EPITRE XII
Au lecteur (contrastes comiques).
M'abandonne, aujourd'hui, tout sujet sérieux, U Pour t'égayer, lecteur, de mes propos joyeux ; Le monde fuit celui qui censure ou souj^ire, Au contraire, il chérit quiconque le fait rire : Aussi bien rien n'est plus propice à la santé Que les accès prudents d'une franche gaîté. Rions donc ; non du rire enfant des persiflages. Mais de ce rire fruit d'innocents badinages. Cependant dans tes yeux je lis l'étonnement : Quoi, ce mortel chagrin va devenir plaisant ! Et d'où lui vient, dis-tu, cette heureuse pensée De tourner vers ce but sa muse, plus versée Dans l'art des nobles chants qu'en celui des lazzis ? Les contrastes du monde ont provoqué mes ris ; Que ma muse une fois par eux te désopile : C'était hier. J'errais au milieu de la ville. Observant le spectacle offert à mon regard Par la foule affairée au central boulevard • . Tout à coup, une voix parvient à mon oreille, Féminine, adorable, à la flûte pareille. Certes, me dis-je alors, un ange, un chérubin, Doit avoir, pour charmer, cet organe divin. Je regarde. Grand Dieu ! Pour une basse-taille, Le soprano fliité sortait d'une futaille,
1 Boulevard Central, artère la plus fréquentée de Bruxelles.
Sorte de mastodonte, aux appas plantureux,
Echangeant doucement des propos amoureux
Avec son jeune époux, faible et replet pygmée,
Qui, pendu par le bras à cette dulcinée.
D'un organe plus creux que l'est le baryton,
Lui donnait la réplique ainsi qu'un bombardon.
Ah ! quel duo, mon cher. J'en suffoquais de rire.
L'un à l'autre en marchant ne cessait de sourire ;
Avec la sot e mode en usage ici-bas
Que l'épouse à l'époux donne à présent le bras.
Elle semblait porter son cabas en voyage.
Un couple différent était au voisinage :
L'homme maigre à figure en lame de couteau.
Coiffé du chapeau-buse et grand comme un poteau.
Tenait, le verbe fort et l'échiné courbée,
Le bras de sa compagne, insipide poupée.
Qui demeurait muette auprès de son époux :
Il semblait se gausser de sa femme à genoux.
Plus loin, tout fraîchement débarqués dans la ville.
Des campagnards flânaient bruyamment à la file ;
Hommes, femmes, enfants, pour leur plus beau des jours,
Du coffre avait tiré leurs flamboyants atours :
Ainsi, plus imposants qu'un tireur d'horoscope,
En leur marche, ils formaient un kaléidoscope.
Le Nestor, habillé d'un antique tromblon,
De redingote longue et large pantalon.
Déjà venu sans doute en notre capitale,
Expliquait les beautés qu'aux regards elle étale.
De grands gestes scandait ses hilarants discours,
Hérissés de grands mots, de cuirs et de velours.
Un gamin à l'écart se moquait de sa tête.
Le suivait et de cris agrémentait la fête ;
Tandis qu'un citadin paraissait tout surpris
Que sa ville à ces gens pût offrir tant de prix.
Comme pour ajouter au spectacle comique.
Un chien accourt soudain, le suit de sa musique ;
Puis, enfin, aux mollets du rustique orateur.
Lève la patte et lance un jet provocateur,
C'était tordant. Déjà, l'on encombrait l'arttre ;
Heureusement, le vieux avait bon caractère,
Car en voyant le monde en proie à la gaîté
Il y joignit aussi sa grosse hilarité.
La scène ainsi prit fin ; et, bientôt cette foule.
Sans plus, de tous côtés à petits pas s'écoule.
Alors, je remarquai combien toutes ces gens,
Qui ridiculisaient ces braves paysans.
Faisaient, sans y penser, un cocasse anicroche ;
Oui, tous à commencer par le pâle gavroche,
Vagabond vicieux, grimaçant diablotin.
Qui semblait confirmer le thème de Darwin.
Ce singe et des badauds, franche caricature.
Raillaient ces rudes gars de la saine nature !
C'est une chose étrange et commune en nos jours :
Le sot est le plus prompt à se moquer toujours ;
Ce que j'ai dit déjà le montre à l'évidence.
Quel sujet de gaîté que cette outrecuidance !
Je l'observais encor, retournant au logis :
Ici, marchait devant un sénile Adonis,
Vieux beau qui, pommadé, près d'une jouvencelle,
Essayait de ses feux la dernière étincelle.
Et de ses airs narguait les passants mécontents.
Plus loin, une matrone aux soixante printemps.
Parée et parfumée ainsi qu'une grisette,
A ses filles donnait des leçons de toilette.
Par ses traits décochés aux dames d'alentour.
Qui péchaient quelque peu contre le goût du jour.
Je m'amusais beaucoup derrière ce cortège,
De la vieille coquette observant le manège,
Quand j'entendis soudain articuler mon nom :
C'était un fat sceptique, espèce de gascon.
Redoutable censeur des actions des hommes
Et redresseur des torts de l'époque où nous sommes,
A qui, pour mon malheur, je fus lié jadis.
Je subis, gouailleur, jusques à mon logis.
Durant toute la fin de cette promenade,
Ses pointes, ses bons mots et sa fanfaronnade.
Voici mon gîte, enfin, et c'en était assez ;
Je lui jette un bonjour et puis ma porte au nez.
Lecteur, si tu ressens parfois de la tristesse,
Le remède s'en trouve au milieu de la presse ;
Alors, dans la cité va voir le monde agir :
Tu goûteras, crois-moi, des moments de plaisir.