque les passions qui les produisent sont poussées à ce délire qui est le crime luimême, la peine de mort ne peut agir ni n'agit réellement comme intimidation répressive et spécifique, car toutes ces passions sont plus fortes que la mort ; et que la proportion n'existe plus entre l'incitation au crime et la prétendue intimidation du criminel. L'équilibre est rompu d'avance entre la pénalité et la passion. S'il ne l'était pas, la passion n'aurait pas la force du crime, elle ne serait plus la passion, le crime ne s'accomplirait pas.

Restent donc les crimes commis par cupidité. Mais la cupidité n'est pas de sa nature une passion martiale et homicide. Les passions sociales ont quelque chose de moins énergiquement atroce que les passions naturelles. La lâcheté, la bassesse, la ruse qui les caractérisent, leur font enfanter plus de vices que de crimes. Cependant un certain nombre de crimes contre les personnes appartiennent à la cupidité. Nous convenons que dans ces cas la peine de mort peut agir souvent

comme inlimidalion. Mais dans ces cas-là même, n'agit-elle pas aussi quelquefois comme incitation ? c'est-à-dire le criminel qui a poussé le vol, le guetapens, la violation du domicile jusqu'à la violence contre la personne, ne donne-t-il pas souvent la mort précisément pour enlever toute possibilité de témoignage et de constatation à son crime? c'est ce qui nous est confirmé, non-seulement par la nature et l'analyse du crime, mais par l'aveu même d'un grand nombre de coupables.

Que résulte-t-il do celte anatomie des passions homicides ? Que la peine de mort peut intimider efficacement dans les cas d'homicide par cupidité, bien. que dans ces cas-là même elle puisse aussi pousser quelquefois à la consommation du meurtre ; mais que dans presque tous les autres cas d'homicide par passions, l'intimidation n'agit pas. C'est-à-dire que dans dix hypothèses d'homicide il y en a huit pour lesquelles la peine de mort est non avenue, et deux où l'effet de la peine est incertain.

Et c'est pour un si faible et si douteux résultat

d'ÙUiuiidaUon que vous vous obstinez à maintenir une peine qui répand le sang comme l'eau, qui déprave l'oeil, qui aguerrit la main et l'instinct du peuple à l'homicide, qui lui enlève, autant quil est en vous, cette prévoyante et instinctive horreur que la nature lui a donnée pour la mort Violente ! Vous craignez l'expérience, dites-vous ; mais comptez-vous donc pour rien conm.e préservatif, comme moyen de moralisation, par la toule-puissance de l'exemple, ce magnifique élan de législateurs d'un grand peuple qui, pour consacrer socialement ce dogme de l'inviolabilité de la vie humaine, briseraient le glaive et diraient au peuple: Regardez! le sang de l'homme est si sacre que nous, qui aurions le droit et la force de le répandre en expiation, nous nous interdisons a jamais d'en verser une goutte, même celui du criimnel. La vie de l'homme n^appartient à personne, ni à vous, ni à nous, ni à l'homicide, ni nu juge de, 'homicide; elle n'appartiemquà Bicu. Malédiction sur celui qui attentera à cette r'oprieté du seul auteur de la vie ! Qu'est-ce donc,

se (lirait l'homicide, que cette vie de l'homine devant laquelle l'humanité tout entière s'arrête ? Et cependant, Messieurs, ne nous faisons pas d'illusion, même pour un si niisciicordleux résultat. Le crime ne disparaîtrait pas de la terre, il serait seulement plus lâche et plus odieux. En accroissant l'horreur pour le criminel, ne dépopulariseriez-vous pas le crime .-* ne le rendriez-vous pas plus rare.^ Dii moins la pitié pour le coupable ne viendrait pas comme aujourd'hui atténuer au pit'd de réchafaud l'exécration contre le meurtrier. Non, le crime ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus crime. Le crime ne disparaîtra jamais de la terre, tant que le feu des passions, que le Créateur a allumé pour échauffer et féconder la nature humaine, se nourrira des élémens incendiaires que la société jette dans le cœur de l'homme. Le crime ne disparaîtra pas de la terre tant que la société ne sera jias parfaite. C'est dire assez qu'il durera autant qu'elle. Loin de nous ce rôle facile et banal de blasphémateur de la société ; loin de nous la pensée de njeter sur l'ordre social

3oo SUR L'ABOLITION

toute la responsabilité des perversités qui l'affligent et le déshonorent! Si ces hardis démolisseurs, qui font si bon marché de l'œuvre des siècles t-t qui voudraient subvertir jusqu'à la dernière pierre cet édifice des législations humaines pour le reconstruire avec des passions ou des rêves, faisaient leur compte avec cette société qu'ils calomnient ; s'ils se demandaient : Qui serions-nous sans elle ? qui serions-nous si nous n'avions trouvé préparés par elle, ni la paternité, ni la famille, ni l'état, ni la religion, ni la propriété, ni le travail, ni l'hérédité, ni les traditions, ni les mœurs, ni les lois, ni l'enseignement? leur révolte se changerait en respect et leur invective en reconnaissance. Cependant nous sommes loin de nous dissimuler aussi ([ue les vices, les ignorances, les égoïsmes de la société ne soient pour beaucoup dans les crimes qui la souillent ; qu'en se réformant ellemême elle ne puisse réformer l'individu, et qu'en faisant entrer par exemple une seule vertu du christianisme dans ses législations, la charité, elle ne supprimât cent fois plus de crimes que les

DE LA PEINE DE MORT. :]5r

échafaiuls n'en épouvantent. Pourquoi donc liésilons-nous tant.^ pourquoi, tandis que la mort, qui frappait deux cents fois par année sous la restauration, n'a frappé que \ingt-cinq fois en i835; pourquoi, tandis que le dégoût populaire repousse de faubourg en faubourg l'instrument de mort qu'aucune place ne veut plus porter; pourquoi continuons-nous à préconiser la mort comme un dogme, réchafaud comme un autel, le bourreau comme un evpiateur public ? La société est-elle une divinité plus iaqilacable que ces dieux de sang auxquels vous immoliez autrefois des victimes humaines, et qui ne vous en ont plus demandé du jour où vous avez eu l'audace de leur en refuser.^ Pourquoi? Ah! c'est que la loi pénible dti travail existe pour l'esprit comme pour le corps; c'est que la société ne se modifie qu'à la sueur de son front; c'est que la confiance généreuse qui fait accomplir les grandes choses manque aux peuples, parce que la foi leur manque dans l'assistance de cette providence sociale qui ne leur demanderait qu'une vertu pour leur faire réaliser desmiraclcs;

c'est que la vérité en tout genre, quand elle veut s'introduire dans le monde, trouve toujours un mensonge ou un préjugé établi qui lui dispute sa place au soleil ; c'est que Galilé fut obligé de passer par l'exil et par les cachots pour démontrer une vérité astronomique qui ne semblait devoir déplacer quelque chose que dans le firmament, comme le Christ fut obligé de passer par la tombe, pour déplacer le polythéisme et l'esclavage de cette terre où il apportait Dieu et la charilé. Ceci nous dit, Messieurs, que nous devons travailler sans découragement et sans impatience à l'œuvre sainte que vous a\ez entreprise, et où tant de nobles sympathies vous suivt-nt du cœur et vous fortifient. Il y a sur la terre deux genres d'erreurs contre lesquelles les innovations ont à lutter. Les unes qui s'incarnent dans le monde en jnlérèLs pour ainsi dire matériels : celles-là ne se dépossèdent jamais d'elles-mêmes ; les combats qu'il faut pour les vaincre s'appellent des révolutions, et les révolutions elles-mêmes s'arrêtent rarement dans la justice. Les autres sont despréju-

DE LA PEINE DE xMORT. {53

gés, des superstitions de la pensée, qui n'ont leur racine que dans nos ignorances , et qui ne demandent pour tomber que le contact d'un rayon de lumière et un souffle de la parole de l'homme. Eh bien ! l'erreur que nous combattons est de cette nature. La peine de mort, enlevée à la loi, ne dépossédera que le bourreau. L'horrible propriété de l'échafaud ne sera revendiquée par personne. Ce sera le champ du sang que personne ne voulut ni acheter ni ensemencer. Nous n'aurons besoin, pour abattre la machine de mort qui consterne le sol de son ombre , ni de la hache ni du marteau des révolutions , et si le Dieu qui juge nos pensées daigne bénir nos efforts, elle s'écroulera d'elle-même au faible vent de nos paroles et au bruit de vos applaudissemens.

^:^^ a^i/j'ii^â lS^l)-il-ym '

MiiSSIKURS,

Si le christianisme a le droit de revendiquer la l'his sainte part dans les œuvres de la charité légale, c'était du sein d'une société de morale chré-

(i) Prononcé à k. .é.inco gcnérale annuelle de la sociele de la moialc cliiélicnuc , le 3o avril lyjy.

tienne que devait s'élever le premier cri de scandale et de réprobation contre les mesures meurtrières que les conseils généraux de départemens demandent et que l'administralion autorise à l'égard des enfans trouvés. Depuis quatre ans je plaide celte cause contre mon département, et je vous remercie de me permettre de joindre ici ma voix à la vôtre; il n'y en a pas de plus convaincue, je dirais presque de plus indignée.

Certes, si quelque chose pouvait démontrer davantage que l'homme et la société ont besoin, pour accomplir une grande œuvre quelconque, d'un motif puisé plus haut que la terre, d'une force empruntée à un sentiment surhumain, et que toute législation qui prend pour but l'égoïsme et la richesse n'aboutit qu'à l'impuissance ou à la brutaUté, nous n'aurions pas besoin d'en chercher d'autre preuve que dans ce qui ^e passe sous nos veux à l'égard des enfants trouvés, depuis l'abrogation du décret de 1 8 1 1 .

Sans entrer ici dans un examen historicpie de la conduite des civilisations antiques et modernes

SUR LES ENFANS TROIIVÉS. 3^7 envers cette population d'oqihelins que la terre a toujours reçue comme des hôtes, et cpie, pour la première fois, on veut lui faire proscrire comme des criminels ; sans vous montrer ces malheureux enfans exposés sur les places publiques, recueillis par des magistrats, vendus comme esclaves ou adoptés par la famille ; plus tard, portés sur le seuil des églises et distribués aux fidèles comme une sainte matière de miséricorde et d'aumône, les villes, les maisons religieuses, les seigneurs chargés de leur entretien, enfin les hospices s'ouvrant à la voix de saint Vincent de Paule et toute une législation de tendresse, s'animanl de la flamme, et s'éclairant du génie de sa charilé : je passe tout de suite à l'état présent, à la question des tours et des déplacemens; et ceux qui l'ignorent et qui vont m'entendre croiront que je mens ou que j'exagère. Je ne dirai pas même toute la vérité. Écoutez :

Lorsqu'un de ces pauvres enfans que la misère abandonne, ou dont la honte veut cacher la naissance, est apporté la nuit au seuil d'un hos-

pice où on l'altend à toute heure, il est déposé dans un tour, ingénieuse invention de la charilé chrétienne qui a des mains pour recevoir et qui n'a point d'yeux pour voir, point de bouche pour révéler; un tintement de cloche annonce que le tour a été visité. De pieuses sœurs qui veillent derrière ces murs accourent pour recueiUir le nouvel hôte. S'il est nu, on le vêtit, s'il est couvert de haillons dégoùtans, on les change contre des langes propres et tiédes. Une nourrice que l'hospice loge et entretient depuis plusieurs jours est réveillée, elle lui donne le sein ; au jour, une femme des champs saine et robuste et dont la moralité est attestée par les magistrats, vient chercher et emporte sur sa tète le nourrisson qu'elle va coucher dans le berceau de son propre enfant. Préalablement des signes de reconnaissance ont été détachés de l'enfant, inscrits sur des registres, et permettront de suivre sa trace, si jamais les circonstances qui ont forcé la mère à l'alianilonner lui permettent de le suivre d'un regard iiiapercn et de revendiquer son fils. Ce n'est

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 35g pas tout, des hommes de bieu, consacrés gratuitement à ces œuvres, choisis parmi ce que la ville renferme de citoyens les plus purs et les plus dévoués, forment un conseil de surveillance des hospices, et acceplenl la tutelle de ces orphelins; ils les suivent de l'œil justpie sous le toit de la nourrice. A des époques fixes, elle doit leur rapporter le nourrisson pour témoigner de ses soins pour sa santé ; à des époques indéterminées, le maire de la conmiune où il est nourri, ou un médecin délégué par le conseil des hospices vient surprendre la nourrice et s'assurer, par ses propres yeux, qu'il est traité maternellement, qu'il a été vacciné, que toutes les prescriptions hygiéniques ont été ou seront accomplies à son égard. L'enfant grandit, il a partagé le lait de la mère, le pain des enf;ins ; la modique pension que l'hospice paie pour son entrelien est un supplément à la richesse de la pauvre famille adoptive qui fait accepter sa présence comme un bienfait ; il est liienlôtconsidérécomme un enfant de plus, comme un frère de plus dans la mnison, dans le village j

36o SUR LES E>"FAXS TROU^^ÉS.

nul préjugé flétrissant ne s'y attache à sa condition d'illégitimité. On l'a oubliée, il l'a oubliée lui-même. Il a grandi avec toute la génération contemporaine du pays , il a été au travail , aux champs, à l'école, à l'église avec elle. L'instituteur l'enseigne, le curé le catéchise, il-mange à la table de son père nourricier, il est riche de sa récolte ; il se marie dans le pays, soit avec une de ses sœurs de lait, soit avec la fille d'un cultivateur du hameau voisin, à laquelle il apporte en dot la richesse du paysan, un métier appris, ou des bras exercés au travail de la terre ; il recrute ainsi cette race saine et forte des cultivateurs, dont l'insatiable cupidité de nos villes manufacturières dépeuple de plus en plus nos campagnes, et d'une source impure ressort ainsi une population rajeunie, laborieuse, primitive, qui rend chaque année douze ou quinze mille laboureurs à notre agriculture épuisée d'hommes. Les mêmes résultats ont lieu en ce qui concerne les fdles. Ceci n'est point une fiction, une utopie, c'est ce qui se passe, ou plutôt ce qui se passait sous

SUR LES ENFANS TROUVES. 36 1 vos yeux sur toute la surface de la France, dans ces nombreux villages dont la nourriture des enfans trouvés est l'utile et pieuse industrie. Voilà à quel point de perfection était arrivé un système où le génie chrétien et l'esprit administratif de la révolution française s'étaient rencontrés et secondés dans une des plus belles œuvres qui pût consoler et honorer l'humanité. Cela coûtait neuf miUions à un budget départemental et à un budget de l'État qui se dénomme par milliard, et ces neuf millions enlevés à l'impôt, étaient rendus sous une autre forme au pays, et portaient l'aisance et les bonnes mœurs dans trente-trois mille familles de cultivateurs indigens. Maintenant, écoutez : Ces tours ouverts jour et nuit pour substituer la tendresse et la charité chrétienne ou sociale à celle de la mère indigente ou coupable, et pour empêcher la honte et le désespoir de chercher le secret dans un crime, on vient de les murer dans beaucoup de départemens, on va les murer partout, oui, les murer comme une porte par où la miséricorde publique

pourrait furtivement se glisser. La mère séduite et surprise par le témoignage vivant de sa faiblesse, n'aura plus que celle allernalive : le déshonneur, la réprobalion de sa famille, la vengeance d'un époux tralii, ou... Je n'ose nommer, mais ce que l'on trouve tous les matins sur vos pavés et que vos cours d'assises déroulent tous les jours devant vos yeux, l'ont nommé pour moi. Le déshonneur accepté et affiché, l'exposition dans les heux soUtaires ou l'infanticide ; voilà les trois options que la clôture des tours laisse aux mères illégitimes. L'une est la honte, l'autre est la mort, la troisième est le crime. Si l'exposition dans les heux solitaires est la ressource la plus commune, et que l'enfant aliandonné pendant toute une nuit, tout un jour dans un carrefour non fréquenté, derrière une porte, sur le seuil d'une église, sur les bords d'une rue, sous les pas des chevaux, ne périt pas d'inanition, de froid, foulé sous la roue des voitures de nuit, un passant le ramasse, il le porte à un sergent de ville qui le porte à un commissaire, qui l'envoie portei' à un

SlIPc LES EISFANS TROUVÉS. 303 l)iireau d'hospice. Mais l'hospice ne sera bienlôt phis autorisé à le recevoir, qu'en fera-l-on ? L'écononiisle ne le dit pas, mais ses doctrines le disent etMallhus, son maître, ose l'écrire. L'hospice donc le reçoit provisoirement encore par pitié, par habitude, et sans autorisation légale ; il est envoyé en nourrice comme précédemment. Mais ne vous tranquillisez pas sur son sort et suivez-moi jusqu'au bout pour admirer comment, trompé dans sa cruauté, par la miséricorde forcée de l'hospice, l'économiste saura retrouver sa victime et l'atteindre plus tard par l'ingénieuse férocité de son système.

Je vous ai dit que l'enfant trouvé avait été jeté au sein d'une nourrice ; que celte nourrice, sûre de conserver indéfiniment son nourrisson, et s'attachant à lui par cette tendresse de la chair qui semble couler avec le lait, devenait pour lui une mère, et qu'il avait retrouvé là tout ce que la nature lui avait refusé, un père, une mère, des frères, des sœurs, une famille, un enseignement, une patrie.

Vous en bénissiez la Providence , et la charité d'une société chrétienne. Eli bien ! attendez. Tout cela était une faute contre les règles d'une bonne économie administrative. Il y avait là une profonde immoralité. Tous ne vous en doutiez pas ; ni moi non plus. Mais Téconomiste a découvert l'immoralité sous le chiffre , et par une erreur déplorable pour justifier son avarice , il va vous prendre par le sentiment moral , et vous démontrer que la miséricorde est une séduction et que l'humanité est un crime. Voici donc comment il raisonne , et voici comment il agit : Je prends les paroles de lord Rrougham, l'éloquent et consciencieux organe de cette théorie en action , nom illustre et bienfaisant qu'on s'afflige de trouver inscrit sur un tel sophisme. « La mauvaise con- « duite a une séduction de plaisirs suivie d'une «peine. Or, en recevant l'enfant à l'hospice, «t vous laissez le plaisir à la mère coupable et «vous la déchargez des conséquences. Que di- « riez-vous d'un hospice destiné à soulager les « ivrognes? »

SUR LES E^'FANS TROL^ÉS. 365

Partant de ce principe , dont vous avez déjà senti toute la fausseté d'application aux malheureux enfans victimes et non coupables de leur naissance, et sur lequel je reviendrai tout-àriieure, nos économistes, suffisamment édifiés, méditent et décrètent ; et qu'ont-ils médité , et que décrètent-ils? Le voici : Si l'enfant est reçu dans le tour , s'il est relevé de la terre où on l'a couché , à la manière des Romains , pour être jugé digne de l'existence, pour vivre; s'il est remis au sein d'une nourrice et qu'élevé par elle avec l'amour qu'elle porte à sa propre chair , il vienne à recouvrer une famille , à s'attirer rattachement de ses parens adoptifs , à s'attacher luimême à eux ; si les signes de reconnaissance dont on a pu le marquer en le déposant et le voisinage de la ville où il a été déposé permettent à la tendresse de la mère de le suivre encore de loin dans les phases de sa vie et de le retirer dans des jours meilleurs , la douceur de cette situation , ces consolations d'une vie manquée , ces liens conservés avec la nourrice , avec la mère peut-être ,

3(36 SLR LES ENfA.NS TROUVÉS.

seront une séduction si puissante à l'exposition des enfans , que le sentiment maternel en sera vaincu , et que le libertinage et même le mariage rempliront vos hospices d' enfans abandonnés , et feront ce hideux et froid calcul que repoussent également la nature et le sens conmiun. Or, pour prévenir cet abus imaginaire , que faut-il faire ? Fermer les tours; ce n'est pas assez. Ceux qui passeraient par la porte des hospices offriraient encore le scandale de votre miséricorde. Il faut dépayser à la fois et la tendresse des parens et Taffeclion des nourrices; il faut proscrire , expatrier, exporter, déplacer, échanger les enfans de départemens à départemens , le plus loin possible , d'une extrémité de la France à l'autre , de peur que la tendresse des nourrices venant à se former , elles ne s'attachent aux orphelins qu'on leur a jetés pour un jour et que ces malheureux enfans eux-mêmes ne viennent à se créer une habitude d'affection et une illusion de famille dans les chaumières où on les a recueillis ; il faut dire à ces enfans qui ont déjà de trois à dix ans , à ces

|»èios nourriciers qui ont oulîlié que ces ent'ans ne sont pas à eux : Vous étiez des pères pour ces orphelins ; vous , enfans , vous étiez des lils pour ces familles ; l'habitude , la reconnaissance , la certitude de vivre à jamais ensemble vous avaient inspiré une consanguinité presque aussi forte que celle de la nature ; brisez violemment tout cela ; séparez-vous. La loi vous punira de l'amour que vous aurez conçu les uns pour les autres. Vous , enfant , on vous enverra îi un autre i)èrc ! Vous , mère , on vous jettera un autre enfant !

Et ne dites pas que l'exécution de ce déplacement n'est point une rigueur ; qu'il ne change rien au sort de l'enfant trouvé , rien au sort des familles adoptivcs , puisqu'il l'enfant on donne une autre famille , à la famille un autre enfant ! Ce serait montrer de la nature humaine une ignorance ou un mépris qui , bien qu'il soit dans vos actes , n'est sans doute pas dans vos pensées.

Quoi ! Messieurs , arracher à trois , quatre , sept ou dix ans un enfant à la femme qui l'a nourri de son lait , au père qui l'a bercé avec ses

fils , aux frères , aux sœurs avec lesquels il a grandi , au village qu'il a habité depuis sa naissance , au pasteur qui lui a donné les enseigneraens de la religion , à l'instituteur dont il a reçu les leçons dans l'école avec tous ses compagnons d'âge , aux habitudes de ses tiavaux , à toutes les affections enracinées de sa jeune âme , à la maison , au champ , au troupeau , au clocher , à la langue , au climat , à toutes ces corrélations instinctives de l'homme avec la nature entière, qui forment ce qu'on appelle le pays ; le jeter à cent ou deux cents lieues de là , dans un climat différent , dans une maison , dans une famille qui ne le connaissent pas, parmi des enfans avec lesquels il n'a ni souvenirs communs , ni affections innées, à un homme, à une femme qui ne sont plus son père, qui ne sont plus sa mère , qui le recevront avec répugnance et rudesse parce qu'il vient prendre la place encore chaude de l'enfant (pi'on leur a enlevé de même ! Quoi! n'est-ce pas une rigueur? une peine? un exil? une barbai le? Qu'est-ce donc ? Ah! dtinandez-le à votre propie

SUR LES ENFANS IROUYÉS. 3C9 cœur inlimement iritcrrogé , demandcz-Ie à ces convois presque funèbres de ces enfans expatriés que nous rencontrons par longues liles sur nos routes , le front pâli , les yeux mouillés , les visages mornes, et qui semblent interroger lespassans du regard et demander à quel suj)plice on les mène? Demandez-le , j'ai été vingt fois témoin moi-même de ces lamentables exécutions ; demandez-le à ces enfans que votre gendarmerie vient enlever de force à celle qui a été jusque là sa mère, et qui se cramponne à la porte de la chaumière dont on vient l'arracher pour jamais? Demandez-le à ces pauvres mères indigentes qui coiuenl de chez elles chez le maire , de chez le maire à la préfecture pour faire révoquer l'ordre inflexible , qui , ne pouvant se décider à le voir partir , prennent l'engagement de le nourrir gratuitement , qui le livrent quelquefois au conducteur du convoi , puis se repentent , courent à pied jusqu'à vingt ou trente lieues après lui, pour le redemander et le rapporter dans leurs bras ? deniandez-le aux malédictions unanimes qui s'é-

lèvent contre une administration sans entrailles , aux violences , au désespoir , et , chose horrible, mais vraie , mais nécessaire à dire , aux suicides précoces d'enfans déplacés qui , dans mon département même , ne pouvant supporter l'angoisse de ces séparations, se sont précipités dans le puits de la maison ou dans l'étang du village ? Non , ces impitoyables économistes ne sauront jamais quelle masse de désespoir et de colère leur mesure a soulevée dans le cœur du peuple et dans l'ame de ces malheureux enfans; ils en rient; ils nous accusent de sentimentalisme et d'exagération. Ces hommes du peuple n'ont pas, disent-ils , cette sensibilité que vous leur prêtez ; un enfant n'est pour eux qu'un mandat à toucher touî les trimestres, qu'une tète de plus dans le bétail. Misérables subterfuges d'une théorie dédaigneuse qui calomnie la nature dans les classes pauvres pour n'avoir pas à se juger elle-même! Plus près que nous de la nature , ces âmes siujples la sentent mieux que nous , parce qu'elles ne sentent qu'elle. Superbes calomniateurs de la

SUR LES E^'FA^S TROLVÉS. Jyt classe indigente , essayez donc d'arracher sou chien au pauvre, vous ne le pourriez pas, vous auriez autant d'insurrections que de villages. Eh quoi! le cœur du misérable se soulèvera si vous lui arrachez son chien , et vous pense/, qu'il ne se soulève pas quand vous venez lui arracher l'enfant que sa femme a nourri , qui a mangé son pain , dormi dans son lit , grandi avec ses enfans ? Ah ! si ce Sont des ni'xm's comme vous le dites , que vous prétendez refaire ainsi , ce sont des mœurs , oui , mais des mœurs administratives , mais des mœurs féroces que vous semez parmi le peuple , et que vous retrouverez un jour sous vos pas pour votre malheur et pour notre honte !

Voilà pour le présent : quant à l'avenir que la mesure des déplacemens prépare aux enfans abandonnés, jugoz-le vous-même. Où est l'avenir d'un homme ? dans son passé , dans sa nature , dans son ame , dans ses senlimens , dans ses habitudes contractées. Où est la garantie de cet avenir ? dans l'esprit de famille , de patrie , de

sociabilité qui est comme Tatmosphère morale de rindividu. Eh bien! que faites -vous parle déplacement et l'échange forcé des enfans trouvés ? Tous endurcissez Tame de l'enfant que vous promenez d'une famille à l'autre pour lui apprendre bien qu'il n'eu avait aucune. Tous lui arrachez du cœur cette douce illusion de maternité que nos sages institutions faisaient naître en lui. Vous le dégradez à ses propres yeux , vous ravalez sa nature en lui montrant qu'il n'est pour vous qu'un rebut de l'humanité à qui on ne tient compte ni de ses affeclious ni de ses larmes , qu'on déporte d'un sol à un autre comme un vil bétail , que dis-je , qui n'a pas même la condition des brutes, cai- il n'appartient à personne ! Vous lui enseignez à ne s'attacher à rien , à ne rien aimer ; vous lui faites un calus sur chaque sentiment déchiré en lui. Vous eu faites un je ne sais quoi d'humain , sans aucune des conditions de l'humanité , dont tous les liens i[u'il formera sont rompus d'avance, f|ui doit errer de porte en porte , de foyer en fuvtr, sans prendre racine nulle part, que per-

sonne n'élèvera parce que personne n'ain-a espoir, droit , responsabilité sur son avenir , et qui , ne prenant des classes inférieures où vous le ballottez que leur ignorance et leurs vices, ira grossir promptement cette plèbe flottante et impure de vos grandes villes , traîner sa vie dans le vagabondage , dans les maisons de correction, et peutêtre la finir dans vos bagnes. Et vous appelez cela un système ! et vous appelez cela de l'économie! Oui, quelques centimes disparaîtront sous une forme de vos budgets départementaux ; mais ils y reparaîtront grossis sous mille autres formes. Vous paierez en vices , vous paierez en gendarmes , vous paierez en polices , vous paierez en prisons , vous paierez en bagnes , en dépopulation et en crimes , sept fois plus que ce que vous ne voulez pas payer en tutelle et en providence. Apprenez qu'un seul crime , qu'un seul vice , qu'un seid désordre ruine plus une société que mille actes de bienfaisance.

Eh bien ! Messieurs , voilà les faits ; je rougis (1<' les dévoiler , mais il le faut ; car faire éclater

de pareils scandales devant une nation intelligente et généreuse, c'est les rendre impossibles.

Voyons, maintenant, sur quelles théories on les appuie. D'abord, disent-ils, c'est économique, c'est de l'argent de moins , comme si l'humanité devait se soumettre au chiffre et non pas le chiffre à l'hunianilé. Vous avez vu (jue c'était la plus illusoire des économies , que c'était immensément d'argent de plus , seulement de l'argent sali par le vice , ensanglanté par le crime , au lieu de l'argent purifié , sanctifié , fructifié par la miséricorde et la prévoyance sociales.

Que disent-ils encore? Qu'ils réduisent ainsi de deux manières le nombre des enfans trouvés ou abandonnés. Et comment ? D'abord, selon eux, en empêchant l'exposition des enfans légitunes par des pères et mères en état de les nourrir et qui les jettent par paresse ou par caprice à la charge de l'État dans les hospices ; ensuite , en épouvantant d'avance les mères illégitimes qui se corrigeront du \ ice , ou ({ui surmonteront la force des passions illicites parce qu'elles ne pourront

plus en cadier ou en déposer le malheureux finit. Quant à l'exposition des enfans légitimes, il est \rai (pie quelques abus se sont glissés dans l'œuvre de charité que les hospices sont chargés d'administrer. Mais, malgré les statistiques menteuses et les assertions complaisantes , ces abus se réduisent à bien peu de chose , à trois ou quatre pour cent sur le nombre des trente-deux mille enfans trouvés. J'avais cru d'abord sur parole à ces innombrables expositions d'enfans légitimes si authentiquement énuniérées par les partisans de l'économie à tous prix. Mais ayant plus mûrement réfléchi sur cette incroyable aberr.itiou des sentimens naturels et des sentimens domestiques, qui , dans un état de société régulier , forcerait vingt mille pères et mères à s'iiuir pour jeter ensuite effrontément les fruits du mariage sur le pavé de vos rues , je me suis demandé si cela était vraisemblable , et puis , enfin , si cela était vrai? J'ai recherché les faits de ce genre dans deux départemens les plus abondans en enfans exposés, et après l'examen le jdus minutieux,

après les témoignages recueillis des maires , des curés , des conseillers d'hospices , des voisins , il m'a été impossible de constater un seul cas d'exposition de ce genre.

J'en ai conclu qu'ils devaient être infiniment rares. Cela se dit, cela s'écrit, cela se voit peu. Et certes votre administration est assez vigilante pour découvrir et proclamer le désordre s'il existait. Je lui en ai porté le défi, je le lui porte encore. Qu'elle fasse le recensement authentique de ces innombrables expositions d'enfants nés dans le mariage, qu'elle en constate seulement cinq sur cent dans la moyenne des départemens. Je ne lui reconnaîtrai pas le droit de sévir sur les trente mille enfans et les deux cent mille familles qui les reçoivent, mais je lui reconnaîtrai le droit de prendre quelques mesures de surveillance et de pénalité contre les coupables. Mais cela n'est pas, parce que cela ne peut pas être. En effet, Messieurs, demandez-vous d'abord combien de fois se rencontrera, entre le père et la mère, ce concert contre nature d'abandon d'un enfant

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 377 qu'ils auront eu d'une union légale, religieuse, patente. Demandez-vous ensuite comment, sous l'empire d'une législation de l'état civil parfaite et sous la surveillance quotidienne de la loi et des mœurs, une mère aura pu porter neuf mois son enfant aux yeux de ses parens, de ses voisins, de son village ; comment elle aura mis cet enfant au jour ; comment elle l'aura fait enregistrer à la municipalité ou omis de le faire sans notoriété ; comment elle l'aura fait baptiser à l'église ; comment elle lui aura donné un parrain, une marraine parmi ses proches ; comment elle l'aura nourri elle-même quelques jours ou fait nourrir dans son voisinage, puis relire furtivement, puis déposé, fait disparaître, sans ([ue de tant d'actes impossibles à cacher ou à justifier, il résulte une trace, un témoignage, un soupçon de l'existence et de la disparition de cet enfant de la maison paternelle ; sans que le maire, le curé, la sagefemme, le parrain, la marraine, le parent, l'ami, le voisin, lui demandent jamais compte de cet enfant, porté aux yeux de tous, né au su de tous,

3:8 SUR LES ENFANS TROUVES, enregistré, baptisé, nourri au vu de tous. De deux choses l'une : ou la mère mentira et dira : mon fils est mort, et les actes de l'état civil seront là pour lui donner un démenti ; ou bien elle avouera son exposition simulée, et alors elle se couvrirait elle-même de confusion devant toutes les mères. Et remarquez que si cela pouvait avoir lieu plus facilement, ce serait sans doute dans les villes où la surveillance mutuelle est plus dépaysée. Et bien ! ici, la prétendue statistique répond pour moi. Elle n'accuse presque aucun cas d'exposition d'enfans légitimes dans les villes.

Que reste-t-il donc de cette excuse menteuse du système des déplacemens .^ Rien, ou presque rien. Et quand cela serait plus fréquent , quand dans une société qui n'a ni les assistances antiques de l'Église ou de la féodalité, ni les assistances mutuelles d'une démocratie qui s'isole dans son égoisme, ni les assistances municipales de la taxe des pauvres, comme en Angleterre ; dans une société où le prolétaire sans travail n*a de providence que dans le ciel, où un surcroît d'enfans à

élever, des vieillards infirmes à nourrir peuvent dépasser ses forces par ses nécessités ; quand dans une société pareille, l'État recueillerait et nourrirait du pain public cpielcpies milliers de ces enfans dont l'aumône est le seul patrimoine, ferait-il autre chose que le plus rigoureux et le plus sacré de ses devoirs ! Oh ! tant que la démocratie ne prendra pas d'ame dans le christianisme qui l'a enfantée, tant que la société n'aura pas d'entrailles pour elle-même, qui en aura pour elle? qui la respectera? qui la défendra, si elle s'avilit, si elle s'insulte elle-même par sa mesquine et dure insensibilité ?

Mais j'entends d'ici la réponse des économistes. La preuve, nous disent-ils, que beaucoup d'enfans légilimes sont exposés, c'est l'effet produit partout par la fermeture des tours et par les déplacemens. Au moment des échanges, une foule d'enfans sont retirés des hospices, nos budgets sont dégrevés, nos hospices vont être déserts. Comptez ; voilà près de la moitié des enfans dont nous sommes soulagés. On nous les a repris, Ap-

38o SUR LES ENFANS TROUVES, paremment que ceux qui les retirent sont des pères et des mères légitimes ou du moins des pères et mères dans le cas de les nourrir et de les élever. Eh ! bien, non ; il faut le dire, il faut le dire à la honte de votre dureté sociale ! Ce ne sont pas des pères et mères qui retirent ces malheureux enfans au moment où vous menacez de les exporter. Savez-vous qui c'est ? je vais vous le dire parce que je Tai vu, parce que je l'ai compté, parce que mon cœur s'en soulève encore tous les jours d'indignation contre vous, de pitié et d'admiration pour le peuple de nos campagnes. Non, ce ne sont pas des pères et mères légitimes ; ce sont d'abord quelques pauvres ouvrières, qjielques filles séduites qui, placées entre le désespoir de perdre à jamais leur enfant de vue et la honte, préfèrent la honte et retirent l'enfant sans savoir comment elles pourront l'élever : enfans que vous verrez augmenter un jour le nombre de vos prolétaires flottans, et agiter vos villes au lieu de féconder vos campagnes. Ce sont, ensuite, quelques personne? rliriritnbles qui, lémnins dn ilé-

chirenient de cœur des nourrices, à qui on va enlever leur nourrisson et la pension de l'hospice, leur disent : Gardez l'enfant et nous paierons les mois. Ce sont, enfin, ce sont en nombre immense, les familles indigentes elles-mêmes qui, ne pouvant se résoudre à se séparer des enfans qu'elles ont nourris, se décident à les garder sans salaire ! C'est-à-dire que cette aumône sacrée de l'État que la propriété devait faire, ce sont les pauvres laboureurs, ce sont les indigeus qui la font pour vous ! Est-ce là répondre au sophisme qui les calomnie pour s'excuser ? Oui, j'en suis témoin tous les jours, ce sont les pères et mères nourriciers qui, placés entre la perte du salaire, et la perte de l'enfant, résistent d'abord quelques jours, feignant de vouloir livrer l'enfant à l'administration ; puis, quand vient le moment de la séparation, sentent leur cœur faillir et le rapportent en pleurant, à la maison, partager le pain de la pauvre famille. Quel exemple ! et quelle leçon ! Eh bien ! voilà vos chiffres expliqués ! Voilà les chiffres dont \oiis triomphez ! C'est le chiffre des vertus de ce

pauvre peuple qui a plus d'ame que vous î C'est le cliiffre de votre avarice et de votre dureté de cœur !

Quant à ce qui concerne les véritables eufans illégitimes, à ceux dont la naissance doit rester un mystère, que faites-vous ? à quoi exposez-vous le cœur humain en fermant ces asiles secrets , une des plus saintes inventions de la miséricorde et de la pudeur publiques ? Dans quelle inexorable angoisse ne jetez-vous pas la jeune mère séduite, la femme coupable, qui porte le fruit de sa faiblesse ou le témoin de son infidélité. Son enfant vient au monde ; si la faute éclate, elle est perdue devant sa famille, devant ses maîtres, devant ses voisins ; le monde , les mœurs , la société , la religion la réprouvent ; une vengeance terrible la menace peut-être ; il faut qu'elle périsse , ou que le témoignage vivant de son déshonneur disparaisse. Voilà l'horrible alternative où vous placez cette femme dans la solitude, dans la nuit, dans le délire de la fièvre, et vous osez dire que l'iafauticide n'augmentera pas. Il

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 383 n'augmente pas ? qu'en savez-vous ? Est-il un crime plus facile à cacher ? Il n'augmente pas ? mais Texposilion sur vos pavés, dans vos égouts, dans les lieux solitaires , assimilée par la loi à l'infanticide, osez-vous répondre, en présence de tant de faits si multipliés et si récens, qu'elle n'augmente pas ? L'infanticide ne s'accroît pas ! et moi je vous réponds qu'il s'accroît partout, sous une forme ou sous une autre; qu'il s'accroîtra monstrueusement dans vos villes et dans vos campagnes ; et , pour l'affirmer, je n'ai pas besoin de le savoir, il me suffit de lire vos ordonnances et vos arrêtés. Il est impossible que la cause ne produise pas ses effets, et n'avez-vous pas fréquemment, tous les jours, ces spectacles sous les yeux ? N'avez-vous pas vu cette semaine encore de ces malheureux enlans déposés et morts sur les marches mêmes du palais de la Chambre des Députés, comme pour protester par des cadavres contre la barbarie de vos lois!

Hàlez-vous, Messieurs, de ji^ler le cri d'alarme et de protester dans des pétitions unanimes, éner-

3S4 SUR LES E:!sFANS TROUVES.

giques, contre ces hideux sophismes d'uu système qui , si vous en laissez poser les conséquences par une administra lion imprévoyante , deviendrait bientôt un crime national et la honte de notre époque. Laissez-les dire , laissez-les écrire , laissezles compter, il n'y a jamais de bonnes raisons pour une immoralité ; et quelles raisons ? Prenez garde , V )us disait-on; si vous ouvriez des hospices pour les ivrognes n'augmenteriez-vous pas Tivrognf^rie ? De même en recevant les enfans trouvés dans vos hospices, ne donnerez-vous pas une prime au libertinage, à la passion, à la multiplication des naissances légitimes dans la classe qui ne peut pas nourrir ses enfans ?

Quoi ! ce sont des hommes sérieux, des hommes d'état, des hommes de science et de système qui ignorent ou qui méprisent assez l'humanité pensante et le cœur de l'homme pour vous jeter ces pitoyables prétextes ! Quoi ! le libertinage s'arrêtera par cette considération qui n'appartient qu'à la vertu, que le sort des êtres qu'il aurait créés pourrait bien ne pas être assuré par la bienfai-

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 385 sance sociale ! Quoi ! dans une passion plus forte que la mort, selon les expressions de l'Écriture, et qui n'est rien si elle n'est pas le délire et l'ivresse de la raison, les hommes que les dangers les plus imminens ne vaincraient pas, conserveront assez de sang-froid et assez d'empire sur euxmêmes pour lire vos arrêtés, pour examiner, calculer, peser quelles sont les chances éventuelles que la suppression des tours et des hospices laisse aux fruits de leur faute ! Quoi ! ces jeunes filles, ces jeunes hommes qui s'unissent à la face du ciel et de la terre par un légitime mariage avec l'espoir et le désir d'avoir et d'élever des enfans, ne se marient que dans l'intention convenue, préméditée entre eux de jeter leurs enfans dans vos hôpitaux! En vérité il n'y aurait pas de réponse sérieuse à de semblables suppositions, si le sophisme ne se convertissait pas en législation meurtrière ; mais le rire est étouffé par l'indignation. Eh oni, sans doute, si vous créez des hospices pour les ivrognes, vous augmenterez l'ivrognerie; si vous créez dos hospices pour les paresseux, vous

augmenterez la paresse et la mendicité. Mais les ivrognes sont coupables, mais les mendians valides sont coupables ; la prime que vous leur donneriez serait une prime à leurs vices. De quoi sont coupables ces malheureuses créatures qui tombent des bras de leur mère dans les vôtres, ces milliers d'onfans qui naissent sans avoir le droit de naître, et à qui vous imputeriez à crime la faiblesse, la faute de leurs mères et le malheur de leur naissance !

Mais les vagabonds, les ivrognes, les mendians, vous les punissez, sans doute, vous devriez les punir davantage encore ; votre législation est faite contre le crime, elle n'est pas faite encore contre les vices : mais vous les punissez proportionnellement à leur délit, mais vous ne les punissez pas de mort. Et ici, c'est de mort que vous punissez, qui? non pas les coupables, mais les plus innocentes de toutes les créatures, ces milliers d'enfans qui viennent vous demander la vie ! Ah ! quand des législations troublent ainsi vos entrailles et excitent en vous de tels remords, quand

la nature se soulève et murmure ainsi contre la loi, quand votre main frémit d'exicuter ce que votre logique sans ame a décrété, défiez-vous de la loi, arrêtez-vous, soyez surs que l'on vous trompe, la nature et les bonnes lois ne sont jamais en contradiction, et, du moment que l'une condamne, soyez certains que l'autre a menti.

Je m'arrête. Prenons garde à la voie où nous entrons. Quel chemin les doctrines matérialistes de l'économisme anglais font faire à notre démocratie étroite depuis quelques années ! Nous voulons organiser la fraternité sociale , et nous oublions le christianisme qui l'avait rendue pratique dans nos mœurs et dans ses œuvres avant que la révolution de 89 eût essayé de l'organiser dans nos lois. Nous voulons fortifier la propriété , cette base de la famille ; et nous ferions de la propriété une tyrannie exclusive et cruelle qui , se resserrant toujours de plus en plus en ellemême , se forait d'elle-même son propre dieu , et condamnerait à la mort, à l'abandon, au vagabondage , des classes entières de la société :

ueuf cent mille cnfans trouvés actuellement xivans dans son sein ; qui , fondant tout sur l'économie , finirait par n'avoir plus des gouvernemens humains , des associations humaines , mais des associations et des gouvernans de contribuables , où l'ai-gent ne serait plus seulement le signe de la richesse , mais le signe de la morale , du juste , de l'honnête ? Ce n'est pas ainsi qu'on prévient les révolutions , c'est ainsi qu'on les prépare ! Je ne suis point un enthousiaste fanatique de la révolution française ; trop de sang l'a souillée , et le temps n'a pas fait encore le triage du crime et de la vertu. Mais s'il est possible de distinguer un principe dominant et , peur ainsi diie , l'ame de ce grand mouvement social , à coup sûr c'est le principe chrétieu , c'est le principe de l'assistance mutuelle , de la fraternité humaine , de la charité légale. On le voit sortir , jaillir , à chaque loi de l'Assemblée constituante , et briller même au milieu de tant de ténèbres , dans les orages de la Convention.

Alors , certes , un législateur qui eût proposé

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 389 d'exporter trente-trois mille enfans par an , de déchirer les affections nées dans deux cent mille familles , de murer les tours , de fermer les hospices , eût été écrasé sous l'indignation de ses collègues et sous les malédictions du peuple. Alors on faisait des lois politiques barbares et des lois sociales douces et humaines , pourquoi ? parce que si on n'écoutait que la voix des passions contre ses ennemis politiques , celle de la nature n'était pas encore étouffée sous la logique des intérêts et sous la sordidité des systèmes. Alors on multipliait les asiles , les hospices , on donnait la tutelle des enfans abandonnés à la patrie , on faisait adopter les orphelins par l'État. On faisait ce que saint Vincent de Paule avait fait. On faisait ce que vous défaites aujourd'hui ! Est-ce le christianisme qui avait tort? Est-ce nous qui avons raison ? Les faits vous répondent : le système de charité a quelques abus , ils se résolvent en un peu d'argent de trop peut-être , employé à élever une génération saine et forte pour vos campagnes. Le système des économistes aboutit à

quelques abus aussi : c'est la dépravation et l'infanticide. Choisissez. Quoi que vous fassiez , il y aura toujours , dans les organisations humaines , une lacune immense que la bienfaisance seule pourra comiîler. Je ne vous dirai pas : faites comme la Convention ; mais je vous dirai : faites comme l'Évangile , remerciez Dieu de ce qu'il laisse à la société quelque aumône splendide à faire , quelque œuvre sainte de charité légale à accomplir. Elle sentira ainsi qu'elle est de Dieu , et que quelque chose de divin travaille en elle et l'élève au-dessus de ces vils intérêts du temps et de la matière où l'on voudrait en vain la ravaler. Ne renvoyez pas dans le vice ou dans la mort ces enfans que la honte ou la misère vous jettent, l'ne société qui ne saurait que faire de l'homme, une société qui ne regai-derait pas l'homme comme le plus précieux de ses capitaux, une société qui recevrait l'homme à son entrée dans la vie comme un fléau et non comme im don, une société qui ne saurait défendre la propriété qu'aux dépens de la morale et de la nature , une

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 3yr telle société serait jugée. Il faudrait en détourner les yeux !

Je conjure l'Assemblée de protester contre les mesures adoptées par l'administration des départemens , et d'adresser des pétitions aux Chambres pour une révision de la loi sur les enfans trouvés, conformément au principe du décret de 1 8x i .

COINTKE- ENQUÊTE

Ii£i$ DJVFAIV^ TROrV£^

La quesllon des enfans trouvés , du mode de leur réception dans les hospices, et de l'éducation que la société leur prépare par de bons ou de mauvais systèmes , n'inipli(jue rien moins que le

(i) La question des eiifaiis trouves devant se jnéseiiter i\ la Clinmbre des dépntés , dans la session de 1839, M. de Lamarlinc, afin d'éclairer ses collègues, s'était livré à une coDlrecnqucte dont je résultat a clé mis sous les jeux de

sort physique et moral de trente-quatre mille individus par an , et la condition d'environ un million d'hommes actuellement vivant dans notre population. C'est dire assez que de toutes les questions d'économie et de morale dont notre civilisation est pleine , celle-ci est la plus vaste comme la plus sainte.

On a voulu la résoudre avant de l'avoir sondée.

La réception et l'éducation des enfans trouvés étaient réglées par un décret de i8i i , où la législation impériale , avec le hon sens du génie , avait combiné admirablement l'esprit administi-atif du dix-neuvième siècle avec l'esprit de rehgion et de charité des institutions calhohques. Saint Vincent de Paule et Napoléon s'étaient entendus à travers les siècles pour constituer un état de choses où , sauf quelques abus faciles à réprimer, l'enfant sans père était adopté en masse par l'État,

la Chambre. ISous avons cru devoir donner ici Vlntrotluclion qui précède les réponses officielles de 4? commissions administratives des hospices de France à la circulaire de M. de Lamartine.

SUR LES ENfANS TROUVÉS. 395 et retrouvait individuellement une famille adoptive dans celle de la nourrice à qui on le donnait pour toujours. Cette législation avait pourvu aux trois grandes nécessités de la question des eufans trouvés : le secret dans le mode de réception , pour prévenir les tentations au crime; les facilités pour le dépôt des enfans , pour prévenir la mortalité en masse; enfin l'esprit et le senliment de famille donné et conservé aux enfans, pour prévenir en eux, plus tard, la dureté de cœur, l'immoralilé, le vagabondage et le crime. Des mains imprévoyantes ont dérangé tout cela au nom d'une économie toute matérielle et ruineuse dans ses résultats. Un désordre immense s'est produit; un désordre plus déplorable se prépare. Une clameur générale s'est élevée ; elle a retenti dans la presque unanimité de la presse et jusqu'à la tribune. Le gouvernement, entraîné dans une voie dangereuse par des préfets bien intentionnés , mais préoccupés du point de vue économique , encouragé dans cette marche par les votes des conseils -généraux incompélens et non encore

Sgô CONTRE-ENQUÊTE

suffisamment éclairés, a persisté dans l'approbation de ces mesures. L'opinion publique , de jour en jour mieux informée, l'a forcé enfin, en i838, à promettre une enquête. Cette enquête, le dernier ministre de l'intérieur a chargé les conseils de département de la faire. Mais , nous l'avons dit , si les conseils de départemens sont compétens en matière de finances et d'administration locale , sont-ils compétens en matière de législation générale et de morale publique ? La France peut-elle remettre à tel ou tel conseil-général d'un de ses départemens le droit de statuer d'une manière absolue et souveraine sur le sort, sur la vie, sur les conditions sociales de trente-quatre mille de ses citoyens ? Évidemment non ! C'est là une question législative s'il en fut jamais. La France ne confie qu'à elle-même le soin de sa sécurité, de sa moralité et de son honneur. Il y a plus, les conseilsgénéraux de département n'ont ni les lumières, ni l'expérience , ni les documens qui pourraient les rendre aptes à prononcer sur de pareils problèmes. Talens , inlelligence , intentions, ils ont

SUR LES ENFANS TROUVtlS. 897 tout cela ; mais les faits leur manquent. Eh bien ! par qui les faits leur sont-ils présentés , et comment sont-ils constatés ? Les faits leur sont présentés , dans un rapport en quelques lignes , par les préfets. Or, les préfets sont les auteurs de la mesure qu'ils appellent les conseils-généraux à juger. Où veut-on que se trouvent les élémens de conviction ? Voici comment les choses se passent : Un préfet écoute les plaintes du conseil sur l'énormité de la dépense des enfans trouvés. L'année suivante, il fait fermer les tours et ordonne les déplacemens. Il revient au conseil , et dit : La mesure est admirable , car nous avons deux ou trois cents enfans de moins à la charge de notre budget. Quelques membres du conseil prennent la parole au milieu des murmures d'impatience , et témoignent quelque anxiété sur le sort de ces malheureux enfans. Tranquillisez-vous, leur répond-on : ce sont presque tous des enfans légitimes qui ont été retirés par leurs parens ; nous les restituons à leur famille, nous rendons à leurs mères les joies de la mater/i'tc , selon l'ex-

pression officielle. Le budget esl dégrevé, la morale et la nature sont satisfaites ; qu'avez-vous à dire ?

Rien , si ce n'est que tout cela est fiction , et qu'une enquête faite ainsi est une véritable dérision, où le ministre de Tintérieur et ses quatrevingt-sept échos dans les départemens faisaient à fois la demande et la réponse. Si la chambre se contentait de semblables investigations , c'est qu'elle voudrait être trompée , et elle le serait ; et la France se réveillerait dans dix ans avec une législation barbare , avec ses mœurs publiques viciées et trois ou quatre cent mille vagabonds infectant la société de leurs vices et de leurs crimes.

Il fallait une enquête sérieuse. Nous avons essayé de la faire. Le pays nous a aidé.

Il y a en France une seule administration qui, investie depuis trente ans de la tutelle des enfans trouvés , en communication constante et quotidienne avec les dépositaires, les enfans, les noiirrices , surveillant par devoir et par charité

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 899 les différentes phases de l'existence de ces enfans, leurs rapports avec les familles qui les élèvent et les adoptent, possédant tous les chiffres et toutes les raisons des chiffres , pouvait éclairer complètement la question. C'était l'enquête personnifiée et permanente. C'étaient les commissions administratives des hospices. On s'était bien gardé de les consulter ; car elles font de la charité gratuite, de la morale , de la vertu , de la religion , de la civilisation en action , mais elles ne font pas le budget.

C'est à ces corps compétens, c'est à ces hommes expérimentés que nous nous sommes adressé dans la circulaire suivante. Nous leur avons adressé les questions de fait et les questions de droit auxquelles seuls ils avaient les réponses.

A Messieurs les membres Je la commission administrative des hospices de...

« Messieurs ,

« L'opinion et le sentiment publics ont été vive-

ment émus par deux mesures récentes , adoptées dans quelques départemens à l'égard des eufans trouvés. Je veux parler de la sujjpression des tours et du déplacement des enfans. L'économiste hésite, les conseils-généraux ajournent ou reculent, l'humanité réclame, les chamhres réfléchissent.

<i Les partisans de ces mesures disent : « Les moyens d'exposition sont des primes à l'exposition et à l'immoralité. Réduisez les tours, vous aurez corrigé les mœurs.

(i A l'égard des déplacemens, ils disent ; <c Ces déplacemens préviennent aussi un grand nombre d'expositions d'enfans légitimes, abusivement confiés à la charité aveugle et ruineuse de l'État. Les pères et mères de ces enfans légitimes, étant certains de ne plus pouvoir les retrouver, cesseront de les exposer. On apporte en preuve de cette assertion le chiffre énorme d'enfans abandonnés , de un à douze ans , qui ont été retirés par la menace des déplacemens et repris par de prétendus pères et mères légitimes.

« Nous disons , nous, et nous nous appuyons sur les chiffres mêmes de nos adversaires ;

« Qu'il estmalériellement faux cpie cet accroissement apparent du nombre des cnfans abandonnés soit dû à l'exposition d'enfans légitimes par leurs pères et mères ; que ce phénomène , infiniment rare dans l'état de nos mœurs et presque impossible dans l'état de notre législation sur les naissances, peut sans doute se supposer quelquefois exceptionnellement, mais qu'en tout cas, et en élevant le chiffre de ces expositions abusives aussi haut que le portent les statistiques très-arbitraires de quelques départemens, ces expositions nottent à peine entre quatre et sept pour cent. Insignifiante économie pour motiver une si grande perturbation des affections formées et des systèmes établis !

<' Nous disons que le déplacement diminue le nombre des cnfans abandonnés , non en les faisant retirer par des pères et mères légitimes, mais en les faisant garder sans salaire dans les familles indigentes où ils sont en nourrice, c'est-à-dire

"en rejetant le fardeau de celle grande aumône publique sur la partie la plus pauvre de la popu-

lation.

,. Nous disons que les déplacemens, en arraohan'l du sein de ces pauvres familles qui les avaient déanilivement adoptés , ces enfans devenus membres de ces familles , décliirent scandaleusement et déplorablement ces sentimens mutuelsqueletemps, la cohabitation et l habitude

avaient fait naître au profit de ces orphelms.

„ Nous disons que les déplacemens, en élevant ces milliers d'enfans aux mœurs rurales et aux travaux des champs, les rejettent forcement dans les villes, à la charge des mères illégitimes, trop affectionnéespour lesperdre, ^ropPa-.es et souvent trop démoralisées pour les élever, et qu s vont bientôt accroître de quinze à vmgt nulle vies par an cette population de prolétaires sans ,acineetsanssarantie, où se recrutent le vaga-

boudage et le crime.

«Nous disons que Vagriculture manquant de bras, et étant celle de nos industries qui provo-

SUR LES ENFANS TROUVÉS. 4o3 que malheureusement le moins aujourd'hui l'ambition des classes ouvrières, il était trop heureux qu'un système d'adoption habituel, quoique libre, recrutât tous les ans de vingt mille travailleurs notre population agricole, la plus pure et la plus morale de toutes.

« Nous disons que l'économie produite par les déplacemens n'est que fictive et provisoire pour l'État , attendu qu'elle n'opère le retirement des cnfans que les premières fois qu'on la pratique , et que, quand il est passé en loi , les nourrices, sachant d'avance qu'elles ne doivent pas s'attacher définitivement à l'enfant , deviennent purement mercenaires, et, auUeude garder l'orphelin quand on veut le déplacer, le remettent à la première demande.

« Enfin nous disons que les déplacemens, dans les départemens où ils ont eu lieu et où ils ont été étudiés dans leurs effets, ont accru la mortalité des enfans d'ans une proportion telle, qu'elle varie de 25 à 33 pour loo ; en sorte qu'indépendamment de la violation de tous les sentiniens et

4o4 CONTRE-ENQUETE

de tous les droits acquis, indépendamment de ce déchirement périodique des affections conçues , indépendamment de ce tort fait à la population agricole que la charité de l'Etat recrutait ainsi aux dépens d'un vice , indépendamment de ce péril certain qu'il y a pour la société à rejeter tant d'existences flottantes dans la lie de ses grandes villes, on peut affirmer avec une douloureuse évidence que chaque piétendue économie d'un enfant de moins à la charge de l'État se résout en une mort ou en une dépravation de plus à la charge de ce déploralîle système.

Il Tel était l'état de cette controverse, lorsque la presse, les sociétés de charité ou d'économie publique, les conseils-généraux et enfin les tribunes des deux chambres s'en sont emparés. Après une discussion parlementaire qui a montré au pays combien l'opinion des législateurs mieux informés commençait à revenir de cette approbation unanime qui avait, dans le principe, accueilli ces mesures , M. le ministre de l'intérieur a pris l'engagement d'éclairer les chaml}res par une en-

SUR LES ENFANS TROUVES. /io5 quèle slalislique et morale sur cette queslion. Celle enquête, Messieurs, serait nécessairement incomplète si elle n'était faite que par ceux qui ont pris l'inilialive des déplacemens. Ceux qui la coniballenl doivent la taire aussi , car la statistique n'est qu'une logique en chilïres. PernieUezluoi de poser les principales questions auxquelles nous désirons que vous vouliez bien répondre eu laits. »

l'"* SÉRIE DE QUESTIONS, ^LES TOURS.

1° Les tours ont-ils été supprimés , réduits ou déplacés dans votre arrondissement;*

2" Quel effet a produit celle suppression sur le nond)re des expositions ou sur le nombre des infanticides?

?}" Les expositions dans les tours conservés des hospices voisins de votre arrondissement ne sontelles pas devenues plus nond)reuses?

40 Les expositions dans les lieux solitaires, aux portes des tenq)les ou des maisons , ne se sonlelles pas multipliées:*

5" Sur le nombre des enfans ramassés sur la voie publique , combien ont été trouvés morts ?

4o6 CONTRE-ENQUETE

combien mourans ? combien ont survécu trois mois à ce mode d'exposition?

6° Y a-t-il eu amélioration des mœurs publiques par suite des difficultés d'exposition ?

a™* SÉRIE DE QUESTIONS, LES DÉPLACEME^S.

lo Les déplacemens d'enfans ont-ils eu lieu dans votre arrondissement? combien de fois? à quelles époques ? à quel âge ?

2° De combien le nombre des enfans à la charge de l'État en a-t-il été réduit ?

3° Qui a retiré ces enfans ? Sont-ce des pères et mères légitimes ? des mères non mariées ? ou des nourrices qui les ont girdés sans salaii'e ?

\° Combien d'enfans ont été retirés par chacune de ces trois catégories de personnes ?

5^ Combien (X enfans légitimes , abusivement exposes, avez-vous pu aiuhentiqnernent constater dans le nombre des enfans retirés ?

6" Quelle était la situation réelle des parens de ces enfans légitimes abusivement exposés ?

7° Combien de procès pour substitution de parts ont eu lieu dans votre arrondissement par suite de l'exposition et du retour dans la famille de ces enfans soi-disant légitimes?

8" Combien les maires, les curés ou la clameur

publique ont-ils signalé de disparitions d'enfans légitimes dans leur commune ?

9° Comment sont élevés , par les mères non mariées, dans vos villes, les enfans que le déplacement les a forcées de retirer ?

10" Quels ont été, dans vos localités, les principaux effets sur le sentiment public produits par la mesure des déplacemens ?

Il" Est-il vrai que ni les nourrices ni les enfans n'ont pas été sensiblement affectés de ces séparations?

120 Les nourrices ne sont-elles pas devenues plus rares, et n'est-on pas obligé de les accepter dans une classe de femmes qui ne présentent ni les mêmes conditions d'aisance et de moralité, ni les mêmes garanties pour la conservation des enfans ?

i3° Quelle a été la mortalité des enfans déplacés dans l'année qui a suivi le déplacement ?

14° Quelle a été la mortalité parmi ceux qui n'ont pas été soumis à la mesure ou qui ont été gardés par les familles où ils étaient en pension ?

i5° Quelle était, dans votre département, la mortalité moyenne des enfans trouvés dans les trois années qui ont précédé les déplacemens ou la suppression des tours , de tel âge à de tel âge?

4 o 8 CONTRE-ES-QUÊTE

et quelle a été celte moyenne, du même âge au même âge, depuis les déplacemens ?

1 6° S'il y a accroissement de mortalité, à quoi l'altribuez-vous ?

17° Quelle a été, en définitive, l'économie réelle, au troisième déplacement opéré dans l'arrondissement ?

18° Pensez-vous que les enfans retirés des campagues par la crainte du déplacement , et élevés dans les villes par des mères non mariées, présentent pour l'avenir autant de garanties à la société que ceux qui sont élevés dans les familles d'agriculteurs de vos campagnes ?

1 9° Quel est , relativement au nombre total des enfans trouvés de votre arrondissement pendant une période de vingt ans, le nombre des enfans trouvés qui se sont mariés et ont formé une famille dans les villages où ils avaient été nourris ?

20" Quelles seraient vos vues sur une répartition plus équitable et plus générale des charges affectées à chaque déparlement pour les enfans trouvés ?

« Personne , INIessieurs , ne peut mieux que vous répondre avec connaissance de cause à ces questions sommaires. Vos réponses sont les témoi-

gnages nécessaires pour instruire ce grand procès d'économie publique et d'humanité. Elles éclaireront les chambres dans la discussion que la session prochaine va ramener. Vous êtes les tuteurs de cette malheureuse partie de la population. Vos yeux sont ouverts sur tout ce qui peut améliorer ou détériorer leur condition physique et morale. Vous possédez, par situation et par devoir , tous les chiffres et tous les documens qui les concernent. La réduction du nombre des expositions serait un soulagement pour vous, puisqu'elle réduirait le nombre des infortunés objets de votre vigilance et les charges des établissemens que vous administrez. Vous êtes contribuables aussi vous-mêmes. Vous êtes donc à la fois éclairés , intéressés et impartiaux. A tous ces titres , votre opinion sera décisive sur la pensée publique et sur le vote de la législature. J'ose vous la demander individuellement cette opinion, non point en mon nom , qui n'a aucun droit à votre attention , mais au nom de ces neuf cent mille enfans sans famille , dont l'existence va

4 r o COjNTRE-ENQUÈTE .

être modifiée par suite des mesures imprévoyantes qu'on veut innover à leur égard ; au nom d'autant de pauvres familles, de pères et mères nourriciers de nos campagnes dont on va changer la condition, déchirer les affections, détériorer les habitudes d'adoption ; au nom enfin de tant d'hommes honorables , également intéressés à s'éclairer dans les deux opinions , puisque , animés des mêmes sentimens, ils ne sont divisés que par des faits à vérifier, et qu'ils veulent tous également que la charité pubUque ne soit pas convertie en abus et que l'humanité ne soit pas sacrifiée à l'économie.

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