PAR
M. L. BRUYS D'OIILLY ^
Paris, T83fi,
En craisant vers le soir à ton foyer gothique, Deux mots étaient sortis de l'urne poétique : Tu les roulais en toi comme sur le billard La bille que ta main lançait dans le hasard ;
(r) Voir pojre C5.
Tu parlais du curé, tu parlais du poète, Déjà pour les chanter ta parole était prête. Le premier de ces noms avec l'amour et Dieu Fil rayonner ton œil d'une gerbe de feu, Et la nuit vint bientôt, avec tout son délire, Faire chanter ton cœur comme vibre une lyre. Ajpeine en ton vallon l'aube était de retour, Qu'une voix me disait : « Ami, voici le jour ! » Et déjà près du seuil une crinière grise Flottait en hennissant au souffle de la brise ; Et bientôt tous les deux dans les sentiers épars, Gravissant la montagne et fuyant les regards. Tandis que l'éniondeur ébranchait les vieux frênes, Que la grive chantait sur le sommet des chênes, Nous nous entretenions sur ce sujet sacré Dont la lave couvait sous ton front inspiré. Puis ta poitrine enfin, comme un large cratère Oui s'entr'ouvre et remplit les échos de la terre, Fil rclentir au loin les voûles de tes bois Sous les nombres brillans dont s'animait ta voix.
Ces vers, nous les verrons au grand jour apparaître ;
Le monde les attend ! Moi qui les ai vus naître, Je leur donne en passant le salut d'avenir ; Mais la foule à l'env i viendra pour les bénir, Et s'enivrer au chant de ton gosier sonore. Comme l'oiseau des cieux, chaque jour à l'aurore. S'élève de nouveau vers le flambeau du jour, L'œil rayonnant de joie et le cœur plein d'amour, Ainsi que dans ton sein le flambeau du génie Lancera ce rayon d'une nuit d'insomnie, Chaque être qui respire et porte un cœur en soi A son réveil aussi s'écrira : « Gloire à toi ! »
Combien j'aime tes bois, tes monts et ta vallée, De ses vieux châtaigniers au loin toute voilée, Et ces toits enfumés, ces chaumes, ces hameaux Épars dans les tailHs au penchant des coteaux ! Le soir, quand je suis seul sur les bords de la Grôsne, De même que ses flots s'élancent vers la Saône, Ainsi vont mes pensers sous le toit où tu dors. Ainsi ma voix se mêle au bruit de tes accords. Je gravis en rêvant le mont qui nous sépare. Et , tandis que mon œil sur le vallon s'égare,
PAR M. L. BRUYS D'OUILLY. 42 5 Toujours un somenir me ramène au sentier De ces bois que mon cœur ne pourrait oublier.
De même qu'en ce jour je crois te voir encore , Peut-être que pour moi jamais plus belle aurore N'a brillé sous le ciel de ton riant vallon ; C'était durant l'automne , et pourtant l'horizon Étalait à nos yeux, dès l'aube matinale, Une pompe de feu vraiment orientale ; Ton cheval au flanc gris bondissait sous ta main, Et ton blanc lévrier volait sur le chemin, Comme un oiseau du ciel égaré sur la plage ; Tout semblait s'animer au loin sur ton passage, Et je te vois toujours sur ton noble coursier. Quand le feu jaillissait sous sa corne d'acier. L'arrêter tout à coup pour verser dans mon ame Un flot étincelant de ces torrens de flamme Qui battaient dans ton sein, écho mystérieux Où tout vibre plus haut, même la voix des cieux.
Mais déjà loin, bien loin, tu laissais en arrière L'écho qui redisait à l'écho ta prière.
Et comme sous tes pas grandissaient le chemin ,
Et les bois et les prés et le lit du moulin,
Ainsi, dans ta pensée, à cette heure suprême,
Se déroulait déjà tout le plan du poème ;
Et ta voix et tes yeux, d'un air inspirateur,
En versaient le secret dans l'ombre de mon cœur.
Puis, d'un regard aimant et plein d'un saint délire :
a Pour chanter mon héros, ami, saisis ta lyre ! »
Mais je sentis trop bien que de mes faibles doigts
Le luth qu'on me tendait tomberait et sans voix ;
Puis, aussi, je sus voir sur ce front de poêle
Une épopée entière à jaillir déjà prête.
Crois donc que j'aimais trop à t'entendre clianter
Pour vouloir dans ta course un moment t'arrêter.
Cependant à Saint-Point, dans la même soirée,
Quand nous suivions de l'œil, sous la voûte élhérée.
L'étoile qui du ciel vers la terre s'enfuit
Comme un long fil d'argent que déroule la nuit.
Un autre nom sortit aussi de la même urne,
Un nom doux et brillant comme l'astre nocturne,
Ou comme cette étoile étincelant encor,
PAR M. L. BRUYS DOUILLY. ,27 Un nom que sur Ion front je lis en lettres d'or, Un nom que Ton chérit chaque fois qu'on te nomme, Toi qui sus faire aimer le poète dans l'homme !
Mais ton choix était fait, car toi-même, en tes vers. Tu ne voulais chanter ta gloire à l'univers. Pourtant, en remontant au jour de ta naissance, De quels divins secrets, poète par essence, Tu nous aurais dotés dans une heure d'amour. En laissant tout ton cœur s'exhaler au grand jour. Mais, hélas ! ce sujet vaste comme le monde. Cette merde pensers en orages féconde, C'est moi, dans ce moment, que le sort vint choisir Pour y jetermaharque au risque d'y périr.
Ami, sur cette mer où l'orage respire.
Si tu la vois chercher les eaux de ton navire,
Pour lui porter secours n'attends pas de signaux ;
Songe qu'elle est sans voile et sans mât sur les eaux :
Du plus loin que tes yeux la verront dans l'orage,
Jetle-lui de ta main la corde du naufrage ,
Ou tu ne verras plus hientôt sous tes regards.
42 8 A M. A. DE LAMARTI^'E.
Au premier coup de vent, que des débris épars, Que des rames au loin par les vagues roulées, Car ses planches déjà sont si mal assemblées Qu on dirait un enfant qui voulut les unir. Mais ton vaisseau s'enfuit si loin dans l'avenir, Que l'œil ne verrait plus ta voile de poète Si j'avais attendu que la barqije fût prête.
L'n jour, à mon réveil, sur le sombre élément, Comme un oiseau de mer, les deux ailes au vent, Si je la vois voguer dans ton sillon de gloire. Si je chante pour elle un hymne de victoire, C'est à toi que ces chants s'adresseront encor ; Car enfant, c'est aux sons de cette harpe d'or Qui vibre sous ta main, que je prêtai l'oreille, Et c'est ta sainte voix aujourd'hui qui m'éveille.
Ah ! si j'avais au cœur des sons assez puissans,
Dans quels divins transports , sous quels brùlans accens ,
Le monde qui t'écoute écouterait encore
Ce torrent de pensers que mon cœur élabore,
Qui se presse sur moi, qui brûle et l)at mon sein,
PAR M. L. BRUYS D'OUILLY. 4 2( Comme dans son clocher palpite le tocsin ! Tes vers, je les ai lus : non, j'ai voulu les lire ; Mais dès les premiers sons des élans de la lyre, J'ai senti remonter, de ce feuillet des cieux, De ces larmes sans nom dans mon cœur et mes yeux ; Et comme le nuage obscurcirait l'étoile. Ces pleurs se sont sur moi déroulés comme un voile. Mais c'est la goutte d'eau du mystique arrosoir Que le jardinier verse aux calices le soir. La fleur qui les reçoit, comme l'eau de la vie Qu'un doux rayon du ciel sur l'étamine essuie. De son rameau plié redresse, aux feux du jour, Sa coupe débordant de parfums et d'amo;ir.
APRtS LA LECTURE DE SOS POEME DE JIlCELÏÎf,
Pendant le soir bruyant, pendaul la nuit muelle. Mon cœur a dévoré ton saint livre, ô poète ! Et lorsqu'à ma fenêtre a repai'u le jour Je relisais ces chants de prière et d'amour,
(i) Voir page i63.
A M. A. DE LAMAUTINE. 43 i
Ces chants de deuil, d'espoir, de vie et d'agonie, Et puis je te nommais en disant : 6 génie ! Et démon cœur soudain les battemens pressés, Mes soupirs retenus longtemps, mes pleurs versés, L'intérieur élan qui vers Dieu nous élève, Des images passant devant moi comme un rêve, Des troubles inconnus dans tous mes sens restés, Quekpies mots de tes vers au hasard répétés. Et Marthe, et Jocelyn, et sa mère et Laurence, Er ce chien dont l'instinct d'une ame a l'apparence, Èlres créés par toi, dans ma famille admis. Nés d'hier seulement, et déjà vieux amis, Ce drame qui d'amour et de pleurs se compose, La mort, dont la pensée épouvante et repose. L'homme esclave du cor[)s, l'être immatériel, Le combat sur la terre et le triomphe au ciel. Et partout tant d'éclat, que des jeunes années On croit voir reverdir toutes les fleurs fanées ; Voilà les sentimeus ([ui me viennent de loi, Toilà ce que Ion livre a fail passer en moi.
A Byron, barde anglais, toi, poète de France,
On te compare, ainsi que la belle espérance
Au sombre désespoir ; et c'est avec raison ,
Que l'univers a fait celte comparaison.
Ta poésie est tout, rayon, flamme, mystère,
Ce qui pare, colore, ou parfume la terre ;
C'est le vent de l'aurore et la brise des soirs,
Les nuages montant de l'or des encensoirs,
La fleur entre les noirs barreaux de l'esclavage,
Les perles que la mer roule sur son rivage.
Le cygne sur le lac, l'aigle au-dessus des monts,
Ce que nous dit tout bas le cœur, quand nous aimons.
Tantôt la vérité, tantôt la parabole,
Et toujoui's de la vie un éclatant symbole.
Il faut l'accord céleste à nos claviers humains, lit les notes du ciel bondissent sous tes mains . Il faut un baume au mal que le sort nous destine, Et ce baume est pour moi dans tes vers, Lamartine ! Cher nom , beau nom , grand nom ! . . . qui résume à la fois Tout ce qu'ont de plus doux les âmes et les voix.
MADExMOLSELLE ELISE MOREAU