‹ Mélanges poétiques & littérairesChapitre 7 sur 120 · Deuxième Partie · texte numérisé non relu

Deuxième Partie

Contre la soif de l'or.

Wadis, lorsque Brennus, au pied du Capitole ^ ^ Pour mille livres d'or que roulait le Pactole ^, Daigna laisser la vie aux patriciens romains, Tandis que ses guerriers s'occupaient de leurs mains A peser la rançon promise à leur courage, Tout à coup une voix sortant de l'entourage Accusa les vainqueurs d'employer des faux poids. A ces mots imprudents, le farouche Gaulois Fixe l'audacieux, se lève et puis s'avance, Jetant sa lourde épée au loin dans la balance : « Malheur à vous, dit-il, malheur à vous vaincus ! » Ce cri jeté naguère aux Romains par Brennus De nos jours est lancé par l'altière opulence A l'honnête labeur, à la triste indigence. Par les décrets divins, vous qui n'êtes point nés D'un membre du Gotha, de parents fortunés ^ ; Vous qui passez vos jours dans les travaux arides, Lorsque déjà vos fronts sont sillonnés de rides ; Vous tous qui, dans la vie, avez été vaincus Et qui n'avez pu faire ample moisson d'écus. Combien vous éprouvez sur la scène du monde De l'anathème ancien la vérité profonde :

1 Brennus, chef gaulois qui, après avoir pris Rome, consentit à laisser la vie aux patriciens romains assiégés dans le Capitole, moyennant 1000 livres pesant d'or (390 ans avant J.-C).

2 Pactole, rivière de la Lydie, qui roulait des paillettes d'or.

3 Le Gotha, annuaire de la noblesse.

Morgue des parvenus couverts de diamants ; Luxe de l'hétaïre aux fastueux amants, Quand celle qui la pare, exempte de ses vices, Récolte le mépris pour prix de ses services ; Du maître à l'artisan l'égoïsme éhonté, L'opulence insultant à l'humble pauvreté, L'arrogance et l'orgueil d'une triste jeunesse Qui gaspille son temps, son or dans la mollesse. Liberté pour le riche et joug pour l'indigent. Tout montre qu'ici-bas le vrai roi c'est l'argent. Oui, malheur aux vaincus ! La peur de l'anathème Alluma dans les cœurs de l'or la soif extrême, Vauri sacra famés du caustique Romain ', Qui donne le vertige au malheureux humain. Dès qu'il en est saisi tout paraît légitime Et seul ce qui la sert emporte son estime. Sur le chemin qui mène au jaune talisman, Que de torrents de boue et de flaques de sang ! C'est dans uue cité l'industriel cupide, Qui, de son personnel lâchement homicide. Exige des travaux dont il est excédé.

Pour un maigre salaire à regret accordé. C'est de tous ces marchands l'infernale chimie ^, Source de mille maux, de la blême anémie, Epiciers, boulangers, brasseurs, restaurateurs. Charcutiers, charlatans, autres empoisonneurs, Qui, deux lustres passés dans leur pratique infâme, S'en vont vivre en rentiers avec la paix dans l'âme, Auri sacra famés ! C'est le vil médecin. D'un malade abusé lentement assassin.

Eternisant un mal pourvoyeur de sa bourse ; Heureux quand du client la mort finit la course !

1 Horace, satirique romain.

2 Des lois ont dû être promulguées, pour enrayer la falsification éhontée des denrées alimentaires.

L'auteur tient à déclarer que les traits de cette satire et des suivantes ne visent que les exceptions et non la généralité.

Ce sont ces magistrats injustes et vénaux, Passant du noir au blanc pour de secrets cadeaux; Ces tuteurs d'orphelins, confiants, sans défense, Mettant toute leur ruse à spolier l'enfance. Auri sacra famés ! qu'est-ce encore ? Israël A la Bourse au veau d'or élevant un autel, Où d'impudents fripons, féconds en artifices, Drainent les capitaux de mortels trop novices ; Le tripot où souvent un malheureux joueur, Par le lâche suicide, accroît son déshonneur. C'est surtout l'écrivain qui dans les cœurs allume Le feu des passions par sa perfide plume. Et fait monter son œuvre à trente éditions En exaltant le vice et ses corruptions ; Honte à ce malfaiteur de la littérature ! C'est.... Mais, bornons ici cette nomenclature. Qu'un tel débordement d'égoïsme et d'horreurs Fasse trembler d'effroi ses sinistres auteurs : Sectaires ténébreux, pédagogues cyniques. Législateurs sans foi faiseurs de lois iniques. Scribes et crayonneurs, corrupteurs de l'enfant, Voilà qui met le comble à notre étonnement ! Quoi ! depuis que Voltaire a dit avec cynisme : Le seul fléau du monde est le christianisme. Vos efforts contre lui furent toujours tournés. Et de leurs résultats vous êtes étonnés ! Insensés ! quel spectacle offrait jadis le monde Quand les diejx adorés étaient le vice immonde, La débauche et le vol, vils enfants du démon. Sous les noms de Bacchus, Mercure et Cupidon ? Le travail regardé comme une flétrissure, La femme au gynécée, instrument de luxure. Et par l'époux lassé vouée aux lupanars. Le fier Romain tremblant sous la loi des Césars, Les enfants contrefaits jetés aux gémonies. Les fêtes de Priape aux mille ignominies.

Le père à l'atrium un tyran pour les siens, L'esclave une machine aux mains des patriciens Qui, fatigués de lui, le jetaient aux murènes ', Les vaincus s'ègorgeant pour le peuple aux arènes. Tout avait ses autels, sauf la Divinité ^. Le Christ naquit enfin. Par Lui, la charité Fit émerger bientôt du sein de cette fange Des martyrs et des saints l'héroïque phalange. Et la terre embrasée au feu de leurs vertus Se vit sauvée alors qu'elle n'espérait plus. Que dis-je ! ces héros, sortant des catacombes. De tous les dieux impurs surent sceller les tombes ; L'Olympe en vain lutta contre le Christ vainqueur. Maintenant, Voltairiens, répétez tous en chœur : « Le seul fléau du monde est le christianisme ! » Règne, modernisé ! Reviens, ô paganisme, » Rendre à l'humanité tes antiques bienfaits ! » Déjà de vos efforts on voit les beaux effets : L'idéal est celui de n'avoir rien à faire. Une femme accomplie est celle qui sait plaire Et reproduire en elle Aspasie ou Ninon '^. Quel foyer compte encor Cléobis ou Biton '* ? Le fils par ses excès déshonore son père Et dans la femme insulte au portrait de sa mère. L'esclavage, autrefois pour l'ilote un enfer. Reparaît dans l'usine en ce siècle de fer. Qui n'en veut respirer l'atmosphère embrasée? Si le gladiateur a fui du Colisée ^,

1 Murènes, sorte d'anguilles de mer, dont la chair délicate était très estimée des Romains, qui les engraissaient dans des viviers. Ces. poissons sont excessivement voraces. ■i Bossuet a dit : Tout était dieu excepté Dieu lui-même. !! Aspasie et Ninon de Lenclos, fameuses courtisanes.

4 Cléobis et Biton, enfants célèbres dans l'antiquité pour leur piété filiale.

5 Colisée, vaste amphithéâtre de l'ancienne Rome, qui servait aux combats des gladiateurs. On a vu jusqu'à vingt mille prisonniers de guerre s'y entretuer, pour l'amusement du peuple romain. Les ruines du Colisée, qui pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs, existent encore.

Honneur à qui ce jour a su pour un soufflet

Se venger par l'épée ou par le pistolet ! '

On vante sa bravoure, on chante son adresse,

Les plumes à l'envi l'exaltent dans la presse.

Jamais par vous le monde eut-il plus beaux destins?

O fiers éducateurs des fortunés humains !

Vous avez dit à l'homme, en formant son enfance :

« Recherchez le plaisir, abhorrez la souffrance,

» A contenter vos sens consacrez tous vos jours,

» Car après votre mort c'en est fait pour toujours. —

» Fort bien, vous répond l'homme, à vos conseils fidèle,

» Je ne reconnais point la Justice éternelle

» Et n'admets qu'une loi : celle de mes plaisirs.

» Mais, pour calmer la soif de mes ardents désirs,

» Il me faudrait de l'or, beaucoup d'or, la richesse.

» Vous êtes fortunés, je suis dans la détresse,

» De quel droit dans le monde êtes-vous à ce rang?

» J'exige votre place ou sinon votre sang !

» Vous voulez résister ? Mes pareils sont armée. »

Imprudents, à ce cri votre âme est alarmée

Et vous levez les bras éperdus vers les cieux !

Qui se sert de l'épée en périra. Messieurs.

Vous semâtes le vent, récoltez les tempêtes ;

Abandonnez votre or ou tremblez pour vos têtes !

Mais non, rassurez-vous, vous avez des Sauveurs :

Le Christ et son Eglise, objets de vos fureurs.

Grâce au Ciel, tous les coups de votre rage impie

Jamais n'ébranleront l'Epouse du Messie !

D'Elle en vain le plus fort cherche à venir à bout ;

Pour nous sauver, Elle est et restera debout.

1 Jamais la plaie du duel n'a tant sévi que de nos jours.

Contre la médisance.

GOMME Esope autrefois le déclarait à Xanthe ', J'estime que du pôle à la zone briilante, Domaine ensanglanté du tigre et du lion, Où la peste et l'aspic distillent leur poison, Des colonnes d'Hercule au pays de la cangue 2, Il n'est pire fléau que celui de la langue. Il n'est pas moins ancien que l'est l'humanité. Quel mortel plus ou moins ne s'en trouve infecté ? On chercherait en vain une perle si rare. Car au berceau tout homme en apporte la tare. Pour dresser de ses coups le sinistre bilan. Où brille le premier l'Esprit du mal, Satan, D'un Voltaire il faudrait la plume infatigable : Nous jouirions encor d'un bonheur ineffable Si le roi des enfers, par ses fatals discours. N'en fut venu jadis interrompre le cours. Dieu devint pour Adam un juge au lieu d'un père; Et tombèrent sur lui les coups de sa colère, Comme sur ses enfants. La terre, depuis lors, Ne donne plus ses fruits qu'au prix de mille efforts ; Heureux si, tout à coup, l'aquilon ou la foudre Ne vient du laboureur l'espoir réduire en poudre ! Les frimas de l'hiver, les ardeurs de l'été. Accablent tour à tour la pauvre humanité, Qui, jouet du malheur, des soucis et des peines. Sans relâche ici-bas traîne ses lourdes chaînes

1 Xanthe, philosophe grec, maître d'Esope, le fabuliste. - Cangue, supplice chinois.

Jusqu'aux vers de la tombe. Encore si toujours

La charité venait inspirer nos discours ;

Mais, la perfide envie est maîtresse en ce monde.

Nul ne peut échapper à son contact immonde,

Et même la candeur qui brille chez l'enfant

De la langue d'aspic toujours ne le défend.

Ici, c'est un foyer, où régnait l'harmonie.

Qui devient un enfer par une calomnie ;

Là, deux cœurs s'apprêtant aux douceurs de l'hymen

Voient leur bonheur brisé par le même moyen.

Ailleurs, c'est un fripon qui dans son opulence

Puise la liberté d'être plein d'insolence ;

Sa fortune il la doit à son honneur détruit.

Et s'érige en Caton de la vertu d'autrui.

Voyez-vous ce dévot, nous dira cet impie,

Qui dépense à l'autel la moitié de sa vie ?

Ses larmes, ses soupirs, ses prières aux cieux.

Sont autant de transports de son cœur vicieux.

Qui, par tous les secrets d'un adroit mysticisme.

Cherche à flatter l'ardeur de son sensualisme.

Comme il sait, sous l'aspect d'une fausse vertu,

Ses vices bien cacher ! J'en suis tout confondu.

Moi-même, que de fois n'ai-je dans le silence.

Avec mépris, lecteur, souffert la médisance.

Ce n'est pas que, gonflé d'un orgueilleux dédain.

Je prétende ici-bas être pris pour un saint.

Non, non, sincèrement, devant tous je confesse

Combien je sens l'effet de l'humaine faiblesse,

Et j'aurai gré toujours à l'ami précieux

Qui sait sur mes défauts souvent m'ouvrir les yeux.

Mais, pour un juste trait que parfois on me lance,

Combien ne sont portés que par la malveillance !

Si j'ai voulu choisir l'austère célibat.

Pour, dans la liberté d'un si parfait état.

Rendre à mon Créateur un culte plus sincère

Et remplir les devoirs que me légua mon père,

La médisance y voit la seule chasteté Que m'impose, à bon droit, une frêle santé, Ou le calcul secret d'un honteux égoïsme. Voué, loin de l'hymen, au vil épicurisme. Sans me préoccuper de ces vaines clameurs. Je poursuis mon chemin : Dieu, qui sonde les cœurs, Voit comme en ma faiblesse ardemment je l'implore ; De sa grâce II saura me soutenir encore. Imite-moi, lecteur, si jamais ton destin Aux traits du médisant t'expose en ton chemin ; Crois-le, quand nous avons la conscience pure. Le silence est alors notre arme la plus sûre. Des riches désœuvrés fuyons les entretiens, En nos mains la fortune a-t-elle mis ses biens. Gardons-nous d'imiter cette vile opulence Qui tire de son or un droit à l'indolence : Potins, parures, jeux, festins ornés de fleurs, Forment tout le travail de ces tristes viveurs. Ils savent avec art monter une cabale.

Sont toujours à l'affût du plus petit scandale. S'en vont l'amplifier de salon en salon, Sèment partout la haine et la division. Et, comme la discorde aux noces de Pelée, N Mettent souvent en feu la plus calme assemblée. Pour la société véritables fléaux.

Réceptacles hideux des péchés capitaux, A qui, dans son courroux et son mépris extrêmes, On peut crier : docteurs, guérissez-vous vous-mêmes, On les voit s'ériger en redresseurs de torts. Se ranger prudemment du côté des plus forts. Se voient-ils, comme chef, pris dans une querelle. Bien loin pour l'apaiser d'employer tout leur zèle. Ils usent avec art du crédit de leur rang, Pour attiser la haine et font couler le sang ; Et c'est mettre le comble à leur triste allégresse Que d'étaler leurs noms, leurs exploits dans la presse.

Mais, quand les passions qui grondent dans le cœur,

Libres du joug divin, exercent leur fureur,

La langue empoisonnée à cette source impure

Décoche alors ses traits sans pitié, ni mesure.

Par elle l'orgueilleux aidé dans son dessein

Écrase tout rival qui barre son chemin.

Renie amis, parents et jusqu'à son Dieu même,

Pour l'or, pour les honneurs ou pour un diadème.^

L'envieux voudrait voir toute l'humanité

Victime du malheur, mais lui seul excepté ;

Son unique pensée est la haine de l'homme :

N'entendit-on, jadis, certain tyran de Rome-

Souhaiter une tête à tout le genre humain,

Pour savoir d'un seul coup la couper de sa main!

Le libertin répand ses serments d'hyménée;

Et, lorsque sa victime à ses vœux s'est donnée.

Abandonnant flétri cet objet de son choix,

Il court en d'autres lieux poursuivre ses exploits.

Enfin, si des, mortels plongés dans la mollesse,

En proie à la colère, adonnés à l'ivresse.

Il me fallait flétrir tous les propos pervers.

Je devrais aligner encore autant de vers

Q'en présente avant lui celui que je termine.

Mais, déjà, contre moi j'entends qu'au loin fulmine

La foule des humains qu'a ma plume blessés :

» Parangon de vertu ! Comédien ! C'est assez !

» Qu'a-t-il fait, jusqu'ici, sinon mettre en pratique

» L'art de médire, en nous qu'avec rage il critique ? »

Leur fureur prouve assez que j'ai cent fois raison.

Il suffit. Le silence est ici de saison.

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