‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 2 sur 120 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

De Rustique à Urbain.

OUI, crois-le, cher Urbain, et dans cette matière Tu dois me reconnaître une sagesse entière, Car c'est ayant longtemps, et Dieu sait à quel prix, Connu tous les plaisirs de Bruxelle et Paris, Que je vins le cœur las, au midi de ma vie. Abriter mes destins dans cette métairie; Oui, crois-le : rien n'atteint à la félicité Que rencontre un mortel loin de toute cité. Quand délivré du joug du mondain esclavage, Les délices des champs deviennent son partage. Deux ans déjà passés en mon riant séjour, Pour la campagne encore ont accru mon amour. Et comme c'est la loi pour toute âme bien née De faire à son prochain goûter sa destinée, Surtout quand l'amitié noua, comme entre nous, Depuis les premiers ans ses liens les plus doux, Je veux ici te faire une courte peinture Des purs plaisirs qu'aux siens prodigue la nature. Puissé-je t'amener, malheureux citadin, A venir partager mon fortuné destin !

Ami, tu crois qu'ici ma vie est monotone? Non, non, détrompe-toi. Soit que Flore et Pomone Remplissent nos jardins de toutes leurs faveurs. Ou la blonde Cérès, espoir des laboureurs. Vienne, de l'horizon jusqu'au pied des montagnes, D'un océan d'épis recouvrir nos campagnes;

Soit qu'enfin l'aquilon, dépouillant la ramure, Arrive sous l'hermine endormir la nature Et forcer l'hirondelle, au retour des frimas, A chercher un asile en de plus chauds climats. Dans l'ordre des saisons ici chaque journée Vient de plaisirs divers remplir ma destinée. Qui dira la fraîcheur d'un matin de printemps. Quand dans l'air embaumé je traverse les champs, Où plane l'alouette à la voix cristalline. Pour gagner à pas vifs la rivière voisine? Déjà le laboureur est au loin affairé; Je crois être le roi de cette immensité. Je serre dans ma main, appuyée à l'épaule, Pour sceptre pacifique, une flexible gaule. Où s'enroule un long fil, armé de l'hameçon, Que va bientôt happer le frétillant poisson. Celui-ci tarde-t-il? Je saisis mon Virgile, (Il faut le lire au champ et non pas à la ville); Et tandis que, couché sous l'ombre d'un ormeau, . Je crois Tityre entendre enfler son chalumeau. Ou voir le brave Enée avec son père Anchise Errer loin d'Ilion que les Grecs ont conquise. Un choc qui par la ligne à ma main est donné Tout à roup me rappelle à la réalité.

Je tire et je ramène une truite de l'onde. Que rejoindra bientôt sur l'herbe une seconde. Et lorsque l'Angelus sonne au hameau voisin Je retourne au logis, muni de mon butin. Qui joint à d'autres mets, sous forme de friture, Viendra bientôt calmer la faim qui me torture. Puis, quand en mon jardin, à l'ombre des lilas,. La sieste a rendu la vigueur à mes bras, La plante de Nicot m'entourant de spirales. Je sais de mon enclos parcourir les dédales, Émonder, ratisser, soigner la basse-cour, L'étable et le rucher, avant la fin du jour;

Un doux sommeil bientôt vient clore ma paupière.

Contre l'ardent été j'ai ma chère rivière :

Je m'y plonge et j'y nage ou j'en parcours le flot,

Côtoyant son rivage en mon léger canot.

Son limpide cristal est-il par la froidure

Emprisonné l'hiver sous une glace pure ?

Les pieds adroits et sûrs de l'ancien nautonnier

Déchirent ce miroir de leurs lames d'acier.

Disciples de Nemrod, notre antique modèle,

Je ne dédaigne pas, suivi d'un chien fidèle,

La carabine en main, fatiguer mes jarrets

A poursuivre parfois le fauve en nos forêts.

Mais, mon âme sensible et des bêtes l'amie

Hésite bien souvent à trancher une vie.

Et ma main, moins habile aux armes qu'au crayon,

Préfère se prêter à cette passion

De croquer, au hasard, sur l'album que j'étale,

Les sites enchanteurs de la terre natale.

11 est d'autres plaisirs. Je les néglige, ami ;

Crois-le, l'ennui n'est pas ici mon ennemi.

Surtout, qu'après les soins que ma ferme réclame,

Je sais, pour satisfaire aux besoins de mon âme,

Utiliser les dons que Dieu me départit

En m'adonnant parfois aux travaux de l'esprit ;

Surtout, je l'oubliais, que je possède encore

Le trésor d'une épouse et d'enfants que j'adore.

Et qu'aux soucis nombreux de la paternité

S'ajoutent les devoirs à la Divinité.

Le culte à la campagne est plein de poésie.

Permets que j'en dépeigne une cérémonie.

Le passage du Christ à travers le hameau :

A l'église, aux maisons s'agite le drapeau.

Sur la route bientôt que suivra le cortège.

De l'or, des fleurs, de l'herbe, on a jeté la neige ;

De multiples rameaux bordent tout le chemin.

Coupé de reposoirs qu'une naïve main

Dressa, puis embellit de l'admirable flore

Qu'un printanier soleil en nos prés fait éclore.

Mais, au clocher l'airain qui retentit gaîment

Dit la messe finie, annonce le moment.

De l'église, à travers la foule recueillie.

S'avancent lentement la blanche théorie

De femmes et d'enfants, des gars et des vieillards.

Priant devant les Saints, les sacrés étendards.

La foi de ces chrétiens et de l'enfant les charmes.

M'attendrissent le cœur et m'arrachent des larmes,

Que redouble soudain l'auguste Sacrement

Porté par le pasteur sous le dais flamboyant.

La nature est en fête et le ciel sans nuage.

Aux chants sacrés l'oiseau mêle son doux ramage,

Pour saluer aussi le divin Rédempteur,

Qui va du reposoir bénir le spectateur.

Quel tableau ! L'encens monte, odorant, en spirales,

Des corbeilles l'enfant prodigue les pétales ;

Et, quand l'Eglise a dit ses versets les plus doux.

Le Roi des rois bénit l'assistance à genoux.

Puis, d'étape en étape, aux accents du rosaire,

Le Christ et ses croyants rentrent au sanctuaire.

Un sceptique au cœur sec rirait de mon émoi ;

Mais toi, mon cher Urbain, qui possèdes la foi.

Tu sens de mes plaisirs le charme inexprimable.

Si déjà leur peinture en paraît ineffable

Ami, viens avec moi pour le prochain été,

Partager la douceur de leur réalité.

Nous te désirons tous au foyer domestique :

Ma femme, mes enfants et ton ami

Rustique.

A mes Livres.

GHERS livres, qui charmez si souvent mon ennui, Ma muse veut enfin vous offrir aujourd'hui Un hommage tardif de sa reconnaissance. Pour les plaisirs goiàtés par vous dès mon enfance. C'est vous, par La Fontaine et le naïf Perrault, Qui me portiez jadis sans fatigue et d'un saut Dans le monde animal, au royaume des fées. Pour charmer de leurs mœurs mes premières années : J'écoutais parler l'ours, le chien ou le lion. Je plaignais le Poucet, Chaperon, Cendrillon \ Je tremblais pour l'agneau, j'abhorrais le loup traître ^, Du chat botté surtout j'enviais l'heureux maître. Vinrent les ans. Alors, de vos doctes écrits L'aliment plus viril sut nourrir mes esprits, M'aguerrir pour la vie au combat redoutable, Heureusement mêler l'utile à l'agréable. L'utile ? C'est en vous que j'appris à compter, A donner purement la forme à mon penser, A connaître en détails les continents du monde. Les merveilles des cieux, de la terre et de l'onde ; Bref, ayant peu à peu de la vie appris l'art ^, A ne point y marcher en aveugle, au hasard.

1 Le petit Chaperon rouge, Le petit Poucet, Cendrillon et le Chat botté, charmants contes de fées de Perrault.

- Voir la jolie fable, Le Loup et l'Agneau, de La Fontaine. :! En poésie, l'on peut dire sans qu'il y ait hiatus : peu à peu, ni oui ni non, eh ! oui, etc.

Mais, possesseur des lois d'une saine sagesse, A faire autant que peut notre humaine faiblesse. Ce que l'on doit à Dieu, comme à l'homme ici-bas, Pour trouver le bonheur au delà du trépas. L'agréable ? Avec vous on n'est plus solitaire. Vous changez en Eden l'exil de cette terre. Et, quel que soit l'ennui qui s'offre en mon chemin. Je n'ai pour le chasser qu'à vous tendre la main. Vous êtes des amis les accomplis modèles : Dévoués, patients, silencieux, fidèles ; Je puis vous visiter, vous quitter quand je veux. Sans que de votre amour ne s'éteignent les feux ; Au contraire. Au retour, on a plus de délices. Vous savez satisfaire à mes moindres caprices ; Et lorsque j3 me tiens auprès de vos rayons, Où vous êtes rangés en brillants bataillons. Chaque auteur que je vois inscrit sur vos visages. Du repos de mon cœur me donne tous les gages : La Bible en son ensemble et les auteurs sacrés M'apprennent de la Foi les sublimes beautés, Les annales du monde et les gestes des hommes, Depuis les premiers temps jusqu'au siècle où nous sommes. Bossuet, tel un aigle au vol majestueux. Plane au-dessus des morts et du grand fastueux. Pleure le reste informe et sans nom dans la bière. Le sublime Corneille ou Racine et Molière, Faisant agir le vice, ainsi que les vertus. M'indignent pour Cinna, m'exaltent pour Titus, M'enflamment pour Joad, le vengeur d'Athalie, Me peignent les erreurs de l'humaine folie ; Tandis qu'Homère, Horace, Ovide, Anacréon, Malherbe, Lamartine, Hugo, Rousseau, Milton, Illustrent sur la lyre ou la trompette épique Nos temps, celui d'Auguste et l'époque héroïque. Ainsi les autres noms mis par vous sous mes yeux Comblent fidèlement mes vœux capricieux.

Que je plains le mortel, le sot bibliophile, Qui n'admire que l'or de votre longue file Et, vous laissant gémir dans une triste paix, Vous fuit ou pis encor ne vous, ouvre jamais! L'éternelle blancheur est pour vous une injure, Votre papier terni vous est une parure. Que j'exalte plutôt celui qui, comme moi, De votre doux commerce à su se faire loi, Et tirer des talents dont Dieu para son âme, Sans fausse modestie et sans crainte du blâme. Une œuvre qui sera, placée à votre rang, De sa reconnaissance un juste monument ! Pour finir, livres chers, jamais, je vous le jure. Vous n'aurez à souffrir de mon oubli l'injure : Toujours je veux jouir de votre intimité, A moins que je ne sois frappé de cécité.

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