‹ Mélanges poétiques et discoursChapitre 62 sur 65 · M. CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

M. CASIMIR DELAVIGNE

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Captif sous mes rideaux , dont la double barrière Enfermait avec moi la fièvre meurtrière , J'humectais vainement mes poumons irrités Des sirops onctueux par Cbarlard inventés ;

(i) El) it'poiise ;» l'i'pîlre qui so trouve pogp ?-r,

/,i4 A M. A. DE LAMAPaiXE,

Mon rhume s'obstinait , et ma bruyante haleine Par secousse , en sifflant , s'exhalait avec peine. Tes vers, qui m'ont sauvé, m'ont appris, un peu tard, Qu'Apollon , pour guérir , vaut son docte bâtard ; Et je crois, plein du dieu qu'en te lisant j'adore, Que l'oracle du Pinde est celui d'Épidaure.

Oui, tu m'as bien compris ; oui, cette hberté Qui séduit ma raison à sa mâle beauté , Que ma muse poursuit de son ardent hommage, Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image. Propice à l'innocent, redoutable au pervers, Est colle que Socrate invoque dans tes vers. Messène l'adorait au pied du mont Illiôme, Venise n'embrassa que sou sanglant fantôme ; Son are de l'Helvétie a chassé les Germains, Et la flèche de Tell éliucclle en ses mains.

Créé pour commander, Thomme naquit sans maître, Et, chef-d'œuvre imparfait du Dieu qui le fit naître, Avec l'instinct du bien vers le mal emporté, Pour choisir la vertu , reçut la liberté.

PAR M. CASIMIR DELA VIGNE. /,i5 La licence est en lui l'abus d'un droit sublime : La liberté gouverne, et la licence opprime. Elle seule, à nos yeux, de son front sans pudeur Sous un masque romain déguisa la laideur, Et de la liberté simulacre infidèle.

Lui ravit nos respects en se donnant pour elle. L'excès de la raison comme un autre est fatal, Et l'abus d'un grand bien le change en un grand mal . Pour détrôner l'abus, proscrirons-nous l'usage ? Mais quel bienfait si grand, ou quelle loi si sage, Hors la tendre amitié, quel sentimentsi beau, Dont l'abus dangereux n'ait pas fait un fléau ? Du soupçon à l'œil faux la prudence est suivie, Et l'émulation traîne après soi l'envie ! Pour la philosophie, un jour on m'a conté Que son front se gonfla d'avoir trop médité ; Son cerveau douloureux s'ouvrit, et le sophisme En sortit tout armé d'un double syllogisme ; Entre Euclide et Pascal , de l'excès du savoir Naît le doute effaré qui regarde sans voir ; La faiblesse pour mère a l'extrême indulgence, I Et l'extrême justice est presque la vengeance ;

4i6 A M. A. DE LAMARTINE,

En punissant la faute, elle insulte au malheur :

La torture, à sa voix, fit mentir la douleur.

Thémis moins rigoureuse est aujourd'hui plus juste ;

Mais on la trompe encore, et sa balance auguste

N'incline pas toujours du côté du bon droit ;

Son glaive tombe à faux et frappe en maladroit.

La chicane au teint jaune, aux doigts longs et difformes,

Entoure son palais du dédale des formes.

Et dans l'obscurité, les plaideurs aux abois

Sont par leurs défenseurs pillés au fond du bois.

J'ôte à ce parvenu la toge qui le pare,

Et je découvre un sot caché sous la simarre !

Que faire ? De Thémis briser les tribunaux ?

Mettre sa toque en cendre, et sa robe en lambeaux ?

Mais je vois un bandit, qui ne craint plus l'enquête,

A ma bourse, en plein jour, adresser sa requête;

Et deux plaideurs manceaux, de colère animés,

Eu champ clos pour leurs droits plaider à poings fermés.

Noble chevalerie, autrefois ta bannière De l'Orient pour nous rapporta la lumière : J'aime avec l'Ariosle à vanler tes exploits

PAR M. CASIMIR DELA VIGINE. 41- Dont la justice errante a devancé les lois ; A voir tes jeux guerriers, ton amoureux servage, Adoucir de nos mœurs l'aspérité sauvage. Mais dans leurs jeux parfois tes preux moins innoccns Ont, la lance en arrêt, détroussé les passans. Ont levé sur l'hymen des dîmes peu morales, Ef, possesseurs armés de leurs jeunes vassales, Opposant aux maris des remparts crénelés. Ont plus fait d'orphelins qu'ils n'en ont consolés. Eh bien, de nos romans bannirons-nous les féesi' Irons-nous , de l'histoire arrachant les trophées, Des excès féodaux d'un fougueux châtelain. Flétrir Clisson, RoFand, Bayard et Duguesclin ?

Le saint amom- des rois dans sa ferveur antique Des plus beaux dévoûmens fut la source héroïque. Mais cet amour outré mène au mépris des lois. Foule à pieds joints rhonneur,le bon sens et nos droi(s, Sous le joug du pouvoir se jette avec furie. Compte un homme pour tout, et pour rien la patrie. J'en conchis qu'en tous lieux, surtout chez les Français, L'incertaine raison marche entre deux excès,

Et courl , dès qu'un faux pas l'écarté de sa route ,

Du bonheur qu'on espère au malheur qu'on redoute ;

Ainsi qu'un clair rmsseau, captif entre ses bords,

Qui sans les inonder leur verse ses trésors,

Gonflé par un orage, en un torrent se change,

Et roule sur les fleurs les débris et la fange.

Si les lois, si les arts, le bon droit, le bon goût,

Si tout admet l'excès, si l'excès flétrit tout,

Ami, la liberté n'en est pas plus comphce

Qne toute autre vertu dont l'abus est un vice.

A son front virginal ma main u a pas ôté

Le bonnet phrygien qu'il n'a jamais porté.

Pourquoi donc, trop séduit d'une fausse apparence,

Nommer la Uberté quand tu peins la licence ?

Eh ' que répondrais-tu, si quelque noir censeur, Trompé par tes accords, et soui-d à leur douceur, Dans la vierge inmiortelle à qui tu rends hommage, Voulait voir cet esprit dimposture et de rage Qui, sur les bancs dorés d'un concile romain. Présida dans Constance un brandon à la mam ; De Jean Hus, en priant, signa l'arrêt barbare ,

PAR M. CASixMIR DELAVJGNE. 4iy Au Iront d'un Alexandre égara la liare ; Qui, le doigt sur la bouche, au fond du Louvre assii, Attisait les complots que soufflait Médicis, Et poussait Charles-TS euf, quand ses maius frénétiques Frappaient d'un plomb dévot des sujets héréliques ; Qui se signant le front, l'air contrit, l'cril fervent, Pour immoler Henri s'échappait d'un couvent ; Dont partout aujourd'hui la tortueuse audace Se mêle en habit court aux nouveaux fils d'Ignace ; Qui prêche sous le frac, rampe sous le surplis, Cache son embonpoint sous sa robe à longs plis, Malgré ses trois mentons, vante ses abstinences, Se glisse incognito de la chaire aux finances, Résigné, s'il le faut, à sauter du saint lieu Dans le fauteuil royal où s'assit Richelieu ? Mais non , ce fanatisme est l'aljus que je blâme ; Il n'a pas allumé ces traits de vive flamme Qui, pai l'aigle de Meaux à ta muse inspirés, Rrillent comme un reflet de ses foudres sacrés. Il n'a pas modulé ces sons dont l'harmonie Seuible un écho pieux des concerts d'Athalic. Non, non, ce n'est pas lui que la lyre a chanté ;

C'est la religion, sœur de la liberté ! Un flambeau dans les mains, les ailes étendues , Des bras du roi des cieux toutes deiLv descendues, Chez les rois de la terre ont voidu s'exiler Pour affranchir l'esclave ou pour le consoler. Toutes deux ont ensemble erré parmi les tombes, Toutes deux, s' élançant du fond des catacombes, Sous un même drapeau mai'chaient d'un même pas, Répandaient la lumière et ne l'étouffaient pas. L'une, le front paré des palmes du martyre. Présente l'espérance aux humains qu'elle attire ; Clémente, elle pardonne avec Guise expirant, Embrasse Fénelon d'un amour tolérant.

Guide Vincent de Paul, ensevelit Voltaire, Brûle de chastes feux ces anges de la terre Qui sans faste et sans crainte à la mort vont s'offrir, Pour sauver un malade ou l'aider à mourir. L'autre, le casque en tête, et le pied sur des chaînes. Sourit à Mihiade, inspire Démoslhènes, Joue avec le laurier cueilli par Washington, Et l'offre aux dignes fils des Grecs de Marathon , Libres s'ils sont vainqueurs, et libres s'ils périssent,

PAR M. CASIMIR DELAYIGNE. 421 Qu'un poète secourt et que des rois trahissent. Viens, et sans condamner nos cultes différens, Viens aux pieds des deux sœurs échanger nos sermens. Éclairés par leurs yeux, réchauffés sous leurs ailes, Pour les mieux adorer, unissons-nous comme elles ; Et, dans un même temple, à deux autels voisins, Offrons nos dons divers sans désunir nos mains.

Que j'aime le tableau de ta barque incertaine Cédant en vers si doux au souffle qui l'entraîne ! Au gré des flots mouvans, parla brise effleurés, Sous nos deux pavillons nous voguons séparés ; Mais, quel que soit le bord où tende notre audace, Pour nous montrer du doigt l'écueil qui nous menace, Nous saluer d'un signe et d'un regard ami , Laissons tomber la rame élevée à demi.

Demandons l'un pour l'autre une mer sans orage, Un ciel d'azur, un port au terme du voyage. T'a vent qui nous y mène, et, propice à tous deux, M'npportant tes souhaits, te reporte mes vœux.

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