‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 24 sur 44 · DU COMPLOT DANS LE SENS LÉGAL · texte numérisé non relu

DU COMPLOT DANS LE SENS LÉGAL

Le code pénal porte (art. 80) : « II y a complot dès U que la risohilion d'agir est concertée et arrêtée entre « deux conspirateurs ou un plus grand nombre, « quoiqu'il n’y ait pas eu d'attenlat. »

Je ne discuterai point d’abord les termes de celle définilion pour en fixer d'avance le sens rigoureux qui est le seul légal. Essayé isolément et en luiméinc, ce travail serait vague et peu concluant. J’aime mieux y arriver par l’examen des fails.

J’espère découvrir, d’une façon pour ainsi dire bislorique, la limile à laquelle l’acte ou la série d'actes dont la politique redoute une conspiration devient elTeclivement le complot que la loi définit.

J’ai déjà indiqué dans quelle progression se succèdent les dispositions publiques et dangereuses d’où le complot peut sortir, et où la politique est souvent dis[)osée à le voir avant qu’il en soit .sorti.

l'.W MÉLANGES POLITIQUES.

J’ai désigix! les intliiïdrenls, les méconicnts, les inteiprètes lialtiliiels des inécoiilents, les ennemis.

Comincnl procèdent ces dispositions? Quels sont leni-s ciïels et leurs caractèi-es extérieurs dans les divers degrés de leur développement?

La politique s'inquiète trop peu de rindifTérence. Je ne connais pas de disposition plus significative et plus alarmante. Le mécontentement, l’iioslilité sont de tous les pays et de tous les temps. Quelle époijiie n’en a offert aucune trace ! Quel gouvernement n’a eu à les redouter quehiue part? Leur présence n’alleste point d’une manière générale la mauvaise conduite du pouvoir, le mauvais état de la société. Mais l’indifférence est un symptôme beaucoup plus grave; quand elle e.xiste, elle est nécessairement une disposition commune et étendue ; car, n’ayant rien d’actif, c’est seulement par un certain degré de généralité qu’elle peut se manifester. Elle prouve alors que la société et le pouvoir ne vivent pas ensemble , que le mémo sang ne circule pas dans leurs veines , que le même principe, le même Intérêt ne les poussent point dans une même route où ils se rencontrent à chaque pas, se reconnaissent et s’unissent en chaque occasion.

Quoi de plus fatal au pouvoir <[ue l’isolement où

le laisse une telle disposition d’une grande partie du public ? La conscience du pdril le gagne bientôt à son insu ; mais il ne le rapporte point à sa vraie cause. 11 se sent faible quoique armé de toutes pièces; il s’en étonne et se croit entouré d’ennemis, parce qu’il est seul.

De leur côté, les indifférents ne s’associent point aux inquiétudes du pouvoir; ils assistent à sa destinée, soigneux seulement de se tenir en dehors. S’il s’agite, ils s’écartent de lui; s’il a peur, ils ne font rien pour le rassurer; si quelque bruit vague d’un danger plus réel se répand, ils évitent de s’en informer, d’en approfondir la gravité, d’en prévoir de loin les effets. Que faudrait-il faire? Instruire l’autorité, lui prêter secours, s’engager ainsi dans sa cause? C'est précisément ce dont ils se soucient peu. Que l’autorité recherche elle-même, qu’elle sache, qu’elle se diifende : c’est son affaire ; rien ne porte les indifférents à y voir la leur, et ils ne veulent pas être compromis.

Cependant ils peuvent être atteints. Le pouvoir inquiet peut prendre des mesures incommodes même à ceux qu’elles ne louchent point. Que do citoyens qui n’auront jamais rien à démêler avec les lois d’exception, et à qui néanmoins elles dé-

plaisent! L'indiflérenœ demande au moins le repos; une agitation à laquelle elle ne s’intéresse pas la gène et lui pèse. Elle est fatiguée des anxiétés et des précautions continuelles de ce pouvoir dont elle clierclie à se séparer. Elle arrive bientôt à se résigner sans elTort aux dangers qui le menacent, aux coups qu’on pourra lui porter. Peut-être sera-t elle ainsi délivrée de ce trouble importun que lui causent les débats de cette destinée étrangère.

Je n’examine pas ce qu’il y a d'erreur ou de tort dans une telle disposition, ni jusqu’à quel point les citoyens, toujours inévitablement enveloppés dans le sort de leur pays, se trompent et se nuisent à eux-mêmes en s’isolant de la sphère oi’i il se décide. Je ne veux que décrire les symptômes de l'indifférence et ses effets dans les relations de la société avec le pouvoir.

Il n’y a là certainement ni rébellion ni complot. Cependant on apeiroit déjà comment , dans des temps orageux, le gouvernement pourra s’y tromper et voir, dans l’indifférence seule, sinon de la complicité, du moins une malveillance coupable. Le pouvoir qui ne se sent pas sûr est dans un état d’érétisme presque continuel; la moindre atteinte, le moindre péril excitent toutes ses. passions avec

toutes ses craintes, et il s’indigne aiséiueiil contre cen.x qui ne se montrent ni craintifs ni passionnés comme lui. C’est là le principe le plus fécond de l’injustice et de la tyrannie : notre révolution en est la preuve. Des hommes pour qui tout était en question, même la vie, ne pouvaient souffrir que tout ne fût pas en question pour le public comme pour eu.x. Ils étaient possédés du besoin d’attirer les autres dans cette atmosphère brûlante, toujours près de les consumer eu.v-mèmes. De là ces absurdes mots d’iiidiffirenlisme, de modérantisme, dont ils ne tardèrent pas à faire des crimes. Quand le pouvoir en est là, l’indifférence devient à ses yeu.v de la trahison.

Que pensera-t-il du mécontentement? Que verrat-il dans les symptômes qui le révèlent? Ils ont quelque chose de plus actif et de plus direct. Des mécontents ne se bornent pas à regarder froidement passer le pouvoir; ils épient dans ses actes et dans les événements tout ce qui peut nourrir leur humeur ou leurs craintes. Il y a pour eu.\ une intention dans chaque parole, un piège dans chaque mouvement. Ils ne forment point de dessein, ils n’ont pas même des désirs complets et arrêtés. Si l’avenir s’ouvrait devant leur vue et leur dévoilait toutes les chances, tous les mau.v qui peuvent ac-

compagnor la chute de ce pouvoir qu'ils redouleut. la plupart d’cutre eux reculeraient avec elTroi ; mais dans l’imprévoyance de notre nature, loin d’y travailler, ils n’y songent môme pas, ils no portent pas si loin leur pensée; ils accueillent chaque jour les insinuations, les bruits qui répondent à leur penchant; ils les propagent ensuite, ne fût-ce que pour justifier aux yeux des autres le mécontentement qui est en eux. Ils arrivent bientôt à former dans l’État comme une classe distincte dont les membres, même sans se communiquer, reçoivent les mêmft impressions, parlent le même langage, agissent dans le même sens, et offrent ainsi les apparences de l’intelligence et du concert.

L’indifférence isole les citoyens du pouvoir; le mécontentement vient après, et groupe entre eux, qu’ils le sachent ou non, ceux qui en sont saisis.

Tout groupe d’hommes a besoin de chefs; tout intérêt plus ou moins général veut des interprètes. Le mécontentement en trouve. J'ai déjà dit quelles étaient, par la seule force des choses, la conduite, l’attitude, la langue habituelle des hommes en qui s’opère celte personniücalion de certaines idées, de certains sentiments. Ce sont des avocats qui plaident toujours la même cause, et une cause qui se repro-

(luit toujoui's. Eli concliira-l-on qu’ils conspirent contre le pouvoir auprès duquel ils font toujours valoir les mêmes intérêts et portent toujours les mêmes plaintes? Mais devant les tribunaux, le ministère public plaide toujours contre les accusés; s’ensuit-il qu’il con.spire contre la justice? Il va des juges pour démêler et décider qui a droit : de même il y a un gouvernement pour reconnaître si le mécontentement a des causes légitimes ou seulement naturelles, et pour y porter remède. Le pouvoir a autre chose à faire qu’à se défendre de l’opposition; il est institué à charge de se juger lui-même, et de se réformer si l’opposition a raison contre lui. C’est à lui à savoir ce qui fait des mécontents, ce qui les échauffe et les accrédite; c’est à lui à empiV cher que l’indifférence ne se propage, que le mécontentement ne succède à l’indifférence, et l’inimitié au mécontentement.

.Mais quand il s’est trompé sur les causes de ces dispositions, il se trompe aussi sur leurs caractères ; il leur attribue une portée qu’elles n’ont point. Dans l’indifférence il a vu une malveillance positive; il verra dans le mécontentement une inimitié déclarée. Celte similitude d’impressions qui existe chez les mécontents, cette rapidité avec laquelle ils s’unissent

spontanément dans les mômes alarmes, les mêmes démarches, les mômes discoure, et respôcc d’unité que prennent leurs intérôts dans la bouche de quelques hommes toujours chargés de les défendre, tout induit le pouvoir à supposer dans cet ensemble quelque dessein plus déterminé et plus profond. Ce qui est le résuKal d’une disposition générale devient à ses yeiLv l’intention de volontés individuelles. Dans un effet il voit une cause; dans une habitude commune il croit reconnaître un complot.

Cependant le complot est fort loin encore. Le mécontentement n’est pas la disposition qui y louche de plus près. Il faut que le pouvoir se résigne à l•enconlrer au delà l’inimitié. Elle est inévitable après de longues révolutions et les chutes successives de gouvernements divers. .Mais tandis que les dispositions précédentes ont toujours un certain caractère de généralité, celle-ci est communément individuelle. Elle dérive d’inlérôts personnels rudement froissés et à qui la chute du pouvoir offre seule de grandes espérances. De là ces existences douloureuses qui ne peuvent trouver place dans l’ordre établi, ces désirs inquiets qui ont besoin du renversement, cette attente agitée qui se répand en propos hostiles, accueille tout ce qui la (laite, et semble

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croire que tout sera fini, arrangé, satisfait, dès que, par une voie quelconque, le l)ut auquel elle aspii-e pourra être atteint. On ne m’accusera pas de rien affaiblir ; je ne veu.x point taire les dangere du pouvoir, ni en dissimuler les sources ou les symptômes. Cependant, qui oserait dire que l’inimitié conduit nécessairement au complot, et qu’à tout ennemi il ne faut que l’occasion pour devenir un conspirateur 7 Les hommes, surtout de nos jours, ne hasai'dent pas si aisément leur sûreté et leur vie. Des temps ont été où la rudesse des mœure, l’âpreté des sentiments, la monotonie de l’existence, les cruautés de la politique ne laissaient en quelque .sorte qu’un pas à faire de l’inimitié au complot, et poussaient les individus à le franchir. Maintenant la vie est facile, les mœurs sont douces ; l’état de la société offre aux hommes qui ont beaucoup perdu mille moyens de dédommagement et d’oubli. Le pouvoir, môme le plus soupçonneux, ne les poursuit point avec l’acharnement qu’il déployait jadis. Je sais tel siècle où il était en effet très-difficile d’être ennemi et de ne pas conspirer; maintenant cela se peut, cela se voit, et il n’est personne qui, en y regardant de près, ne puisse acquérir bientôt la conviction que tel individu dont les désire ne sont

pas douteux, dont rinimilië est évidente, ne deviendra jamais un conspirateur.

Il faut donc, pour qu’il y ait complot, d’autres actes, d'autres indices que ceux qui résultent naturellement des dispositions que je viens de parcourir. Je les ai suivies dans leur progression ; je n’ai atténué ni les périls qu’elles contiennent, ni les symptômes qui les révèlent. On a vu les périls s’étendre et les symptômes s’aggraver succe.ssive- • ment. Cependant le complot n’est point encore là. En vain s’elTorcerait on de l’y saisir. On voit seulement comment l’autorité peut s’y méprendre et d’où provient son erreur.

« Il y a complot, dit la loi, dès que la résolution d’agir est concertée et ari’ôtée entre deux conspirateurs ou un plus grand nombre, quoiqu’il n’y ait pas eu d’attentat. »

Celles la loi est sévère, car elle trouve le complot avant qu’aucun acte extérieur ou matériel, aucun commencement d’exécution, aucun attentai vienne le lui révéler. Elle le saisit dans la pensée, dans la volonté des conspirateurs. C’est un fait qu’elle découvre et incrimine avant qu’il ait revêtu un corps, quand il n’a encore, pour ainsi dire, qu’une réalité intellectuelle.

C’est, on en conviendra, prendre le complot à la moindre distance possible des mauvaises dispositions dont je viens de parler, aussi près de l’inimitié que cela se peut concevoir.

Cependant la loi veut beaucoup plus que l’Inimitié ; elle exige, pour qu’il y ait complot, d’autres indices, d’autres éléments. Ce sont ces additions ([u’il importe de constater, car elles sont la définition même du crime ; elles déterminent à quel moment le pouvoir judiciaire peut s’emparer du fait.

1“ La loi veut qu’il y ait résolution d'agir. La résolution suppose un but déterminé, et ce but doit être l’un des crimes prévus dans les sections 2 et 3 (cliap. I, tu. I, liv. 3) du code pénal. Il ne suffit point que VinieiUion ait été manifestée, il faut que la résolution ail été prise. Ainsi la preuve du premier de ces deux faits ne prouve point le complot; il n’existe que par la preuve du second.

2" La résolution elle-même n’est point assez. La loi exige qu’elle ait été d’abord concertée, ensuite arrêtée entre les prévenus. Le concert entre plusieurs pereonnes, dans un but déterminé, suppose évidemment quelque chose de plus que la connaissance de ce but et un assentiment plus ou moins vague, plus ou moins léger , donné à la proposition.

Ijii tel assentiment peut ètie un délit, un crime même ; à lui seul il ne constitue pas encore le complot. S’il s’agissait d’un acte de la vie civile, croiraiton qu’une proposition <1 laquelle plusieurs personnes auraient prêté l’oreille dût passer pour une rhohuion concerlée? La loi criminelle n’est pas moins rigoureuse dans son langage; et certes il n'est pas plus permis d'assouplir ou d’étendre les dispositions qui décident de la vie des hommes que celles qui statuent sur leurs biens.

3“ Enfin, la résolution (fagir, même concertée, n’est pas encore le complot; il faut qu’elle ait été arrêtée, c’est-à dire que la volonté soit fi.\e, complète, le crime consommé aux yeux de la morale, et qu'il ne reste plus qu’à en entamer l’exécution.

Ainsi, rèso/tdion d'agir dans chaque prévenu, concert entre eux, délcrminalion définitive de chacun dans la résolution débattue et prise de concert, tels sont les trois caractères auxquels la loi reconnaît le crime, les trois éiéments qu’elle ajoute à la manifestation de l'intention la pins malreillante, les trois pas qu'elle lui impose au delà de l’inimitié. Quand ces pas ont été faits, alors seulement le complot est formé, alors seulement le fait entre dans la définition de la loi.

CONSPIRATIONS ET JCSTICE POLITIQIE. i09

Je iif clierclie point à éluder le crime; je ne sonliaile point qu’il soit méconnu, ni qu'il écli.ippe à son juste cliùtiment. Je souhaite seulement (luc le crime soit ix>el, le cluMimcnt juste. Lés lois sont faites pour être appli(iuées, et apjiliquées seulement aux cas pour lesquels elles sont faites.

C’est au pouvoir judiciaire qu’il appartient de maintenir cette application delà loi dans ses limites légitimes. C’est à lui qu’est confié le soin de prévenir l’elfet de cette fatale méprise ipii porte d’autres pouvoirs à les méconnaître et à poursuivre, comme complot, des actes où se décèlent des dispositions, des intentions, dangereuses sans doute, mais contre lesquelles des remèdes d’une autre nature sont seuls efficaces et légaux. En veillant ainsi ù la porte des lois, le pouvoir judiciaire ne défend pas seulement les citoyens ; il se défend lui-même; il protège son propre domaine ; il repous.se cette invasion de la justice par la politi<[ue, dans laquelle la justice a tout à perdre et où la politique n’a rien à gagner. Une vieille expérience fa prouvé. Pourquoi faut-il que la politi«iue, qui réclame si souvent f autorité de l’expérience, oublie si souvent ellemême d’en tenir complet

MfXANGES POLITIQUES.

QUE SI LA MAUVAISE POLITIQUE COnnOMPT LA JUSTICE LA JUSTICE EST UNE BONNE POLITIQUE

« J’ai considéré, dit l’Ecclésiasle, les divere genres de travail et les différents genres d’industi ie, et j’ai vu que tout cela est vanité et tourment d’esprit... J’ai vu que la sagesse a autant d’avantages sur la folie que la lumière sur les ténèbres... et j’ai reconnu que tout ce discours devait finir par ceci : Crains üieu et observe sa loi. »

Que la politique s’épargne le dédain et retienne son sourire; je ne viens point lui interdire la science du bien et du mal, ni lui en reprocher l’usage. Il faut accepter, pour les gouvernements comme poulies peuples, l’imperfection de la condition humaine et les nécessités qu’elle fait peser sur eu.\. 11 y a de l’erreur comme de l’injustice à leur demander de

répondre à lout par la raison, de suflirc à tout par la vertu. Leur tâche est difficile; que leur influence habituelle soit salutaire, que leur conduite générale tende au bien ; nous n’avons pas droit d'espérer ni de prétendre davantage.

Mais serait-il donc défendu de reconnaître qu’il est des temps où la justice est une habileté savante et la morale une force utile? Je n’exige point qu’on fasse violence aux faits, ni que l’intérêt du pouvoir soit compromis. Je désire seulement que l’inhabileté, la légèreté, la passion ne se croient pas dispensées de ce qui est juste quand ce qui est juste est à la fois profitable.

Depuis tiente ans l’injustice et la force ne se sont pas épargnées sur notre terre. Elles l’ont possédée à leur aise et exploitée à leur gré. Je ne sache pas que cela leur ait réussi, et nous savons ce qu’il nous en a coûté.

La situation du gouvernement du roi est singulière. Son rétablissement n’a été l’ouvrage d’aucun parti. La révolution s’en est alarmée. La contre-révolution n’en a pas été satisfaite. La restauration, s’unissant à la charte, a entrepris de gouverner à la fois selon la raison et l’équité, deux puissances qui n’avaient cessé de se faire la guerre.

Ce fait a des consdquences infinies et qui embrassent toute la politiijue. Je ne les exposerai point. Mais il en est une qui se présente d’abord et les domine toutes. Le gouvernement du roi, par la position oi'i il s’est trouvé placé et qu’il a acceptée en donnant la charte, s’est imposé la justice en toutes choses et envere tous les citoyens.

Qu.ind le pouvoir est l’enfant de la force, quand il s'élève et se soutient par la main d’un parti, il est l’instrument du parti qui le prend pour chef. Il épouse ses intérêts, ses passions, ses préjugés. Il se donne à une portion de la société et se charge de la servir.

Tels n’ont pas été les engagements de la restauration, Personne ne l’a faite ; elle ne s’est donnée à personne ; elle a promis d’appartenir aux besoins généraux de la société, à ces intérêts naturels et légitimes qui sont le droit et la cause de tous.

Ainsi, ce que d’autres gouvernements n’étaient pas • à leur origine, ce qu’ils n’ont pu devenir que par le laps du temps et après de longues douleurs, la restauration a dû l’être, s’e,st engagée à l’être dès ses premiers jours.

Ceci n’est point de la morale. La force des choses

a voué à celle sllualion le gouvernemenl du roi : le fail s’est passé ainsi.

En oubliant ce fait, en épousant un parti, en se considérant comme le chef exclusif de certains intérêts, de certaines passions, notre gouvernement fait donc tout autre chose que ce qu'ont fait ailleurs des gouvernements placés, dès l’abord, dans une position différente. Ceu.\-ci ont marché selon leur impulsion jirimitive. En les imitant chez nous, le pouvoir quitte son premier terrain, abandonne la roule où sa destinée l’avait fait entrer, et se livre ,'i une impulsion non-seulement nouvelle, mais contraire.

Je sais de quoi on va s’armer. On cherchera, dans ce que j’ai'pu dire ailleurs, des idées; des paroles (ju’on e,s.sayera de mettre en contradiction avec ce que je dis aujourd'hui. On me reprochera d’avoir aussi parlé de partis irréconciliables, d’intérêts distincts et ennemis. On me demandera de quel droit je réclame la justice, .Tprès avoir proclamé la guerre.

.Misérable subterfuge qui accuse l’intelligence ou la bonne foi deceu.v (jui tenteraient de s’en servir !

Oui, il y a eu, il y a encore en France, une véritable lutte d’intérêts distincts et o])j)osés. Oui, la

‘iU MÉLANGES POLITIQUES.

charte est intervenue dans cette lutte pour proclamer et consommer une victoire. Je n’ai rien à rétracter, je ne rétracte rien des conséquences que ce grand fait m’a paru contenir.

Mais que contient la charte elle-même ? En consacrant le passé, a-t-elle proscrit quelqu’un dans l’avenir? En assurant la liberté du culte aux protesüints, l’a-t-clle retirée aux catholiques? A-t-elle, comme cela s’est vu en Angleterre, interdit certains droits à certaines classes de citoyens, au moment où elle les confirmait pour d’autres ? En garantissant les ventes de biens nationaux, a-t-elle prononcé des confiscations nouvelles? Elle a aboli toute confiscation. C’est le caractère et l’honneur de la charte qu’en accomplissant, d’une part, la victoire, elle fonde, de l’autre, l’égalité, c’est-à-dire la justice pour les vaincus comme pour les vainqueurs. Séparez-vous du passé; prenez la charte comme le point de départ d’une société nouvelle, qui aura à s’en plaindre? Qui viendra se dire maltraité, opprimé, exclu ? De même que la restauration n’a été l’œuvre de personne, de même la charte s’est offerte et s’offre sans cesse à tous. Elle n’est point la fille de la force, mais celle de la sagesse qui, démêlant tout ce que la révolution a eu de légitime et d’irrévoca-

bic, l'a reconnu et adopté comme le véritable intérêt de tous, comme le besoin général de la société.

Que si maintenant il est des intérêts qui ne veuillent pas accepter ce que la charte a déclaré juste et nécessaire, et qui, après la défaite, ne se contentent pas de l’égalité, il faut bien que la charte se défende, et qu’elle se défende avec le secours des intérêts qui ne lui demandent que de maintenir son ouvrage, à qui l’égalité suffit après la victoire. Mais alors encore c’est la justice, ce sont les besoins générau.v de la société que la charte protège et défend ; elle est fidèle à sa parole ; elle accomplit sa mission.

Qu’on ne se prévale donc point des formes que prend la politique obligée de repousser les elTorts de ceux qui ne veulent pas la justice; qu’on n’y cherche pas des prétextes pour dire que nous aussi, nous voulons le triomphe exclusif et le gouvernement d’un parti. L’arrêt de la charte sur le passé est non-seulement sage, il est juste : à tous ceux qui l’acceptent, elle garantit le même avenir. Et quand nous disons que la charte ellemême ne peut être garantie que par sou alliance avec les forces qui acceptent également le passé

qu’elle a dosel l’avenir qu’elle promet, c’est la justice et toujours la justice que nous soutenons.

Ainsi, qu’il s’agisse d’intérCts généraux ou de droits individuels, des rapports du pouvoir avec les masses ou de ceux des individus avec le pouvoir, de poliliipie à suivre ou de justice h rendre, nous professons les mêmes principes, nous parlons le même langage, c’est partout la juslice ([ue nous réclamons.

Le moyen le plus sûr de liâtcr ses progrès dans la politi<]ue générale, c’est de la pratiquer avec rigueur à l’égard des droits individuels et devant les trilmnaux. Ilien ne corrompt l’esprit/les peuples comme une adminisiralion partiale de la justice criminelle. Rien n’échaulTe les passions et les haines de parti comme le spectacle de l’iniquité dans les proci^dureset les jugements. Voulez-vous que les citoyens s’accoutument à respecter réciproquement leurs intéiêts et leurs droits? Qu’ils aient sous les yeux un exemple continuel de ce respect dans le .sanctuaire où tous les droits et tous les intérêts viennent chaque jour aboutir. Là tout est réel, vivant, facile à saisir; là il ne s’agit point de prononcer sur des questions immenses, et d’après des considérations plus ou moins vagues et compli(iuées. Que tous les hommes

(le toutes les classes, de toutes les opinions, arrivés IA, n’y rencontrent que la loi et l’équité ; le public prendra l’habitude de penser que toutes choses doivent être réglées selon l’équité et la loi. S’il est un lieu où les préventions politiques n’aient aucun crédit, où l'esprit de parti ne soit rien, l’esprit de parti et les préventions politifjues se discréditeront, s’affaibliront aussi ailleurs. La société *ne demande pas mieux que d’avoir un refuge et une espérance; elle n’alfronte pas le chaos par plaisir et le naufrage de gaieté de cœur, üonnez à la justice un point' d’appui sùr, et elle marcliera de là à la conquête de toutes choses, du gouvernement comme de l’esprit public.

Il est temps, ce me semble, d’on essayer, car on a essayé de tout, excepté de ceci. La politique est pleine de craintes et se consume en efforts ; elle tremble peut-être de se voir bientôt au bout de sa science. Qu’elle en apprenne une autre; qu’elle tente les voies de l’impartialité, de la vérité ; qu’elle laisse là les faits généraux, les agents provocateurs, les poursuites imprudentes et tant de pénibles combinaisons qui ne la tirent d’embarras aujourd’hui que pour la comprometlre demain. Ce n’est pas de la vertu que je lui demande, c’est un peu de pré-

voyance. Elle essuie des fatigues qu elle pourrait s'dpargner; elle court des hasards dont elle peut s’affranchir. Elle rencontre des obstacles; qui en doute? Elle a des ennemis; qu’elle les combatte. Mais en envahissant la justice, elle va chercher, sur un terrain où rien ne l’appelle, des obstacles nouveaux ; elle excite le mécontentement et les alarmes d’une foule ’d’hommes qui ne sont point ses ennemis. Grâce au ciel, il nous reste encore assez de publicité pour que de tels abus n’échappent point à notre vue; et non-seulement ils se font voir, mais ils révèlent d’autres abus, d’autres erreura dont ils font plus vivement sentir la gravité. Un tel mal ne se manifeste point sans accuser le système qui le produit. Il n’est jamais isolé; il ne peut jamais l’ètre, et il est maintenant aussi impossible d’en méconnaître le principe que d’en mesurer toutes les conséquences. Si le principe continue d’agir, le mal se perpétuera, et ses conséquences se développeront. Que la Providence en préserve la France et la monarchie !

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