EPITRE VIII
Les Nuages.
/'TXORTEL, qui pour porter mieux le poids de la vie
^-*-^ Lèves souvent au ciel ton âme endolorie,
N'admires-tu jamais aux champs du firmament
Le nuage immobile ou chassé par le vent ?
Si la voûle céleste en son bleu de turquoise,
Pure au midi, nacrée au couchant, au matin.
Ravit le campagnard, la simple villageoise.
Comme l'altière dame et le fier citadin,
Quel transport ne s'élève en l'âme du poète,
Lorsque plongeant aux cieux ses attentifs regards,
Dans l'éther il contemple, au-dessus de sa tête.
De nébuleux chaos flottant de toutes parts !
Chaque nuée errante au sein de l'empyrée
Des sept couleurs du spectre est parfois diaprée ;
Ou ces couleurs mêlant leurs tons générateurs
Peuplent l'immensité de décors enchanteurs.
Qui vont du noir au blanc, par cent nuances rares.
Se heurtant, se fondant en effets si bizarres.
Que le peintre souvent de ses hardis pinceaux
Hésite à les fixer aux ciels de ses tableaux.
D'abord, au champ d'azur d'une belle journée.
Ainsi qu'au pâturage un troupeau de moutons.
Des cirrus, précurseurs de la prochaine ondée.
On voit le fin panache et les blanches toisons.
Le vent souffle, soudain. Il les chasse et condense,
En vaste draperie, en énorme manteau.
Qui roulent en leurs plis comme une mer immense.
Et le soleil caché sous l'infini rideau,
Par les flots de tenture opaque ou diaphane,
Telle une vive écharpe orne la Castillane,
De pourpre, d'or, d'argent, de cent tons merveilleux.
Sous les regards ravis fait resplendir les cieux.
Dont la voûte au lointain de gloire se colore
Quand l'astre au couchant tombe ou se lève à l'aurore.
Mais, contre le notus si, du Septentrion,
Se déchaînent, surtout pendant la canicule,
Tout à coup les fureurs du sauvage aquilon,
Aux nuages, alors, la foudre s'accumule.
Par mille frottements qu'il leur imprime entre eux ;
La nue à la nuée accourt sombre et livide,
Le ciel s'appesantit, le jour est ténébreux.
Et l'air paraît manquer à la campagne aride ;
Un calme, avant-coureur du choc des éléments.
Tient dans l'anxiété tous les cœurs en suspens.
Soudain, des grondements roulent dans l'étendue.
Coupés au loin d'éclairs qui déchirent la nue ;
Le chêne altier gémit sous d'affreux tourbillons.
Un torrent d'eau ravage et campagne et vallons.
Le roulement redouble, il approche ; et la foudre
Eclate, embrase tout, le semble en feu résoudre :
L'âme impie elle-même, à ce comble d'horreur,
Frémit, tremble et s'élève à son divin Auteur....!
Enfin, l'on voit pâlir lentement la fournaise ;
L'atmosphère fraîchit, l'aquilon fuit au loin
Et dans l'immensité la tempête s'apaisç.
De suaves parfums se dégagent du foin.
Mêlés à ceux des fleurs au souffle du Zéphire.
Comme une lampe d'or aux célestes parvis.
L'astre-roi reparaît dans son paisible empire.
Déployant les couleurs de l'écharpe d'Iris,
Eblouissant bandeau, cintre multicolore.
Qui, pour trop peu de temps, du couchant à l'aurore.
Mire de leur auteur le globe de vermeil.
L'oiseau de la nature acclame le réveil :
Et le monde reprend sa marche accoutumée, Tandis qu'à l'horizon disparaît la nuée. Je me complais, alors, à suivre au firmament Les formes qu'elle emprunte aux caprices du vent : Ici, courent au ciel de longues théories, Qui semblent aux regards de fières Walkyries, Bondissant à l'assaut de quelque Walhalla, Figuré par la nue immobile au delà.
Ailleurs, flottent en l'air des groupes de portiques, De rochers, de forêts, entourant un champ clos, Oii se livrent combat des monstres fantastiques. Un océan bronzé roule plus loin ses flots ; J'y vois des continents, des îles, des falaises, Et d'étranges vaisseaux dans une baie ancrés ; A l'horizon, enfin, de monts ceints de mélèzes Ces tableaux faiblement paraissent encadrés. Ainsi, longtemps poursuit mon humeur vagabonde, Dans les célestes ch>rmps, cette scène féconde En tableaux variés pour le plaisir des yeux, Quand Phébé lentement apparaît dans les cieux ; Puis s'allume autour d'elle une foule d'étoiles. La nuit sur notre globe enfin étend ses voiles : C'est alors que commence, en l'espace infini. Un spectacle déjà dont mon cœur fut ravi. Si tu veux que ton âme en soit émerveillée. Lecteur, je te renvoie à ma « Nuit étoilée » ^ .
1 Voir l'épître VI de l'auteur.
Bella 1.
QUI mérita ce nom si doux?
Est-il celui de quelque amante ?
Non. Ou bien celui qu'un époux Donne à sa compagne charmante ?
Non, encore. Alors, une fleur Le reçut d'un admirateur ?
Non plus. Notre levrette aimée Par nous fut surnommée ainsi.
Comme son portrait que voici Montre qu'elle est la bien nommée !
De son corps mince et souple, ainsi que l'écureuil, La robe a les couleurs de la noisette mûre ; Elle a de la gazelle et les pattes et l'œil, La grâce de l'oiseau perché sur la ramure. En ses formes parfait, ni trop petit, ni grand. Sec, orné d'un côté d'une queue en serpent, De l'autre d'une tête à la gentille oreille, Au museau fin et noir comme un fruit de la treille *, Son corps nerveux se dresse et frémit à tout bruit Qui retentit dans l'air, le jour ou bien la nuit.
1 L'auteur a cru pouvoir classer, parmi ses épîtres, cette poésie et les deux suivantes, bien qu'elles n'en aient pas entièrement la forme. '.; Comme un grain de raisin noir.
ÉPiTRES 41
S'il persiste, Bella se replie et s'élance,
Plus vite que l'éclair. L'ivoire de ses dents,
Sa queue au loin tendue ainsi qu'un fer de lance.
Sa lèvre frémissante et ses abois stridents,
La flamme qui jaillit de sa fauve prunelle,
Font reculer l'intrus douze fois plus gros qu'elle.
Chienne de qualité, coquette de salon.
Elle hait l'artisan et le pauvre en haillon ;
Leur seul aspect la fait s'emporter de colère.
Contrairement à nous émus de leur misère.
Elle est prise de rage à leur vue au logis
Et ne se calme, enfin, que lorsqu'ils sont sortis :
Excès de vigilance ! Elle est, pour tout le reste.
Parfaite : Propre, aimante et docile à la main
Qui la soigne et nourrit, midi, soir et matin ;
Elle écoute, obéit et/vous comprend d'un geste.
Elle abhorre être seule, et la société
Semble encore l'embellir et la met en gaîté :
Alors, elle bondit, court, jappe et se trémousse,
Ainsi que des bambins s'ébattant sur la mousse.
Elle daigne parfois se mêler à leurs jeux.
Rivalisant de cris et de fougue avec eux.
Elle aime des jardins la verdure et la flore.
Les pelouses surtout que sa course dévore ;
Et quand elle revient, haletante, au logis.
Que de marques d'amour dont nous sommes ravis!
Pour tout dire en un mot, sans la moindre hyperbole.
Il ne lui manque rien si ce n'est la parole.
Maintenant, répondez : Au portrait que voilà,
Fut-on présomptueux en la nommant Bella ?
Hélas ! le silence s'impose :
Bella ne l'est plus que de nom ; Le temps, qui flétrit toute chose.
Déjà de sa grâce a raison.
A peine sont passés deux lustres,
Et de ses qualités illustres
Il reste la fidélité.
Qu'elle vive ou bientôt succombe,
Nous pourrons graver sur sa tombe
Ci-gît Bella, prix de beauté.
La Neige, i
-"I^AR un beau jour d'hiver que la nature est belle, r^ Lorsque Borée, en nos climats, A partout attaché ses festons de dentelle,
Poudré la campagne à frimas.
Mais, quand du haut des cieux son haleine glacée. Comme les flots de tulle à la jeune épousée. Jette encor sur l'ensemble un lilial manteau. Ah ! c'est alors que le spectacle est beau ! Parmi les diamants que le jour illumine, L'œil voit jouer, danser, d'infinis tourbillons, Aux dessins merveilleux, aux paillettes d'hermine. Comme dans les jardins les laiteux papillons Se disputer des lis l'odorante étamine. Mais, l'ouate céleste, accroissant ses flocons. Devant l'aquilon fuit, va combler les vallons. Recouvrir les ruisseaux fermés par la froidure, Habiller des forêts les troncs et la ramure.
Elle se déploie en rubans
Aux clochers des églises, Aux rochers, aux coteaux, aux toits des monuments. Superbes banquises
I Dans ce poème, l'auteur s'est efforcé d'obtenir l'harmonie imitative par les sons, par le rythme, par la diversité et le mélange des rimes, par la coupe et les dimensions des vers, dont toute la gamme a, pour ainsi dire, été employée.
II a voulu peindre, par là, les impressions que donnent à l'âme sensible le spectacle prestigieux d'un paysage d'hiver et des effets de neige, la solitude et le calme infinis qui planent alors sur toute la nature.
Qui paraissent surgir d'un océan de lait. Nul bruit ne trouble plus le spectacle polaire, Si ce n'est au passant, qui s'y complaît. Le cri que jette un corbeau solitaire. Rayant de son vol noir l'implacable blancheur, Vers la forêt qui l'appelle.
■ Le mortel fasciné, (c'est votre serviteur), A la blanche tonnelle, Suit la sinistre voix.
Qui l'attire sous bois....
Grand Dieu ! que la forêt en sa parure est belle !
De l'ivoire nacré du floconneux tapis
Sortent les blancs| piliers aux ogives d'albâtre,
A travers les rameaux en bouquets réunis
On voit du firmament percer le ton bleuâtre.
Des fûts, des chapitaux, du dôme"|de ces lieux.
Pareille à la guipurej étalée à nos yeux.
Tombe une mousseline aux mille stalactites.
Fouillis inextricable, aux mailles si petites
Que l'astre du jour peut à peine les percer,
Pour aux prismes de glace aller s'irradier ;
Et si loin que la vue aux profondeurs s'arrête
Le merveilleux décor sans cesse se répète :
On dirait un palais qu'un sublime enchanteur
A dressé pour ravir les yeux du spectateur,
Qui, le cœur transporté, d'autant mieux le contemple
Que le silence y plane ainsi que dans un temple.
Je me trompe, là-bas.
Le cerf en fuyant brame.
Déchirant de son pas La blanche trame
Des rameaux du buisson.
Un pinson.
Perché sur l'arbrisseau qui produit l'églantine, Qu'au printemps l'abeille butine, Pique du bec son fruit couleur de sang, Pour apaiser la faim qui lui ronge le flanc. Et du tremblant oiseau le corps vif et minime Forme avec l'infini que sa présence anime. Sur l'immense blancheur, un contraste effrayant. Que détruit tout à coup le souffle de Borée Semant autour de nous une pluie argentée. Je m'éloigne à regret d'un spectacle si beau, Pour revenir plus tard l'admirer de nouveau.
Oh ! oui, pendant l'hiver que la nature est belle, Quand l'aquilon, en nos climats,
A partout attaché ses festons de dentelle. Poudré la campagne à frimas.
Dévouement Sublime.
Naufrage du navire-école « Comte de Smet de Naeyer i.
^UR la Scène du monde,
r~^ Egoïste et trompeur,
Quand on rencontre un cœur
Qui de sa charité l'inonde,
Comme la fleur de son parfum
Embaume l'épine et l'absinthe, Vienne la Parque, et déjà du défunt La vie est exaltée et la mémoire sainte. Mais, bien plus, si l'on voit cet héroïque cœur Oublieux de lui-même et de ses sens vainqueur, Pour l'amour des humains sacrifier sa vie. Tel à Jérusalem autrefois le Messie, Son nom ravit, confond, éblouit l'univers, Ainsi que dans le ciel éclate un météore. Telle fut votre gloire, ô Van Zuylen, Cuypers, Fourcault, Van Esch, Rombout, autres héros encore. Qui, bravant le trépas, l'Océan irrité. Poussèrent aux confins la magnanimité ; Ou parmi les terreurs d'un horrible naufrage, Montrèrent, presque enfants, un si rare courage. J'en dois taire les noms : Ma muse en ses accents. Hélas ! doit ménager ses efforts impuissants, Pour les siècles futurs, à garder la mémoire De tant d'exploits cachés, de cet amas de gloire.
1 En avril, 1906.
Chantons-les tous en vous, ô Van Zuylen, Cuypers !
Qui l'eût dit, qu'au départ du navire d'Anvers,
Aux acclamations, à l'ardeur, l'allégresse,
Succéderaient bientôt tant de deuils, de tristesse ?
Et, tandis qu'il voguait paisible en l'Océan,
La mort déjà peut-être avait marqué son flanc.
Il venait de doubler les murs de la Corogne
Et naviguait, rapide, au golfe de Gascogne,
Quand ce cri retentit : « Une voie au vaisseau
« Laisse au milieu du lest pénétrer des flots d'eau.
» Aux pompes tout le monde ! » En vain l'on se dévoue...
L'Océan devient gros, en serpents se dénoue.
Embarque par paquets son onde amère à bord,
Y jette l'épouvante, avant-coureur de mort !
Le navire s'enfonce.... On crie : « A l'eau la barque ! »
Inutiles efforts.... Cependant que la Parque,
Sur le tableau planant en son sinistre cours,
Avait de vingt héros déjà tranché les jours.
Ici, dans nos esprits, une scène se place
Qui transporte nos cœurs et de terreur les glace :
Du navire en détresse un seul des six canots,
Qu'au prix de mille efforts on maintenait à flots.
Recueillait les nageurs dans la mer en furie ;
Et sur le bord toujours quarante étaient en vie !
Comme officier second, sans forfaire à l'honneur,
Van Zuylen, pour ses jours plein d'une juste ardeur.
Pouvait plonger dans l'onde et d'une nage habile,
Par les flots agités, gagner l'esquif fragile.
Mais, calme et méprisant un imminent trépas,
Aux cadets hésitant, il dit : « Sautez en bas ! »
Tandis que l'aumônier, oublieux de la terre.
Dans les âmes semait du sacré ministère.
Au nom du Dieu clément, la force et le pardon
Qu'il voudrait pour lui-même à l'éternel plongeon.
A regret, le canot surchargé se retire
Et voit avec horreur ces héros du martyre.
Van Zuylen et Cuypers, les mains jointes à bord, S'enfoncer lentement avec lui dans la mort.... L'Océan se referme ; et sa nappe infinie Continue à mugir sans clameurs d'agonie. Magnanimes héros, le sanglot dans la voix. Ceux-là par vous sauvés nous ont dit vos exploits ! Vos restes généreux reposent dans l'abîme, Nul monument pour eux assez n'eût été beau : A votre dévoûment gigantesque, sublime, Il faut l'océan pour tombeau.
Puissent les accords de ma lyre Des mères calmer les douleurs.
Descendre en le liquide empire Sur tous ces morts comme des fleurs ! Qu'importe l'heure où fuit la vie Leur beau trépas fait notre envie.
Et toi, surtout, admirable Cuypers,
Trop noble objet, pour mes indignes vers,
D'un bond tu parvins jusqu'au faîte
De la divine charité ;
La palme à jamais ta conquête,
T'a donné l'Immortalité :
Je te salue, illustre tête,
Gloire, honneur de l'humanité !