‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 20 sur 44 · IC · texte numérisé non relu

IC

Voici les faits.

.Millard revient tlii cliainp d'.Vsile. On peut le croire aijîri, inéconlent, violent, ennemi même, si l’on vent. On peut admettre ses désordres, sa mauvaise conduite privée, ses mauvais propos. On peut le regarder comme devant être l'objet de la surveillance de la police. Tout cela accordé, certes, ce n'est point encore un conspirateur. Il va le devenir.

Deux hommes se lient avec lui. 11 les a rencontrés dans un estaminet. Ces hommes se disent d'anciens officiers. Leurs sentiments, leurs discours sont les mêmes que ceux de Millard. Ils boivent ensemble. Ils signent ensemble le serment de « mourir l'un pour l'autre et pour la vraie liberté sans royauté. » Millard est traduit en justice comme prévenu de complot contre le gouvernement du roi et l'ordre de successibiiité au trône. Nul autre fait n'est allégué que le serment dont je viens de parler. Nul autre témoin ne se présente que les deux hommes qui l’ont signé avec lui.

Que sont ces hommes? Ils s’appellent Chignard et Vauversin. L’acte d'accusation de Millard les qualifie agents de police. L’avocat général, sans s’expliquer, ne s’oppose point à ce qu’ils soient pris pour tels. La cour elle-même les désigne ainsi en ren-

CONSPlnATIO^S ET JUSTICE POLITIQUE. 103

liant un arr^-t pour déclarer qu’elle recevra leur témoignage.

D’ailleurs ces hommes sont connus. Ils ne débutent point dans leur métier. Je lis dans le rapport de M. de Bastard à la cour des pairs sur le procès de Louvel ;

« On assurait que le nommé Chignard avait dit le 7 mare : « Il y a encore trois Louvel; nous n’avons <1 qu’à mettre la main dessus, et dans di.v jours il « n’y aura plus de Bourbons. » Le nommé Auversin’, désigné comme ayant entendu ce propos, avait été appelé et allait être interrogé loreque l’on apprit que ces individus étaient tous deux agents de police, et que eberebant, sans se connaître, à pénétrer réciproquement leur opinion, ils avaient, par un zèle malentendu et dans l’intention répréhensible de s’exciter l’un l'autre, tenu chacun des propos extrêmement condamnables en eux-mêmes, mais qui, dans cette circonstance, ne devaient mériter en aucune façon l’attention de la justice’. »

1. Les Journaux l'ont appelé ilepuis Vauversin; mais on ne conteste point que ce soit le mémo individu.

2. Rapport fait à la cour det pairs dans le procès suivi contre Louis-Pierre Louvel, par le comte de Bastard, pair de France, n* 237, p. 3ü8.

Voilà toute la conspiration que Millard a faite. Voilà les lioinnies qui la lui ont fait faire. Voilà les seuls témoins qui l'aient prouvée.

Ces hoinnies ont reparu avec d’autres dans l'affaire des troubles du mois de juin. Là aussi leur qualité et leurs actes ont été mis en évidence. On a même eu lieu de croire qu’ils dataient de loin dans leur profession, et que l'iin d’entre eu.v avait fait son apprentissage sous le régime de la Terreur.

Je poui’suis riiistoire récente des agents de celte sorte. Les faits sont aussi variés que nombreux, et méritent d’étre recueillis.

On n’a pas toujours, comme dans l’affaire Millard, accepté avec empressement la présence et la déposition de ces hommes. Dans le procès de Gi’avier et Bouton, les accusés ont voulu rejeter la responsabilité du crime sur le nommé Lejdet, qui, disaient-ils, les y avait provoqués et presque conduits. Ils ont demandé qu’il panât devant la cour. Leydet n’a été ni amené ni entendu.

A Toulou.se, en juillet 1820, les nommés Picard et Escudé, dit Castelnau, propo.sent au sieur Blaignan, capitaine en demi-solde, d’entrer dans un complot dont ils lui e.xpliquent toute la conte.xture. Blaignan, révolté de leurs offres, en rend compte à

CONSPinATIONS ET JUSTICE POLITIQUE. 1Ü5

l’aiitorilc'. Les provocateurs sont arrêtés et traduits en jugement. Ils font connaître leur qualité d’espions et l’allèguent comme leur seul moyen de défense. Mais le président des assises, ,M. Dubernard, et les jurés n’admettent point cette infAmc excuse. Le 11 décembre dernier, Escudé est condamné à cinq ans de bannissement, comme coupable de proposition de complot non agréée. Les journaux ont rapporté, mais sans détails, l’affaire et le jugement '.

Il faut qu’il soit connu, et qu’on essaye du moins de décourager par cet exemple les hommes qui font ailleurs le même métier.

Voilà donc les agents provocateui’s légalement constatés en trois occasions différentes; et tantêt on admet leur témoignage contre un accusé qui proteste, tantôt on le refuse à des accusés qui le demandent ; une fois iis sont condamnés, mais, par malheur, le fait se passe au fond d’un département.

J’ai liontc moi-même de ce que je rapporte. Cependant il convient de s’y arrêter et de rechercher tout ce que contiennent de tels faits.

Il me faut des espions, dit l'autorité; comment

I. Voyez à la tin les Pièces justificatives de cette aflairc.

lUü MÉLANGES POLITIQUES.

puis-je préserver l’ordre public si j’ignore ce qui le menace? (’.oinmcnl le saurai-je si je n’eniploic (le tels hommes à la découverte des projets criminels?

Je ne conteste point. Le mal existe dans la .société, et c’est contre le mal qu'est institué le pouvoir. Lui interdire toute relation avec les parties honteuses de la nature liumainc, tout emploi du \ice contre le crime, c’est méconnaître sa condition et la nôtre; rerreur, pour être généreuse, n’en serait pas moins fatale. Point de chimère, point d’utopie; elles sont la ruine de la liberté comme de l’ordre. C’est le reproche banal adressé aux amis du bien que le litre de rêveurs. Qu’ils le repoussent; qu’ils demeurent constamment dans le vrai; qu’ils acceptent les choses humaines telles que la Providence les a voulues, imparfaites, mêlées, toujours impures eu tendant toujoui’s à s’épurer. Sur ce terrain seulement ils seront inattaquables, et pourront hardiment reprocher nu pouvoir scs corruptions de luxe, ses gratuites iniquités.

Or, si l’espionnage est nécessaire, qui osera le dire de la provocation? Qui soutiendra que la nécessité de découvrir le crime donne le droit d’aller en chercher le germe au fond des cœurs, de le

couver, tic le fnire éclore? Le pouvoir s’arroge-t-il donc la iiiissioii de Satan? Et la pauvre nature humaine n’est-elle sous sa] main que pour avoir à se défendre de ses tentations?

Mais de l’espionnage à la provocation l’intervalle est court et le chemin glissant, à ce qu’on assure. Cela est vrai; aussi les espions ont-ils à répondre de leur conduite à des fonctionnaires qui répondent de leur emploi. Quaml l’autorité descend dans la boue, la responsabilité y descend avec elle. L'autorité ne peut être nulle part que la respon.sabilité ne la suive, toujoui-s attachée à ses pas; et plus l'usage de l’autorité a de périls, plus la responsabilité est

impérieuse. Il serait trop étrange que la honteuse

nature de certains senices, de certains agents, affranchit le pouvoir de sa condition permanente, et frustrAt la société de sa seule garantie.

Lors donc que les espions deviennent provocateur, lorqu’ils prennent l’initiative du crime, tendent des pièges devant les faibles et cherchent une pAture A leur infAme habileté, le pouvoir qui s’en sert en répond, et c’est à lui qu’on en doit demander compte.

Que sera-ce si, après leur avoir laissé enfanter un crime qui peut-être n’eilt jamais vu le jour sans

eux, il les avoue et les produit devant les tribunaux comme témoins du crime qui sans eux ne pourrait être prouvé ?

Que sera-ce encore si, selon ses convenances ou celles de l’occasion, il les avoue ou les renie, les produit ou les cache , quoi que puissent dire et réclamer les accusés ?

Je sais où le pouvoir ainsi poussé cherche un rempart et un asile. Je sais qu’il se prévaut de la bassesse même des agents pour se soustraire à la nécessité de défendre leui-s actes.

— Que voulez-vous? dit-il; j’ai besoin d’espions : les espions sont dos misérables; pris eux-mêmes dans la lie de la société, c’est là qu’ils vivent, qu’ils traitent. Qu’y puis-je faire? c’est un mal qu’il faut accepter avec ses conséquences. La responsabilité que vous m’imposez est impossible; si elle pesait sur moi, je serais hors d’état d’agir.

Cela n’est pas vrai, et le pouvoir se trompe ou nous trompe quand il parle ainsi.

Le temps est passé, j’en conviens, où les agents provocateurs, d’un nom fameux, d’un rang élevé, exerçaient dans les conditions supérieures de la société leur art infernal. Il n’y a plus de Latiaris qui s’appliquent à perdre les Sabinus; plus de Séjans

qui (ionnent au.v Laliaris le consulat pour récompense. Grüce au.t progrès de la morale publique et de l'ordre social, la provocation a été dégradée; c'est un vil métier pratiqué par de vils espions, et ([ui s’adresse à des malheureu.v obscui-s. .Mais le pouvoir ne gagne, à ce nouvel état de choses, nul privilège, nulle exemption de responsabilité.

Et d’abord je voudrais savoir comment l’obscurité peut être un titre €i la ruine, et la bassesse ù l’impunité. Qui a reçu le droit d’aller pouisuivre et faire naître dans les classes inférieures ces crimes qu’on n’ose plus provoquer dans les conditions élevées? Ces expériences, pour être tentées in anima vili, sont-elles moins funestes et moins coupables? Qu’a fait ce peuple pour être ainsi la matière de si perfides tentations? On redoute les dispositions des masses; elles exercent aujourd’hui, dans les mouvements de l’ordre politique, une plus grande influence; mais est-ce donc par des projets individuels, par des tentatives obscures et i.solécs que procède l’action des masses? Elles se soulèvent ((uelquefois et se livrent aux plus furieux excès. Ilareinent elles ont conspiré. Les complots s’ourdissent dans une autre sphère. Us exigent des existences plus grandes et des combinaisons plus savantes. Je

no MÉLANGES rOLITIQCES.

coinpreiuls Tibôre craignant Agrippine , et employant (tes sénateurs pour provoquer les amis de Ciermanicus. Mais le itouvoir poussant à la conspiration (pielques malheureux sans nom, sans crédit, qui vivent dans les cabarets et s<? laissent induire, par un verre de vin, ii risquer leur tète pour renverser l’État, en vérité c’est avilir la provocation elle-même, c’est prodiguer le crime sans mesure et hors de saison.

Et ces espions si obscurs eux-mêmes qu’il faut empêcher de devenir provocateurs, s'agit-il de les surveiller individuellement, partout, dans toutes leurs démarches, d’attacher d’autres espions à leurs |)as? Non; c’est par d'autres voies et à moins de frais que le but peut être atteint. Que l’autorité n’ait pas besoin de chercher, dans les condamnations judiciaires, la force perdue par une mauvaise politique, que les complots lui soient inutiles, les provocations seront hientôt supprimées. Un hon médecin sait l’hygiène, et en entretenant la .santé il se dispense de recourir aux remèdes violents. Les gouvernements sont tenus de savoir l’hygiène du corps social; leur institution n’a pas d’autre fin; et c’est quand ils ne le savent pas qu’ils sont contraints de convertir l’espionnage en provocation, le inécon-

CONSPinATlONS ET JUSTICE POLITIQUE. 171

lentement en complot, la justice en politique.

Je retrouve donc toujours la même cause produisant le même mal, et le même mal révélant la même cause. Conspirations fréquentes, faits généraux, agents provocateurs, tout atteste l’envaliissemenl de la justice par la politiipie, et l’envabissemenl de la justice par la politique atteste partout l’égarement de la politique elle-même. Sans cesse ramené à ce triste résultat, je veux le poursuivre encore. Pour que la nécessité de la guérison soit évidente, il faut que le mal soit connu par tous ses symptômes et dans tous ses effets.

Page 1