EN MATIÈRE POLITIQUE
« O si'puïcrc! où est la vidoire!
« O mort! où est ton aiguillon! »
( I*^ ÈpUrc de saint Paul aux Corinthiens, ch. \\\ vers. 55.)
PRÉFACE
On demandera peut-être ce que j'espùre de cet écrit.
Je n’espère pas, j’en conviens, que les gouvernements demeurent convaincus de l’inutilité politique de la peine de mort, encore moins qu’ils renoncent à s’en servir. La vérité se glisse lentement dans l’esprit du pouvoir, et quand elle y entre, ce n’est pas pour y régner aussitôt. Le pouvoir refuse longtemps de la croire’: forcé de la croire, il refuse longtemps de lui obéir. Je n’ai pas besoin d’en dire les raisons. *
Précisément à cause de cela, il faut, quand le
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pouvoir se trompe, se hâter d’en convaincre le public, et d'établir dans l’opinion ce qui ne pénétrera que si tard dans les faits. Plus la route est longue, plus on doit se nieltrc en marche de bonne heure : ou peut aloi’s, même avant d’arriver, obtenir quelques résultats. En vain l’erreur ne cesse pas d’être pratiquée; dès qu’elle est connue, elle est affaiblie. La .société est faite aujourd’hui de telle sorte que le pouvoir est à demi vaincu quand le public juge qu’il a tort. Le pouvoir a beau persister; en persistant il hésite, il se sent en présence d’une force qui lui impose. Peu à peu l’opinion qu’il combat l’envahit lui-même; il ne lui cédera pas encore, mais il hésitera davantage. D’abord la crainte, ensuite le doute jetteront le trouble’ dans son action : il sera timide et fera des fautes en usant d’un moyen que la société réprouve, auquel lui-même il ne croit pluç. H faut le pousser vei's cette situation ; il faut mettre ses erreurs en lumière; quand le jour les aura frappées, la force qu’il s’en promet sera d’un emploi plus difficile, et les fautes qu’il commettra en s’eir servant rénerveront entre ses mains.
Je crois le moment favorable pour attaquer ainsi 1 usage de la peine de mort en matière politique. L’action directe de la vérité est faible et lente; mais^
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quand la vérité procède par voie de réaction, elle a bien plus d’énergie. Au milieu des mœurs douces du xvm" siècle, on a vivement combattu les lois cruelles, les rigueurs politiques, la peine de mort; tout semblait tendre à les supprimer, à les re.streindre du moins, et beaucoup d’honnêtes gens croyaient la victoire gagnée. La révolution est survenue, et les lois cruelles, les rigueurs politiques, la peine de moi1, se sont déployées avec une violence inouïe. Tant d’espérances déçues ont pu craindre que l’empire des idées qui les avaient fait naître ne fût une illusion : l’erreur serait grande; c’est maintenant, au contraire, que ces idées peuvent revendiquer et qu’elles exerceront le plus d’empire; elles ont à se prévaloir d’une expérience récente, elTroyablc; il leur est aisé, en l’exploitant, de se dégager des rêveries de leur enfance, de s’armer d’e.xcmplcs au lieu de promesses, de se réduire aux simples notions du bon sens. Malgré le scepticisme de notre temps, elles trouveront les esprits disposés A les accueillir. La révolution a fait, à l’emploi de la peine de mort en politique, beaucoup plus d’ennemis que n’avaient pu lui en susciter tous les livres, toutes les paroles de la philanthropie philosophique ou littéraire; elle a laissé, à ce sujet, une
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impression bien plus efficace que des idées, et qui surmonte mémo les opinions en apparence les plus contraires. Beaucoup d’hommes se récrieraient aujourd'hui si on essayait de leur faire admettre la suppression, même partielle, de la peine de mort comme une nécessité générale, conséquence d'un droit ou d’une théorie; peut-être diraient-ils que ce sont là les chimères qui ont fait la révolution. Mettez ces mêmes hommes en présence des faits; qu’ils aient à se sen ir, comme juges, comme jurés, de ce terrible moyen, ou seulement qu’ils en voient l’usage devenir un peu fréquent : l’expérience reprendra sur eux tout son pouvoir; ils douteront de la nécessité, de la justice; de tristes souvenii-s éveilleront de tristes pressentiments ; ils auront à la fois des incertitudes et des craintes; ils se rappelleront ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont souffert ; ils se méfieront d’une politique qui chemine dans de telles voies et engendre de telles nécessités; ils n’auront pas plus de foi dans ses succès que dans ses raisons; ils hésiteront à la servir selon son vœu. Èt ainsi, en dépit des opinions théoriques, souvent même en dépit des situations, un instinct général, un bon sens public, fruit d’une rude expérience, combattra l’emploi de la peine de mort en politique avec bien plus d’effi-
cacitéquetous les arguments et toutes les promesses de la philosophie.
Je veux justifier cet instinct, rechercher et produire toutes les preuves de sa légitimité.
Est-ce bien nrgent?Le ponvoir se montre-t-il si avide et si prodigue de la peine de mort? Sommesnous tellement assaillis par les supplices, qu’il faille sonner l’alarme et traiter la politique de nos joui’s comme si elle ressemblait à cette politique désastreuse dont les rigueurs judiciaires furent jadis le grand et habituel instrument?
Je déteste l’exagération, car c’est le mensonge. Je ne cherche point à entretenir ou à susciter des peurs aveugles que je n’éprouve point; je ne forme entre nos temps et des temps déplorables aucune comparaison. Cependant je voudrais qu’on me dit ce qu’il faut attendre, en pareille matière, pour avoir droit de parler. Si la peine de mort est, en politique, inefficace, inutile, dangereuse même, pourquoi tarder à le dire? Pourquoi üiire la vérité jusqu'au jour où des faits terribles viendraient la proclamer? Ces faits, dit-on, ne viendront point. S’ils ne doivent pas venir, ce n'est pas un livre qui les amènera; s'ils étaient jamais possibles, qui se pardonnerait de ne les avoir pas dénoncés d’avance?
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J’observe d’ailleurs une singulière contradiction : certaines gens sont à la fois, en fait de crainte, crédules et difflciles. Tantôt ils voient partout d’effrayants symptômes; tantôt ils semblent décidés à attendre l’excès du mal pour en prévoir la possibilité. On dirait qu’ils ont fait un choix dans leurs souvenirs; sans cesse accessibles aux uns, ils en repoussent d’autres comme Importuns et inapplicables. La moindre idée, la plus légère agitation leur rappellent des périls révolutionnaires; d’autres périls, révolutionnaires aussi, les trouvent sourds et hardis. L’effroi les saisira si quelques erreurs de r.\ssemblée constituante reparaissent; ils se récrieront si, eu voyant la peine de mort rentrer dans la politique, on manifeste quelque inquiétude.
Je demande plus d’impartialité dans la mémoire, plus d’étendue dans la prévoyance, plus de justice dans la peur. Nous ne sommes point réduits si bas <jue le mal ait besoin d’ètrc horrible pour être senti. Je sais que l’iniquité sans pudeur et sans frein n’a point pris possession des lois ni des tribunaux, que, si elle élevait trop haut ses prétentions, elle rencon- Irerait de puissants obstacles, que le danger n’esl pas à toutes les portos, que la peine de mort ne plane point sur tous les advei-saires du pouvoir. A
mon avis, cependant, elle est trop souvent demandée, tiop souvent infligée. 11 n’y a, dans l’usage qu’on en fait, ni sagesse, ni équité, ni nécessité: elle; manque son but, aggrave notre opposition, engage le pouvoir dans des routes pleines de péril pour la. société, pour lui-méine ; elle cause sans profit des malheurs qui, pour n’être pas plus répandus, n’en, sont ni plus réparables ni plus légers; elle se rattache, selon moi, à une politique fausse, funeste, condamnée à le devenir chaque jour davantage, à s’enfoncer chaque jour dans l’emploi des plus tristes comme desplusinutiles moyens. Qued’autres jugent qu’il n’y a point encore là assez de motifs, et attendent, pour s’opposer, plus de mau.x ou plus de rigueurs; quant à moi, ce que j’en ai compté me suffit.
Une dernière considération me détermine, la voici.
Un parti a triomphé : il le répète tous les jours et se promet de triompher bien mieux encore. En attendant ses nouveaux succès, il fait ce qu’il peut. 11 tentera, je crois, plus qu’il n’a fait; cependant il ne peut pas tout ce qu’il veut; cela est clair, mômft pour lui. La situation est nouvelle. Dans le cours (Te la révolution, les partis qui se sont succédé ont toujours fait plus qu’ils ne voulaient, plus qu’à leur début ils ne se croyaient en état, je ne dis pas d’en-
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Ircprendre, mais de concevoir. Leur succès a dépassé de beaucoup non-seulement leurs espérances, mais leurs prétentions. Instruments aveugles d’une force immense, emportés par des événements plus rapides que leurs pensées, ils ont accompli des décrets bien plus étendus, bien plus terribles que leurs desseins.
Maintenant, au contraire, nous voyous au pouvoir un parti dont les désirs sont bien plus grands que ses desseins, les desseins bien plus grands que ses forces. 11 veut avancer, et en effet il avance mais si chaque jour lui fait faire un pas. h chaque pas il perd un peu plus l’espoir d’arriver à son but. Au lieu d’être, comme les partis révolutionnaires, entraîné par son impulsion fort au delà de sa volonté, il se sent retenu, contre sa volonté, par une force contraire à son impulsion. Ilien, presque rien du moins, ne lui oppose une résistance active et visible; mais autour de lui tout est résistance, tout le gêne et l’arrête, et les instruments qu’il emploie, et l’air qui l’enveloppe, et le sol qu’il foule sous ses pas.
D’où provient cette situation? Que nous révèlet-elle sur le sort futur du parti qui s’y trouve engagé? Je n’ai garde de m’en occuper ici. Je remarque seulement le fait général, et je le remai’que, parce
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qu’il a des conséquences dont je veux me prévaloir.
C’est en de tels moments que la vérité est bonne A dire; elle n’en sera pas mieux accueillie des gens A qui elle déplaît ; elle n’en exercera pas plus d’empire sur les grands événements-, nul parti ne dément son origine ; nul n’acquiert cette haute sagesse qui, en changeant sa nature, changerait toute sa destinée; les progrès même que les partis peuvent faire en habileté ou en prudence ne sont jamais assez étendus ni assez prompts pour les soustraire au sort définitif auquel la Providence les a voués. Cependant les partis ne sont, pas plus que toutes les choses du monde, étrangers A l’action du temps; leui-s dispositions intérieures se modifient comme leur situation, et ces modifications les rendent plus ou moins accessibles A l’influence de la vérité. Lorsqu’un parti est emporté par le mouvement général du siècle, lorsqu’il se fait l’exécuteur d’une grande crise sociale, la vérité ni la sagesse n’ont auprès de ' lui nul accès-, il écrase ceux qui l’arrêtent, abandonne ceux qui le conseillent, se précipite aveuglément vere un but qu’il ignore; et c’est alors qu’au milieu de leur plus violente activité, on voit A plein l’impuissance des hommes, purs instruments, eu de si grandes choses, d’arrêts supérieurs A leur in-
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telligoncc roinmeà leur volonté. Quand au contraire la tempête sociale s’est calmée, quand la Providence semble avoir rendu aux lois communes le gouvernement des atTaires humaines, quand les partis qui se le disputent ont le temps de regarder autour d’eux, d’étudier leur route, de mesurer leurs forces, on les voit reprendre, dans leur conduite, quelque raison avec quelque liberté. Au lieu de la fièvre qui les dévorait, une nouvelle maladie les gagne : c'est celle d’une dissolution laborieuse et lente qui ne détruira point le caractère dominant ni les intentions générales du parti, mais qui rendra aux individus dont il est formé plus d’indépendance, et à la sagesse plus d'empire. Dans le cours de la révolution, on a vu les monarcbiens se détacher des constituants, les constituants des girondins, les girondins des jacobins, sans que la révolution en fût arrêtée ou même ralentie : loin de là, elle n’en poursuivait que plus violem- <nent sa terrible carrière, et à mesure que les partis devenaient plus sages, ils devenaient impuissants.
Qui croira, de nos jours, qu’aucun des partis qui nous divisent pût ainsi aller se livrant à toute la folie de scs désirs ou de ses passions, reniant, foulant aux pieds quiconque refuserait de s’y associer, et cependant gagner chaque jour de la force, mar-
cher rapidement vers le succès? Rien de semblable ne peut plus se voir. Si, dans quelque parti que ce soit, il est encore quelqu'un qui l’espère, c'est un aveugle, un rêveur, qui n’a rien oublié ni rien appris. Vainqueurs ou vaincus, opposants ou matlrcs du pouvoir, tous les partis sont obligés maintenant à une certaine mesure de sagesse et de prudence; l’énergie de la fièvre ne suffit plus à leur force; ils ont besoin de rallier autour d’eu.\ toutes les nuances d’intérêts ou d’opinions qui se peuvent attirer ou retenir sous leur bannière; ils n’en sauraient mécontenter ou laisser échapper aucune sans se sentir aussitôt réellement alTaiblis. Ils sont même contraints à quelque mesure envers leurs plus obstinés adversaires ; et ceci n’est point un conseil que je leur donne, c’est un fait que j’observe, et qui, chaque jour, apparaîtra plus clairement dans leur conduite, malgré qu’ils en aient.
Je cherche ce fait dans le parti qui tient maintenant le pouvoir, et je l’y aperçois soudain. Il s’y fait reconnaître à deux caractères : il y a division dans le parti, et la division se fait en sens contraire de ce qui arrivait il y a vingt-cinq ans. Ce ne sont pas les plus ardents que le parti a portés aux allaii'es, et qui le dirigent; ce sont les plus modérés, les plus prudents, ceux qui possédaient le plus de
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c hances pour lui rallier les inlt'rêls mitoyens, les opinions flollanles. On les pousse puisqu’ils ne vouilraient, cela est clair; on les renvei-sera peut-i^tre. Alors même, les plus violents de leure alliés ne les remplaceront point : le parti se traînera d’impuissance en impuissance, comme la révolution s’esl précipitée de fureur en fureur. Et après le mal qu’il nous a fait et le mal plus grand qu’il peut nous faire, dissous par ses succès aussi liien qu’énervé par ses anciens revers, le parti sera contraint de sentir qu’il poumuit une œuvre impossible, qu’aujourd’liui il n’est donné à personne de faire, dans la société, une révolution.
Los choses étant ainsi, il y a, je crois, un grand avantage à jeter au milieu des partis ce qui me parait la vérilé. Nul n’est plus persuadé que moi qu’elle ne deviendra point leur règle ; mais elle opère comme un dissolvant qui, analogue ù la tendance de leur état actuel, s’insinue dans leur sein. Elle n’y rencontre point ces convictions Aères, ces confiances aveugles, ce .sentiment d’une force ardente et insurmontable, qui, auprès des partis révolutionnaires, ne lui permettaient nul accès. Le parti aujourd’hui dominant est plein de doute et de crainte ; il n’a foi ni dans ses doctrines, ni dans
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son avenir. En se portant le protecteur de l’ordre, il cherche quelquefois à s’emparer des principes de la liberté. Qu’il les courtise parce qu’il sent que les siens sont usés, ou seulement pour s’en faire un masque, peu importe; ce qui est sitr, c'est qu’il rencontre partout des obstacles, se voit contraint d’adopter des moyens de gouvernement dont il se mélie, do parler un langage qui scandalise une portion des siens, de ménager, de temporiser, d’hésiter; toutes choses qui ouvrent à la vérité certaines voies, et lui donnent lieu de seconder, en se produisant, ces incertitudes, cette faiblesse intestine, cette dissolution morale dont le parti se sent travaillé. L n fait bien simple le démontre. En 1791, en 1792, l’opposition et ses discours ne faisaient qu’cchaull'er, irriter et pousser plus violemment dans sa carrière le parti qui accomplissait la révolution. Maintenant l’opposition ne déplaît pas moins au parti qui gouverne ; et cependant, par sa seule parole, elle l'étonne, le ralentit, l’oblige à feindre, ù s’e.vpliquer, porte le trouble dans ses démarches et l’hésitation dans ses projets. Elle l’éclaire même et fait pénétrer peu à peu dans son sein des idées, des velléités, des précautions dont il se serait cru incapable, dont il se dépite, et que pourtant il subit.
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L’opposition n'est donc point vaine ; elle a dans le présent peu d’effets directs et visibles ; mais elle peut semer, et l’avenir recueillera certainement le fruit de scs efforts.
Ce sont là les motifs qui m’ont fait écrire : je le.s crois fondés et suffisants.
Paris, le ÎG juin I8ÏÎ.