LA MODÉRATION
Scipion l'Africain, vainqueur de Carthage, se rendit moins grand par cette victoire que par celle remportée sur lui-même dans tout le feu de la jeunesse, en rendant sa ravissante captive au prince Celtibérien Allucius, son futur époux. Quelle modération dans la passion !
Et Caton d'Utique, digne descendant du rigide Censeur, ne peut survivre à la défaite de Thapsus, entrevoyant dans la dictature de César et Favèneirient de l'empire l'asservissement et la ruine de sa patrie. Ce bouleversement fatal marque, en effet, la fin de la belle simplicité romaine, de cette modération qui rendit Rome, autant que sa valeur, la maîtresse du monde. Un faste sans égal, une corruption épouvantable succèdent graduellement aux mœurs austères de la République, et, d'étape en étape, Rome arrive enfin à l'époque de ces monstres couronnés qui lui prodiguent le pain et les jeux pour mieux l'asservir. Elle reçut des lois, au lieu d'en donner ; et, n'ayant plus de force que pour jouir, finit par tomber sous les coups des barbares, ses antiques esclaves.
Le moyen âge tant décrié, souvent à tort, nous présente de nombreux et magnifiques exemples de modération dans la vie domestique ; mais l'orgueil et l'avidité des puissants seigneurs rendent cette époque féconde en luttes acharnées et longues.
Cette soif de domination, l'intolérance et les rivalités dynastiques, donc méconnaissance entière de la Modération, ensanglantent surtout l'Europe, pendant les temps modernes.
Cet orgueil et cette intolérance sont encore les causes des luttes fratricides et des terribles guerres de religion de la Renaissance, si riche en chefs-d'œuvre artistiques et littéraires. Mais, hélas ! cette splendide efflorescence engendre aussi un faste inouï, au milieu des privations et, parfois, de la famine pour le peuple. Ce faste excessif et la corruption effroyable, surtout de la monarchie et de la Régence, au royaume de saint Louis, enfantent, plus que tous les autres facteurs, la Révolution et la Terreur, époque où, dans toutes les sphères, règne une complète anarchie, antipode même de la Modération.
Ainsi, nous arrivons à nos temps, où la Modération n'est
pas moins méconnue. Sous le nom d'impérialisme, ce mépris de toute modération dans les désirs insensés d'expansion des États provoque l'horrible guerre Russo-Japonaise, cause de ruines, de honte et de bouleversements pour l'empire des Czars, et celle plus inique encore du Transvaal, où le colosse anglais est tenu en échec par une troupe de héros, écrasés seulement sous le nombre, après deux ans de combats. Quelle gloire pour ceux-ci ! Quelle humiliation pour l'autre !
C'est encore ce mépris de la Modération qui fait se dresser le spectre rouge de la démagogie devant la Société épouvantée, qu'il menace de bouleverser de fond en comble. Ce mépris n'est pas moins grand dans la vie domestique. Pour se rendre compte des ravages de l'absence de toute modération, dans la Société contemporaine, il suffit d'étudier la vie des innombrables et tristes héros des tribunaux et des infortunés pensionnaires des maisons de santé ; vous y verrez qu'on ne transgresse pas impunément les lois de la Modération. Qui voudrait dresser le bilan de tant de ruines morales devrait accumuler pages sur pages.
Il n'en faudrait pas moins, pour décrire les avantages inestimables que la Modération procure aux nations comme aux individus. Elle est cette juste pondération entre les sujets et l'autorité à tous les degrés, entre le capital et le travail, entre les recettes et les dépenses, entre l'homme et la justice dans les relations de mortels à mortels et de peuples à peuples, qui fait les États honorés, prospères et durables. Elle est cette sage mesure dans la poursuite ou l'emploi de la richesse, dans les plaisirs, dans les travaux, en un mot, dans tout le gouvernement de la vie humaine, qui rend celle-ci respectée, heureuse et longue.
Qu'il est triste de contempler dans nos cités ces jeunes gens, précoces vieillards, anéantis par tous les excès, incapables de secouer des chaînes qui les écrasent, traîner une existence inutile et flétrie, quand elle devrait présenter à nos regards le magnifique spectacle de l'activité, de la vertu, de la jeunesse et de l'honneur !