‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 4 sur 120 · Ce conte est véridique, pour le fond · texte numérisé non relu

Ce conte est véridique, pour le fond

Son visage creusé, son teint cadavéreux,

Son maintien chancelant et son regard vitreux

Annonçaient, triste sort déjà quand on est jeune.

Qu'il devait trop souvent s'abandonner au jeûne.

Mais, ce qui me frappa dans cet infortuné

Furent son doux sourire et la sérénité

Qui semblait, tel un nimbe, envelopper son être.

Le timbre de sa voix me le fit reconnaître :

C'était un vieil ami jadis de mes parents,

Qui, professeur sans titre, ayant quelques talents,

Avait à la campagne, alors ma résidence.

Nourri de son savoir les ans de mon enfance.

Jusqu'aux jours de collège et d'université.

Je ne le revis plus, fixé dans la cité.

« Excusez-moi, Monsieur, dit-il d'une voix lente,

» De.... — Je te reconnais. C'est toi, mon vieux Lalente,

(Lui dis-je en me levant et lui tendant la main,)

» Tu parais accablé du froid et du chemin.

» Prends place en ce fauteuil. Je t'invite à ma table.

» Dis-moi ce qui me vaut ta visite agréable. »

Il obéit, confus. Et, près de l'âtre assis.

Me fait, en réchauffant ses membres tout transis,

D'un air indifférent et d'une voix cassée.

Le douloureux récit de sa triste odyssée :

Depuis vingt ans, Monsieur.... — Appelle-moi Léon, Ainsi qu'en mon enfance. — Oh ! vous êtes bien bon. Depuis donc ces vingt ans que vous êtes en ville. Toujours je pus trouver quelque travail utile, Jusqu'à l'heure, il y a je crois près de deux ans, Où là mort m'enleva ma femme et mes enfants. Je m'étais épuisé pour leur sauver la vie ; Mais, hélas ! vainement. Bientôt, la maladie Me jeta de longs mois en un repos fatal. Dieu voulut me guérir. Je sortis d'hôpital. Rétabli, sans argent, désormais seul au monde. Et me mis, plein d'ardeur, à chercher à la ronde

» Un travail qui donnât le pain à mes vieux jours ;

» Je ne l'ai pas encore et je cherche toujours.

» Qu'y a-t-il d'étonnant? La force et la jeunesse

» Aux champs ont plus de poids que la faible vieillesse.

» Rien ne m'y retenait. Seul, j'ai la liberté.

» Je viens donc, cher Léon, car dans votre cité

» De trouver un emploi, j'ai la ferme espérance. —

» Et me revoir aussi t'amène en ma présence.

» Tu fus bien inspiré : car, ici, dès demain,

» Tu voudras bien reprendre, auprès de mon Firmin,

» Les leçons que jadis tu donnas à moi-même. —

'> Qu'entends-je ! Je pourrais.... Ah ! ma joie est extrême ! —

» Oui, oui, c'est entendu. Je te retiens aussi :

» Ta table et ton foyer sont désormais ici. —

» Je ne puis accepter, hélas! ma pauvre vue.... —

» Sera, par moi, docteur, entièrement rendue. »

(Hélas ! bientôt allait venir la cécité.)

De bonheur à ma voix son cœur fut transporté ;

La paix revint pourtant sur son visage austère.

Je cherchais de son calme à percer le mystère,

Quand ce mot ajouté m'en donna le secret :

« Mais, dis, si je ne suis, cher Lalente, indiscret,

» Qu'est devenu ce fils qui te doit assistance ? —

» Ah ! vous avez touché mon unique souffrance :

» Ce fils, toujours chéri, que n'est-il aussi mort ;

» Il n'eût du déshonneur empoisonné mon sort !

» Daigne la Providence apaiser mes alarmes. »

Et tirant son mouchoir pour essuyer ses larmes,

Il laissa sous mes yeux tomber un chapelet.

Qui de sa patience était tout le secret.

Depuis lors, vieux guerrier sorti de la bataille,

Il se repose, il prie, autant qu'il peut, travaille.

Chaque jour à la messe il se rend le matin.

Revient donner leçon à mon enfant Firmin,

Qui le respecte et l'aime autant que moi, son père.

De sa bouche jamais ne sort la plainte amère.

Que dis-je ! un doux sourire illumine ses yeux,

Le montre aussi content qu'un habitant des cieux :

De lui vraiment jaillit l'allégresse de vivre.

Et tu voudrais, ami, du jour qu'on te délivre,

Quand tu possèdes foi, biens, famille et santé !

C'est une honte, Avite, ou plutôt lâcheté !

Viens, viens, apprendre ici, près d'un vieillard stoïque,

Infirme, abandonné, jouet d'un sort inique,

A priser cette vie ainsi qu'un vrai trésor.

Même dans les malheurs à la chérir encor :

Car par eux cette vie, ici-bas transitoire.

Nous vaudra dans le ciel une éternelle gloire.

A Sylvain, garde-chasse,

ou Clairière et sous bois.

QUAND SOUS bois tu te plais à poursuivre le fauve, Ou mieux le braconnier qui devant toi se sauve, N'as-tu parfois, Sylvain, en quelque court arrêt, Admiré les splendeurs de la sombre forêt? Je ne le crois. Ton âme au labeur enchaînée, Aux agrestes tableaux surtout accoutumée, N'en voit, n'en comprend point la sublime grandeur. Moi, donc, esprit plus libre, à qui le Créateur Voulut bien départir cette heureuse culture Qui permet de comprendre et goûter la nature, Je désire, aujourd'hui, te prenant par la main. Parcourir avec toi ton forestier chemin. Et, quels que soient les lieux où la course nous mène, Te montrer les beautés que contient ton domaine. Sors donc. Il en est temps. Déjà, de l'horizon. Le soleil vient dorer la forêt, ta maison.

Partons Et, maintenant, nous sommes à l'orée.

Du mystère des bois que l'âme est pénétrée !

Entrons sous leurs arceaux, qui nous cachent les cieux.

Le vent qui fait gémir les troncs audacieux.

Qui passe en se jouant sous les flots de verdure

Et semble caresser l'épaisse chevelure

Du hêtre, du platane ou du chêne géant.

Remplit les profondeurs des bruits de l'Océan.

Des frondaisons ici le parfum balsamique

Remplace l'âpre odeur de l'air océanique.

Sur le tapis moussu que borde le genêt,

Où poussent la fougère et l'odorant muguet,

Poursuivons le chemin aux voûtes ogivales,

Qui jadis inspira la nef des cathédrales

Au gothique artisan des temples du Très-Haut.

Vois l'écureuil bondir, gracieux et d'un saut,

Météore vivant, disparaître au feuillage,

Ecoute des oiseaux l'harmonieux ramage.

Des insectes nombreux le bruissement confus.

Mais, voici la clairière : A ces rochers moussus

Allons nous reposer et contempler à l'aise

Le nouveau site, assis au pied de ce mélèze.

Ce n'est plus en ces lieux la sombre horreur des bois :

L'astre du jour, qu'à peine on distinguait parfois.

Ici comme un roi trône et d'un ciel sans nuage

De flamboyants faisceaux remplit le paysage.

Quel éblouissement ! Quelles splendeurs de ton

Il déploie à nos yeux jusques à l'horizon !

Il fouille en clair-obscur le sylvestre dédale.

De gradin en gradin sous la voûte d'opale.

Embrase la vallée où coule le torrent,

Qui parait au regard un long ruban d'argent.

Et ne semble borner son fécond incendie

Qu'au lointain où le ciel à la terre se lie.

Mais reporte les yeux vers le vallon, Sylvain ;

Vois ce hameau caché dans un pli du terrain.

Ces vaches et ces bœufs dans ce gras pâturage.

Les uns nonchalamment étendus sous l'ombrage

Et les autres bondir sous le stylet du taon ' ,

Que poursuit de son fouet ce jeune paysan :

Des coteaux et des bois cette vue encadrée

Me charme cent fois plus qu'un chef-d'œuvre au musée !

Comment se dérober à ce site enchanteur.

N'était de ce midi l'accablante chaleur?

1 Par décret de l'Académie, taon se prononce actuellement tan, comme paon, Laon, faon.

Rentrons chercher le frais sous la touffue arcade ; Déjà j'entends au loin le bruit de la cascade. Quelle fraîcheur, Sylvain, n'y trouverons-nous pas? Qu'elle soit donc le terme et le but de nos pas. Allons. Mais que ta marche, ami ne s'accélère, Car admire en passant le chêne séculaire Et de tous ses voisins les gigantesques corps. Entre eux si tu vois fuir la biche et le dix-cors. Ton âme à ce tableau pour une fois ravie, Laisse tomber ton arme et respecte leur vie. Cependant le chemin se fait rude, encaissé, De roches on le voit çà et là hérissé \ L'atmosphère fraîchit, la terre est plus féconde, Voici l'eau qui mugit sur le roc qu'elle inonde ; Une gerbe liquide aux couleurs d'arc-en-ciel Bouillonne et tombe au gouffre en un cours éternel : C'est la cascade...! Ici, tout près de ce bocage, Aimé du rossignol solitaire et sauvage. Allons nous restaurer de vivres et de vin. Aux notes de cristal de ce chantre divin.... Qu'à ces beautés ton âme, ami, ne se rebelle ! Si, par un jour d'été, la forêt est si belle, En tous temps je pourrais : automne, hiver, printemps, Te montrer des tableaux encor plus éclatants : L'automne avec ses tons d'or, de bronze et de cuivre ; L'hiver qui donne aux bois leurs dentelles de givre ; Le printemps, réveillant les bois et les jardins. Qui vient du renouveau réjouir les humains, Et rendre pour leurs nids aux oiseaux le bocage. Rempli de leurs ébats et de leurs doux ramages. Pour ce jour, il suffit. Rentrons en nos maisons. Si tu veux avec moi, dans les autres saisons, Recommencer, Sylvain, le même itinéraire. De nouvelles splendeurs viendront te satisfaire.

1 On peut dire en vers, sans qu'il y ait hiatus, eh ! oui, ni oui ni non, çà et là, peu à peu, etc..

A mes Fleurs.

Omes aimables fleurs ! je chante votre empire, Ici-bas si chéri de tout ce qui respire : Enfant, femme, garçon, jeune fille et vieillard, Se pressent à l'envi pour sentir votre nard. Ou contempler l'éclat de la riche palette Dont le ciel sait former votre fraîche toillette. Je viens donc près de vous, comme chaque matin, Chercher un peu de joie, oublier mon chagrin ; Et quand je reprendrai l'œuvre de ma journée Elle sera de vous comme tout embaumée. Déjà m'ont prévenu le brillant papillon, La diligente abeille et l'éclatant bourdon, Qui, bijoux aériens, caressant vos calices, En pompent le nectar, sans cesse, avec délices. Et gorgés d'ambroisie, autrefois chère aux dieux, S'en iront féconder vos sœurs eh d'autres lieux. Et, d'abord, vous voici, mes charmantes pensées : De velours, de joyaux, vous êtes composées, Vous montrez tour à tour à mes yeux éblouis Saphir, grenat, topaze, onyx, lapis, rubis, Et la rosée en vous sous le soleil qui brille Des feux du diamant à mes regards scintille. Quel éblouissement ! quel tableau gracieux Que votre symphonie en couleurs dans ces lieux ! Vos taches, qu'avec art dispose la nature. Forment en leur dessin une espiègle figure.

Qui, perçant l'émeraude, attrait de vos atours,

Paraît me présenter de matinals bonjours.

Votre parfum discret manque au bleu de turquoise

Du frais myosotis, distancé d'une toise.

Comme tes sœurs on t'aime, ô fleurette, ici-bas,

Qui pour l'abandonné dit : « Ne m'oubliez pas ! »

Mais, avançons plus loin. Voici votre royaume.

Mes ravissantes fleurs au si changeant arôme :

Salut, héliotrope, au parfum sans pareil.

Qui, tel le tournesol, se complaît au soleil !

A toi salut aussi, modeste violette,

Lazulite vivant, suave cassolette.

Dont les pétales bleus en de mignons bouquets

Charment tant les mortels : mondaines et coquets !

Quel contraste ! A leur cœur, ta timide corolle,

Cachée en nos jardins, trône comme une idole.

Salut à vous encore, odorant réséda,

Musc aux calices d'or, chatoyant dahlia.

Noble lys, des cœurs purs symbole de victoire.

Plus beau que Salomon ne l'était dans sa gloire ;

Oranger dont les fleurs au blanc immaculé

Parent devant l'autel toute jeune beauté !

Salut à vous toujours giroflée, aubépine.

Œillet cher au poète, iris et capucine,

A vous toutes enfin qui mêlez à vos sœurs

Vos parfums si divers, vos si riches couleurs !

Surtout, à vous salut, Rose, des fleurs la reine !

Malmaison, Spa, May, France, Alphand, Pasteur, Hélène,

Giraud, Olga, Lyon, Camoëns, Rohan, Thé \

Aucun de vos sujets n'atteint votre beauté !

Vous avez tout reçu de l'aimable nature :

Grâce, fraîcheur, parfum, richesse de peinture ;

I Noms de différentes espèces de roses : Souvenir de la Malinaison, Souvenir de Spa, May Paul, La France, Directeur Alphand, Docteur Pasteur, Hélène Stewart, M^e Désiré Giraud, Reine Olga de Wurtemberg, Étoile ou Merveille de Lyon, Camoëns, Prince Camille de Rohan, Fridolin, Thé, etc....

Et, comme pour combler vos charmes enchanteurs, Elle a donné la mousse à l'une de vos sœurs. Que j'aime à contempler ta corolle d'opale, Qui d'un flot d'émeraude à mon regard s'étale. Avec la coccinelle, au rouge radieux.

Globule de corail tombé sur toi des cieux. Ou bien la libellule, au fin corps de dentelle, Qui, semblable au zéphyr, t'effleure de son aile ! Au soleil matinal, quel ravissant tableau ! Quel sujet fut jamais plus digrie du pinceau ! Mais ici ne se borne, ô Roses, votre empire. Il fut de tous les temps. Sans vouloir plus en dire, Déjà vous aviez su captiver les Romains : Us se paraient de vous dans leurs riches festins, Dans leur coupe au falerne ils mêlaient vos pétales ; De vous se couronnaient le prêtre et les vestales. Que dis-je ! Ce pouvoir, doux fruit de vos appas. Vous l'exercez encore après votre trépas. Car, mises au pressoir au pays balkanique. Vous nous donnez alors cette liqueur unique. Qui, vendue à grand prix par les adroits Roumains, S'en va dans l'univers parfumer les humains. Ces beautés, ô mes fleurs, qu'en vous je vois paraître Brillent de plus d'éclat qu'en la flore champêtre. Et les vôtres aussi le cèdent à leur tour A vos sœurs des pays brûlés des feux du jour. Toutes, vous souriez cependant à la vie : Douce leçon pour tous de la philosophie. Mais, près de vous, arrière un esprit trop chagrin ! Aussi bien l'heure avance. Adieu ! Non, à demain, A moins que je ne sois sur un lit de souffrance. Venez, alors, mes fleurs, me rendre l'espérance, Venez de vos bouquets ravir, à votre tour. Un si fidèle amant, qui vous vit chaque jour ; Et par la loi commune au mal si je succombe. Vous, qui fûtes ma joie, ornez encor ma tombe.

Nuit étoilée.

r^ nuit ! me voici seul dans ton immensité ; ^^ La terre est en silence, et ton obscurité, Depuis longtemps déjà la couvrant de son ombre, Ravive la splendeur de tes astres sans nombre. Pas un nuage au ciel ne s'offre à mes regards ; De mon point culminant, mes yeux de toutes parts Plongent dans l'infini, contemplent ton royaume. 0 spectacle écrasant pour moi, chétif atome ! Que tu me dis le prix de mon âme en ce lieu : Par elle je comprends la gloire de mon Dieu. 0 nuit ! à mon esprit, oublieux de ce monde, Dévoile les beautés de ta splendeur profonde ! Devant mes yeux Phébé, dans son plein maintenant, Montre le doux éclat de son disque d'argent. Qui, montueux, creusé, désormais solitaire. Ne semble dans le vide accompagner la terre Que pour de l'astre-roi les feux nous réfléchir Et, lors de son réveil, disparaître au nadir. Ce même disque encore en la voûte éthérée, Déployant au Zénith sa lumière nacrée. Paraît, ô nuit, tenir ton sombre pavillon, Où des astres je vois l'infini bataillon : Les uns, fidèlement suivis de satellites, Parcourent dans le ciel leurs immenses orbites : Mercure, Jupiter, Mars, Neptune, Uranus,. Vesta, Junon, Cérès, Pallas et puis Vénus,

Chacun tourne sur soi, sous le nom de planètes,

Qui près de leur soleil gravitent en sujettes :

Ainsi, pour l'habitant, leurs révolutions

Marquent les jours, les mois, les ans et les saisons.

Qui dira le secret des anneaux de Saturne?

Les autres, diamants dans la voûte nocturne.

Ou bien poussière d'or dans l'infini des cieux,

En feux rouges, bleus, verts, scintillent à mes yeux.

Et, parsemant l'éther de mille nébuleuses,

Me complètent, ô nuit ! tes splendeurs merveilleuses :

Gigantesques bouquets, jetés de toutes parts,

Qui sous leurs noms divers ravissent mes regards.

De l'Est à l'Occident, d'une blanche traînée

De soleils je te vois, nuit, d'abord, partagée ;

Et dans ce double enclos du vaste firmament

Des constellations je vois le groupement :

L'Ourse, Hercule, Pégase, Andromède, la Lyre,

L'Aigle, Cassiopée, Orion, le Navire,

Mille autres, dont la vue échappe à tout humain

Qui ne sonde le ciel le télescope en main,

Peuplent les profondeurs d'une poudre stellaire.

Dont chaque grain présente un monde planétaire.

Les vides effrayants qu'ont ces astres entre eux

Sont parfois sillonnés par des corps lumineux :

Comète chevelue à la gerbe splendide,

Bolide flamboyant, débris d'astéroïde ;

Et comme pour orner ce sublime tableau

L'aurore étend soudain son boréal manteau.

Tel astre disparaît pour jamais à la vue,

Tel autre tout à coup émerge de la nue ;

Et si, plaçant mon œil à l'équatorial.

Il fouillait au delà du monde sidéral.

Il y découvrirait de nouveaux champs d'étoiles.

Lesquelles d'autres champs me cachent de leurs voiles.

Plus l'abîme est sondé, plus il fuit au lointain :

Il n'est point de limite à ce gouffre sans fin.

Et comme un auteur dit, à ce spectacle immense :

« Par delà l'infini, l'infini recommence ».

O beautés ! O prodige ! 0 comble de grandeur !

Si maintenant, ô nuit ! moi, faible observateur,

Anéanti déjà, j'observe les pléiades.

Je tâche de compter d'astres les myriades,

Je les vois s'élancer dans leurs chemins parfaits.

Plus vite que l'éclair, sans se heurter jamais.

Veux-je décrire encor leurs distance et volume ?

Impuissante, ma main laisse tomber la plume.

Essayons d'en saisir le mystère en ces lieux :

Par seconde un rayon fait six dix mille lieues ' ;

L'étoile Sirius, l'une des plus voisines.

Doit mettre vingt-deux ans pour frapper nos rétines.

Et, dans l'immensité, de cet astre brillant

Le corps passe beaucoup notre soleil géant,

Qui, roi resplendissant d'un monde planétaire.

Sept deux cent mille fois est plus gros que la terre.

Pour les astres perdus dans l'abîme sans fin,

Sirius comme masse et distance est un nain ;

Ces autres, à leur tour, sont des grains de poussière

Pour ceux-là gravitant à l'extrême frontière !

Conformément aux lois de l'immortel Newton ^^

Ils s'attirent ces corps, s'écartent en raison

Du plus ou moins de poids, du carré des distances.

Au ciel flottent ainsi, tels des globes, immenses.

O spectacle écrasant ! O sublime harmonie !

Mais ces lois que trouva de Newton le génie,

Quel en fut l'artisan ? Qui les maintient toujours ?

Qui sema tous ces corps ? Qui leur traça leurs cours ?

Quel (est l'auteur enfin de ces mondes d'étoiles?

C'est Dieu que l'infini nous cache de ses voiles.

Devant tant de splendeurs qu'il sut créer pour nous.

Je tombe stupéfait et j'adore à genoux.

1 Par seconde, la lumière parcourt 300.000 Kilomètres ou 60.000 lieues de 5 Kilomètres.

2 Newton, illustre savant anglais qui découvrit les lois de la gravitation universelle (1642-1727).

O nuit ! si ta beauté d'un tel transport m'enflamme, De quels biens ton Auteur saura combler mon âme, Quand elle jouira de l'éternel Esprit ! Impie à toi s'adresse, au surplus, cet écrit ; Prends, lis, athée, et viens : Ton âme, à cette vue, Devant l'immensité restera confondue.

ÉPITRE Vil

Elle !

^T" A gloire est une fleur difficile à cueillir ;

-^^ Beaucoup, sans se lasser, jusqu'au dernier soupir,

De leur souffle impuissant ont tâché de l'atteindre

Et n'ont que du chardon jamais pu leur front ceindre.

Je ne veux point parler des lauriers qu'ici-bas

Moissonnent les guerriers en de justes combats :

Au champ d'honneur, grisé des odeurs de la poudre,

Le plus lâche aisément se transforme en un foudre ;

Au sein de la fournaise, on le voit s'élancer

Et semer le trépas afin de l'éviter.

Mais, lorsqu'il est rentré dans le monde ordinaire.

Quand le calme a suivi le fracas du tonnerre.

Trop souvent, en la paix, ce héros si bouillant

Aux luttes de la vie agit comme un enfant :

Il geint, gémit et pleure au choc de l'infortune.

Par le suicide fuit une vie importune.

Non ; mais, j'entends ici de plus rares exploits

Que ceux livrés par Mars, en ses sanglants emplois :

Je chante les lauriers, l'auguste diadème.

Que la Muse au génie enfin donne elle-même.

O toi qui, tel un aigle au vol audacieux,

Dans le monde des arts voudrais planer aux cieux.

Avant que d'entreprendre une telle victoire.

Ecoute par ma voix ce que te dit la Gloire !

Ecoute, réfléchis et dompte ton émoi :

« Téméraire, qui veux t'élever jusqu'à moi.

Sais-tu, présomptueux, où ton espoir se fonde ?

Pour que ma main te sacre à la face du monde,

Ton souffle saura-t-il t'élever vers mon lieu :

J'habite l'empyrée et suis fille de Dieu !

Mille qui l'ont tenté sont retombés à terre

Et n'ont eu d'Atropos qu'une fin ordinaire.

N'espère donc pas mieux si, près de ton berceau,

L'Eternel sur ton front ne grava point mon sceau.

As-tu reçu de Lui la divine étincelle ?

Laisse le beau, le vrai, le bien souffler sur elle ;

Travaille sans relâche. Et, ce feu t'embrasant.

Par tes œuvres, un jour, ainsi qu'au firmament

On voit briller Vénus qu'un nuage ne voile.

Ton nom resplendira comme une pure étoile.

Tu goûteras alors ma noble volupté.

Chaste comme aux élus celle en l'éternité.

Alors, tu nageras en plein dans les délices :

Ton cœur, émancipé de l'étreinte des vices,

Epris de l'idéal, /enivré de grandeurs,

En chefs-d'œuvre saura -s'épancher dans les cœurs

Qui, comme lui, du mal ont rejeté l'empire.

Ont de nobles ardeurs mais ne peuvent les dire.

Quelle communion ! quel héroïque emploi !

Et quelle récompense ils produiront pour toi !

Les mortels transportés t'appelleront leur maître ;

Séduits par les plaisirs que tu leur fis connaître.

Ils voudront voir partout ton génie exalté ;

Et, pour qu'il passe un jour à la postérité,

Ils croiront n'avoir fait ce que leur âme impose

S'il n'a pas dans l'airain sa juste apothéose ;

D'où, comble de bonheur ! l'assurance au trépas

Que dans les cours des temps toi nom ne mourra pas :

Tant de siècles passés sur les cendres d'Homère

Ne purent étouffer son nom dans la poussière. »

Magnanime mortel, à cette auguste voix.

Laisse vibrer ma lyre une dernière fois ;

Conduit au capitole, ainsi jadis le Tasse,

Quels que soient les lauriers que sur toi l'on entasse,

Accepte un juste encens, mais rejette l'orgueil,

Reste humble malgré tout, simple jusqu'au cercueil.

Pourquoi t'enorgueillir ? Ces talents, ton partage,

Ne sont point, sache-le, ton bien ni ton ouvrage.

Et ce feu dont ton œil est comme illuminé

C'est Dieu qui l'a Lui-même en ton âme allumé.

Qu'il brûle toujours pur et pour le bien du monde !

Malheur, malheur à toi si, pour un gain immonde,

Il porte le ravage en l'âme des mortels :

Tu connaîtras l'horreur des décrets éternels !

Humble encor, tu verras, quel que soit ton génie.

Expirer à tes pieds tous les traits de l'envie :

Si l'on hait un talent des humains dédaigneux,

On estime celui qui se courbe vers eux.

Lève la tête au ciel mais pour une prière.

Comme homme reconnais que tu n'es que poussière :

L'ombre prête au soleil encor plus de clarté.

Surtout, pénètre-toi de cette vérité :

Artiste de génie, amant chéri des Muses,

A caresser les sens des mortels qui t'amuses,

Sculptueur, peintre ou poète, en ce triste chemin,

Jamais tu n'atteindras un glorieux destin.

Si tu veux acquérir une gloire durable,

Sur cette terre, ami, la seule impérissable.

Toujours par tes travaux vise à la sainteté,

Source ici-bas, aux cieux, de l'Immortalité.

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