‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 114 sur 120 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

pauvre nature humaine, comment elle seule procure le vrai bonheur, enfin de quelle manière on la conserve et l'accroît, la retrouve ou l'acquiert, si, par malheur, on l'a perdue ou ne la possède pas encore.

Puisse la lecture de notre étude graver à jamais cette dernière conclusion dans tous les cœurs, comme le burin dans le bronze : donc, que la Bonté soit le constant et l'unique moteur de notre vie ! Puisse-t-elle ainsi faire croître sans cesse le nombre des pratiquants zélés et sincères de la véritable Bonté !

Par là, nous aurons bien mérité de l'homme, de la famille, de la Patrie et de l'Eglise.

La Modération.

Chi va piano..

Mamais aucune époque n'ignora ou plutôt ne voulut mécon- J naître, comme la nôtre, cette sage mesure dans les désirs, les jouissances et les travaux, qui constitue la Modération. L'existence se ressent, dirait-on, des deux principales découvertes modernes : la vapeur et l'électricité ; on ne la vit plus, on la brûle. Le cœur est dévoré d'ambition, jamais satisfaite; l'âme, au mépris des joies pures et durables, s'élance vers les plaisirs âpres et funestes ; et l'intelligence tend tous ses ressorts à les briser, pour conquérir, non plus par un labeur honnête et constant, mais rapidement et par tous les moyens, la fortune, instrument des voluptés coupables et mortelles.

Pourtant, l'homme cherche le bonheur ici-bas, il vise à ce but tant désiré par toutes les aspirations de son être. Qu'il le sache : s'il n'a pas la Modération pour base, son bonheur relatif croulera sous les coups des vicissitudes humaines, comme un édifice bâti sur le sable, au choc de la tempête.

Sans développer ici combien la Modération est nécessaire aux humains pour atteindre leurs destinées éternelles, nous voulons seulement montrer, brièvement, combien sa transgression est incompatible avec leurs intérêts terrestres. Ils le comprendront déjà par la simple citation du proverbe italien complété, qui, si la Modération ne l'a pas inspirée, peut, en tout cas, être sa devise : « Chi va piano va satio, lontano, longano. — Qui va doucement, va sijrement, longtemps, loin. » Donc, nous pouvons dire, en renversant la proposition : « Qui précipite sa course, c'est-à-dire n'est pas modéré dans ses pensées, ses désirs et ses actes, n'ira ni lo'ih, ni longtemps, ni sûrement.

Pourquoi tant d'existences fauchées dans leur fleur, tant d'honneurs ruinés, de familles déchues et d'États effondrés ?

Pourquoi tant de hontes, de scandales, de folies et de crimes? Défaut ou plutôt absence complète de modération.

Les annales de l'humanité, les fastes de l'histoire en fournissent des preuves sans nombre.

Les patriarches de l'Idumée, dont on exalte encore la vie heureuse et longue, étaien!: admirables de modération. Tous les héros du Christianisme, depuis le drame du Golghota jusqu'à nos jours et jusqu'à la fin des temps, ont été, sont ou seront des types achevés de modération.

Nous dirons plus : tout ce que l'antiquité païenne nous présente de beau, de poétique et de vertueux, elle le doit à la Modération.

Le sage Bias pratique la Modération dans le détachement des richesses, au point de jeter son or à la mer : il meurt chargé d'ans et d'honneurs.

Diogène est heureux en poussant la Modération en tout jusqu'à l'extrême limite, le renoncement complet. Il refuse même les présents d'Alexandre, dont il provoque ainsi l'envie, et meurt à l'âge de quatre-vingt-dix ans. On le traite de cynique et de fou. Peut-être ; son système outré prouve, cependant, que le bonheur se trouve dans le juste milieu de son système, c'està-dire dans la pratique d'une sage modération.

Lycurgue, Solon, Aristide, Miltiade, Soçrate, Phocion et mille autres doivent leur gloire autant à leur modération qu'à leur génie.

Oui, tant que la Grèce antique voulut pratiquer la Modération, elle connut toutes les grandeurs; mais, le jour où Sparte, Athènes et Thèbes se disputèrent successivement l'hégémonie, l'Hellade épuisée par tant de combats, fruits de l'orgueil ou du défaut de modération dans le désir de dominer, tomba bientôt sous le joug de la Macédoine, puis de Rome.

Rome, elle-même, la maîtresse du monde, ne fut jamais plus puissante que sous la République et ses consuls, quand la Modération était en honneur.

Cincinnàtus, deux fois dictateur, conduisait sa charrue lorsque les licteurs vinrent l'investir, au nom du Sénat, des insignes de sa dignité et de la charge redoutable de sauver la patrie.

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