NOS RIDICULES
:isros K-iDicuLES
Dans la foule, parfois, je m'arrête, et j'écoute Ce que tous ces passants ont à se dire en route. Les uns, préoccupés, l'œil fixé, l'air songeur, Semblent d'un noir complot sonder la profondeur, Et, se communiquant des soupçons réciproques, Donnent libre carrière à leurs sombres colloques. Les autres, tout gonflés, haletants, tapageurs. Se livrent bruyamment à des propos rageurs. Et d'un jet continu, sur leurs pas, cette rage Se répand en jurons à travers leur langage. Ceux-ci, d'une voix lente et sur un ton mielleux, Exhalent des hélas et des soupirs fielleux, Et ceux-là, ricanant et pressés de tout dire. Eparpillent les mots dans un éclat de rire...
Pendant que, devant moi, ces types variés Passent, tantôt railleurs, tantôt contrariés, Je prête à leurs propos une oreille attentive Et découvre à regret que la voix collective, Invariablement et d'un commun entrain, Ne traite qu'un sujet : les défauts du prochain.
Le prochain ! Oui, voilà l'éternelle victime Pour qui l'humanité, sur ce point unanime, Paraît inaccessible aux cris de la pitié ; La justice, l'honneur, les droits de l'amitié, Tout, en un mot, tout cède au besoin de médire.
Puisque, sur ce terrain, l'occasion m'attire. J'en profite, un instant, pour venger le prochain En médisant pour lui de tout le genre humain.
Le thème est abondant ; dans mon esprit se range Des vulgaires délits la nombreuse phalange ; Je n'aurais, sur ce point, que l'embarras du choix. Mais le crime a son frein dans la rigueur des lois. Donc, pour l'homme, oubliant les sévères formules, Au lieu de ses méfaits, peignons ses ridicules.
Chez nous, le ridicule et les menus défauts Sont très proches parents des péchés capitaux ;
3o8 '" MÉLANGES POETIQUES ET LITTERAIRES
Il suffit que chacun de près les examine
Pour découvrir en eux la commune origine.
Voyons un peu. D'abord, commençons par I'Orgueil
Pour nous, faibles mortels, voilà le grand écueil !
Que d'esprits enlevés par ses attraits stériles,
Que d'airs prétentieux, de démarches futiles,
De superbes projets, d'extravagants propos,
De jours pleins d'amertume et de nuits sans repos,
Dont cette passion capitale est la cause !
Ici, le sot pédant dans sa morgue se pose, Et, de l'air satisfait d'un génie incompris. Promène autour de soi des regards de mépris. Quelle que soit la bourde énorme qu'il débite, Tamais il ne permet qu'elle soit contredite ; Et dès que, par faveur, il consent à parler, L'auditeur n'a qu'un choix... se taire, ou s'en aller. Là, cet autre, cédant à ses penchants frivoles. Et follement épris de vaines glorioles.
S'exhibe avec éclat, dans ses pompeux apprêts, En messager du chic^ et de tous ses progrès. Uniquement épris du soin de son physique, A l'art de figurer tout son être s'applique. Et, poussant à l'excès cette excentricité Qui le pose en objet de curiosité.
Il devient, par l'effet de sa mise savante. Pour son rusé tailleur une affiche vivante. De la mode, en un mot, il promulgue les lois. La badine qu'il tourne avec art dans ses doigts, Sa coiffure, ses gants et ses bottes vernies Que jamais, à ses pieds, la fange n'a ternies. Son cigare au parfum prisé des connaisseurs, Tout s'étale au profit de ses vingt fournisseurs. Mais le contraste, ici, se met de la partie ; Tout modèle, en ce monde, a sa contre-partie. Sans quoi le genre humain paraîtrait incomplet. Notre homme a pour émule un type qui se plaît A mépriser les soins de commune décence. Trouvant que la tenue est une extravagance