‹ Melanges poetiques et litteraires. --Chapitre 106 sur 139 · BO.WAL · texte numérisé non relu

BO.WAL

Comment ! Tu as poussé l'imprudence jusqu'à contracter un engagement sans m'en parler .'...Voilà ce que c'est que les enfants

d'aujourd'hui ! On prend d'abord son parti, puis l'on vient vous en donner avis, sous forme de consultation, en déclarant qu'il est irrévocable !... Ah ! je ne permettrai pas un pareil mépris de mes prérogatives de père, et dès aujourd'hui, entends-tu ? il faut signitier à ton jeune freluquet qu'il ait à renoncera ses poursuites, sinon. ..je le fais arrêter pour tentative de. ..de. ..de. ..d'enlèvement.

Elmire.

Pour tentative d'enlèvement !..,Mais de qui, mais de quoi, je vous en prie ?

BONVAL

Eh, de ma caisse, jîarbleu ? Tu ne sais donc pas que tous ces beaux fainéants qui t'entourent à chaque occasion pour te débiter mille sornettes insipides, n'en veulent qu'à ma fortune et qu'ils abusent de ta crédulité pour atteindre plus facilement l'objet de leurs convoitises !... C'est ainsi qu'une jeune fille s'expose lorsqu'elle a l'imprudence de se passer des avis paternels.

Elmire.

Mais je ne refuse pas vos avis, ce me semble. Vous me dites qu'une jeune fille, à mon âge, doit renoncer aux frivolités de la jeunesse pour s'occuper sérieusement du choix d'un époux... j'obéis sans hésitation ; je vous fais même voir que j'ai couru au devant de vos désirs;. ..et vous me reprochez, après cela, de mépriser vos conseils !...Que voulez-vous donc que je fasse de plus -

Bonval,

Ah çà ! ne jouons pas sur les mots, s'il vous plaît, mademoiselle. Ce que je veux, le voici : d'abord, tu vas donner congé, sans forme de procès, a ton bel étourdi...

Elmire.

Mais qui vous dit que...

Bon VAL.

Silence! {^Elmire fait imc vionc.) Puis, dans le choix de son successeur, tu te laisseras guider, ne t'en déplaise, par mon expé-

ERREUR n'est PAS COMPTE 26g

rience. J'ai, depuis longtemps, jeté les yeux sur un jeune homme doué de toutes les qualités solides qui font le bonheur et la prospérité d'un ménage ; des affaires l'appellent ici aujourd'hui même; je profiterai de l'occasion pour te le présenter, et je suis certain qu'il saura, dès un premier entretien, te faire oublier les folles amours que tu as si imprudemment contractées.

Elmire.

Jamais ! .

BONVAL

Hein! Que dis-tu là?

Elmire {avec fermeté).

Je dis que je ne l'épouserai jamais.

BONVAL

Et tu oses me dire cela à ma face !...Et tu crois que, parce que je t'ai laissé le champ libre dans le choix de tes colifichets et de tes plaisirs, je n'aurai pas l'énergie de me faire obéir lorsqu'il s'agira de ton établissement !

Elmire.

Mon père, vous ne me comprenez pis... Je suis bien inconséquente, bien capricieuse, peut-être; mais j'ai conservé, avec le doux souvenir de ma mère, l'impression ineffaçable de ses affectueux conseils, et je sais que l'obéissance est im devoir auquel un enfant ne peut se soustraire impunément.

Bon VAL.

Que veux-tu donc me dire, alors ?

Elmire.

Je veux dire que. si vous l'exigez, il me faudra renoncer cà l'espoir de tievenir la femme de celui que vous méprisez tant sans le connaître, mais en épouser mi autre, oh. cela n'est i)as possible !

Et tu appelles cela de l'obéissance?

Elmire.

Encore une fois, mon père, vous ne me comprenez pas. Jusqu'ici je n'ai été, à vos yeux, qu'une enfant légère et folle, négligeant chaque jour les fantaisies de la veille pour courir à quelque futilité nouvelle, oubliée aussitôt qu'obtenue. Habituée a me voir ainsi voltiger de caprice en caprice, vous n'avez pas supposé qu'un sentiment durable pût éclore en mon âme, et lorsque je vous révèle l'existence d'une passion que vous ne soupçonniez pas, il vous semble que je puisse l'étouffer avec la même facilité que s'il s'agissait de varier mes amusements ou de renoncer à un article de toilette. La souffrance que j'éprouve à la seule pensée du sacrifice que vous voulez m'imposer est une preuve que vous m'avez mal jugée et que, sous les dehors frivoles de l'enfant gâtée, palpite le coeur d'une femme !...

BoNVAL (^à part).

Oh ! je le vois bien, maintenant, il est trop tard! Que faire, grand Dieu, que faire ? {Haut.) Mon enfant, quelle imprudence tu as commise !

Elmire.

Oui, je le sais, j'ai été imprudente, coupable même, de m'aventurer, sans guide, sur les dangereux sentiers de l'amour! Mais, que voulez-vous, j'étais jeune, inconsidérée, sans expérience et sans conseils. Pendant que vous me laissiez à moi-même pour suivre l'entraînement des affaires, moi, je fuyais l'isolement; avide de distractions, je courais au gré de mes fantaisies, sans me demander où j'allais. ..Sur mon chemin s'est présenté un jeune homme bon, loyal, sympathique, dont la parole réfléchie et la gaieté sereine tranchait sur la frivolité de mon entourage ordinaire... Ce contraste même me plut. ..Un sentiment inconnu et irrésistible s'empara peu à j^eu de mon cœur, et lorsque je voulus m'en rendre compte. ..il était tro[) tard !... Pardon, mon père, pardon d'avoir aimé sans votre i)erinission !

Pauvre enfant. ..Cette révélation m'ouvre les yeux et me confond !...Je comprends, maintenant, toute l'étendue de la faute que j'ai commise à ton égard !... Livré tout entier aux enivrements de

la spéculation, je croyais m'être acquitté de mes devoirs de père lorsque tes convoitises d'enfant et de jeune fille étaient satisfaites... Quelle fatale erreur et quel châtiment pour moi de voir en un instant tous mes rêves de bonheur s'évanouir pour faire place au plus cruel désappointement !

Elmire.

Non, vos espérances ne seront pas déçues. Laissez-moi vous le dire, laissez-moi vous le jurer, Edouard n'est pas indigne de votre confiance !

BONVAL

Edouard ! Tu dis qu'il s'appelle Edouard !

Elmire {baissant la vue).

Oui, mon père...

BoNVAL.

Et son nom de famille, dis vite !

'Ej'lmik^ {baissafit toujours les yeux).

Edouard Durand...

BONVAL

Edouard Durand ! Juste ciel, est-ce i)ossibIe !,..^^ais c'est lui c'est lui-même que je voulais te proposer !

IClmire.

Quoi, c'est Edouard ! C'est mon Edouard !...

Bon VAL. Mais certainement, petite sotte !

f^LMiRE (Joyeuse).

Oh ! papa, que je suis contente !

BoNVAL.

Et moi donc, après cette c[)ouvante que tu m'as donnée.

P^LMiRK (^retrouva/it sa gaieté).

Alors, tout va donc s'arranger à l'amiable.

272 MELANGES POKTIQUES E'J' LITTERAIRES."

BONVAL

Pourvu que le futur époux soit de notre avis.

Elmire.

Ah ! pour celui-là, par exemple, j'en réponds ; et puisque nous en sommes au chapitre des confidences, permettez-moi d'exprimer le soupçon que la visite qu'il vous a annoncée me concerne beaucoup plus que vos ennuyeuses affaires d'argent.

Bon VAL (joyeux).

Oui-dà ! C'est ainsi que vous conspirez pour me prendre d'assaut dans mes propres retranchements ! Eh bien, soit ; j'attendrai l'ennemi de pied ferme, et si sa bonne fortune lui permet d'enlever le précieux trésor dont je suis le gardien aussi fidèle que. ..maladroit, franchement, je crois. ..qu'il en aura pour son compte.

Elmire.

Mais vous ne savez pas les bonnes résolutions que j'ai prises ; comme je suis décidée a devenir une femme industrieuse, économe...

BoNVAL.

Oui, économe surtout; tu m'en as donné des preuves tout à l'heure.

Mais c'est pour après notre mariage, bien entendu,

BONVAL

Pourquoi ne pas commencer un peu plus tôt ?

Elmire.

Pour ne pas vous contrarier.

BONVAL

Me contrarier. Le mot est plaisant.

Elmire.

Mais oui ; cela vous fait tant de plaisir de me donner des petits cadeaux.

BONVAL

Il faut avouer que c'est un plaisir dont tu me fais un peu abuser et que je n'envierai pas à mon futur gendre. Avec cela que notre ami Edouard Durand est un brave garçon qui mérite bien une femme irréprochable.

Elmire.

S'il ne manque que cela à son bonheur, je serai irréprochable.

BONVAL

Il a hérité des nobles qualités de son père, celui-là. Par malheur toute la famille n'a pas aussi bien tourné.

Elmire.

En effet, j'ai entendu parler d'un frère jumeau qui lui ressemble à s'y méprendre et qui s'est embarqué, il y a quelques années, avec toute sa part de l'héritage paternel, pour un voyage d'aventure.

Oui, c'est un mauvais sujet qui ne lui ressemble qu'au physique et qui n'est pas digne du nom qu'il porte.

Elmire.

Mais, savez-vous que je n'aime pas cela, moi, qu'ils se ressemblent tant.

BONVAL

Et, pourquoi donc ?

Elmire.

Parce que rien n'empêche l'autre de revenir un beau jour.

BONVAL

Je ne vois pas en quoi son retour pourrait t'affecler.

Elmire.

Si j'allais commettre une méprise et. ..l'aimer à la place de son

frère !

BONVAL

Allons donc ! Est-ce que c'est possible, une erreur comme elle-là? D'ailleurs, il était, d'après les dernières nouvelles, rendu dans une ville quelconque de l'Indoustan, activement occupé à dissiper les derniers débris de sa fortune.

Elmire.

Nous pouvons donc nous livrer, sans appréhension, au bonheur qui nous attend tous ensemble.

Je l'espère, du moins ; mais admets donc, en attendant, que tu m'as fait une terrible peur.

Elmire.

Et vous donc ! avec votre grosse colère et vos faux airs de tyran, qui ne vous allaient pas du tout, soit dit entre nous.

Bonval.

Oublions tout cela, ma bonne petite Elmire, et remercions le bon Dieu de nous avoir permis d'arriver au même but par des voies si différentes.

(/A chantent ensemble.')

L'heureuse coïncidence Qui nous favorise ainsi !

Admirons, en tout ceci, Le doigt de la Providence.

Elmire {seu/e).

Songeant à mon intérêt Autant qu'à ceux de sa caisse.

Pour ma future allégresse Mon père avait un projet...

Et, lorsque je me mutine Contre ce vœu paternel, C'est pour faire un choix formel > De l'époux qu'il me destine. V

(^Ensemble.) L'heureuse coïncidence, etc.

ERREUR n'est PAS COMPTE

BONVAL

J'ai laissé son jeune cœur, Sans défiance et sans guide, Suivre la pente rapide Qui mène droit au malheur.

Mais, loin de punir en elle Mon trop coupable abandon, Voilà que Dieu me fait don, ) Vraiment, d'un gendre modèle ! ) "'

iyEnsemble.)

L'heureuse coïncidence Qui nous favorise ainsi !

Admirons, en tout ceci, Le doigt de la Providence.

fin du Premier Acte.

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