QUATRIÈME PARTIE
La source principale, unique, allions-nous dire, des difficultés que ces mortels trouvent à pratiquer la bonté réside dans le pouvoir exceptionnel qu'ils ont à ressentir les impressions résultant des multiples circonstances biologiques, bien entendu lorsqu'elles sont douloureuses, fâcheuses ou simplement désagréables.
Ces difficultés sont de deux genres : les unes physiques, les autres psychiques.
Les premières affectent le système nerveux et, par répercussion, le corps. Qui ne sait, par exemple, combien ces natures sont sensibles aux variations climatériques ? L'été, avant le déchaînement des orages, quand l'atmosphère est lourde et saturée d'électricité ; ou l'hiver, si l'aquilon souffle en tempête sur les frimas et produit un froid sec et sibérien, ces tempéraments sont exacerbés. Il semble qu'un mystérieux Paganini, célèbre pour son jeu fantastique, échevelé, tende leurs nerfs comme des cordes de violon et les racle de son archet diabolique, pour en tirer des vibrations qui se traduisent en accès de mauvaise humeur, de brusqueries et de colère, suites de leur irritabilité.
Même phénomène si l'une ou l'autre maladie les jette sur un lit de souffrance ; si certain mal, plus anodin, mais inévitable, céphalalgie, coryza, catarrhe, les atteint ; si quelque accident vient à blesser ce misérable corps, notre idole ; enfin, si, par suite de circonstances imprévues, ce même corps est privé de satisfactions superflues et, surtout, du nécessaire.
Nous prétendons que, dans ces différentes situations, ces personnes peuvent être et demeurer inébranlablement bonnes. Comment? Sans développer ici l'utilité d'un régime approprié, d'une sage thérapeutique (ces deux points sont du domaine de l'hygiène et de la médecine), rappelons qu'un tempérament de feu, presque toujours, est accompagné d'une grande intelligence et d'un caractère bien trempé. Voilà les deux grands moyens qu'ont ces personnes d'être et de rester bonnes. L'intelligence leur fera comprendre combien il est injuste de punir, par leurs vivacités, le prochain innocent de leurs maux petits ou grands ;
que leur irritation, loin de diminuer leurs malheurs, les accroît au contraire ; que tous nous avons souffert, souffrons et souffrirons, ici-bas, pour expier et mériter ; enfin, que la vertu pratiquée dans la lutte et la douleur devient glorieuse et méritoire. Ces vérités méditées et bien comprises rendront la paix à leur âme, et, le levier de l'énergie aidée du secours divin la soulevant au-dessus de la matière, lui rendront la pratique de la bonté douce, aisée et comme coutumière.
Elle en aura d'autant plus de force pour affronter et vaincre les difficultés, autrement redoutables, qui la touchent directement et que, pour cette raison, nous avons appelées psychiques.
Redoutables elles sont, en effet, car si celles-là s'attaquent seulement au corps et peuvent toujours être vaincues, tant que la volonté conserve ses ressorts, celles-ci s'en prennent à l'intime de notre être, l'âme, l'affaiblissent graduellement et, si l'on n'y prend garde, la tuent.
Quelles sont les deux sources principales de ces difficultés si graves ? Le don d'observation des mortels visés et leur excessive impressionnabilité.
Hélas ! il faut bien l'avouer, le spectacle qu'offre, en général, le monde aux regards du froid observateur est lamentable, écœurant. Que d'hypocrisie, d'égoïsme, d'injustices, de bassesses, de turpitudes et de crimes! Et, comme si le tableau n'était pas suffisamment hideux, certaine presse, formidable instrument d'information qui pénètre partout, s'attache encore à le charger, par amour du lucre et pour satisfaire de malsaines curiosités. Ces mortels trop sensibles, par malheur, lisent quotidiennement ces publications et en reçoivent plus que tout autre les funestes impressions ; ils observent l'homme s'agitant plus pour le mal que pour le bien. Ils voient, d'un autre côté, leurs parents, leurs amis, les membres de leur entourage payer trop souvent leurs bienfaits et leurs marques de bonté d'ingratitude et de sarcasmes. Une immense tristesse les envahit peu à peu, puis le dégoût, l'indignation, la colère et la haine de l'humanité.
Hé quoi ! disent-ils dans leur misanthropie, être bon pour l'homme si méchant et pervers? Non, non, c'est assez être