‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 19 sur 44 · DES AGENTS PROVOCATEURS · texte numérisé non relu

DES AGENTS PROVOCATEURS

J’ai nommé Tilius Sabinus ; voici comment Tacite raconte sa perte :

« L’année du consulat de Junius Silanus et de Silius .N'crva fut souillée, en s’ouvrant, parTemprisomiemeiit d'un illustre chevalier romain, Titius Sabiniis, victime de son amitié pour Lermanicus. Il n’avait iioint cessé d’être litlêle à .sa femme et à ses enfants, les visitant dans leur maison, les accompagnant en public, de tant de clients le seul qui restât. 11 était ainsi devenu cher au.v gens de bien, et importun au.v méchants. Latinius Latiaris, Porcius Caton, Petitius Rufus, .M. Opsius, sortant de la préture et avides du consulat, entreprennent sa perte. On n’arrivait au consulat (pie par Séjan, et la bienveillance de Séjan ne s’obtenait que par le crime. 11 fut convenu entre eux (pic Latiaris, (jui

MÉI.ANGES POLITIQUES.

avait avec Sabiiius quel<iues relations, tendrait le piège, (jue les antres seraient témoins, qu’enlin ils intenteraient une accusation. Laliaris commença donc en lai.ssant tomber devant Sabinus des paroles comme échappées au hasard. Uientôt il le loua de sa constance et de ce qu’ami d'une maison florissante, il ne l’avait pas, comme tant d’autres, abandonnée dans ses revers. En même temps il se répandait en discours à riionncur de Germauicus et déplorait le sort d’Agrippine. Et comme le canir des hommes est enclin à s’amollir dans la douleur, Sabinus pleura avec lui et joignit ses plaintes aux siennes. Peu après, plus barili, Latiaris attaqua Séjan, sa cruauté, son arrogance, ses desseins-, dans ses insultes, il n’épargna pas même Tibère. Ces entretiens, comme s’ils s’étaient unis dans des pensées interdites, formèrent entre eu.x une étroite amitié. Déj.'i Sabinus recherchait lui-même Latiaris, allait chez lui, lui confiait ses douleui-s, comme à l’ami leplussùr. Les hommes que j’ai nommés délibèrent alors sur le moyen de faire entendre ces discours à plusicui-s. Il fallait conserver, au lieu de la réunion, l’apparence de la solitude. Cachés derrière les portes, ils craignaient d’être découverts par un regard, un bruit, un soupçon. Entre le loit et le plafond, re-

traite non moins honteuse que la fraude était détestable, se cachent les trois sénateura; ils approchent l'oreille des trous et des fentes. Cependant Latiaris ayant trouvé Sabinus dans la ville, et comme pour lui raconter des choses qu’il venait d’apprendre, l’amène dans sa maison, dans sa chambre. L.i, il l'entretient (le sujet étgit riche) des mau.x passés, des maux présents; il accumule de nouvelles alarmes. Sabinus se livre, et d’autant plus que les douleurs, quand elles ont éclaté une fois, sont plus difficiles »i réprimer. L’accusation est portée en toute hâte; et les sénateurs, en écrivant à César, publient, avec leur artifice, leur propre déshonneur'. » Sabinus fut aussitôt condamné.

Je vais retrancher tout ce qu’il y a d’odieux dans l’époque, d’illustre dans la victime, de fameux dans les délateura, de pathétique dans le récit. J’eiïace Tibère, Séjan, Sabinus, Latiaris, Tacite. Je me transporte dans un pays libre, sous un roi bon et' sage. Je prends une affaire sans éclat, un accusé qui n’inspire aucun intérêt particulier, qui n’a point subi une condamnation capitale. 11 ne me reste absolument qu’un homme en présence de la justice.

t. Tac., Annal., liv. IV, c. C8.

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