‹ Mélanges politiques et historiquesChapitre 31 sur 44 · DOUBLE CABACTÉKE DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

DOUBLE CABACTÉKE DU GOUVERNEMENT

Ce que cherche le pouvoir dans la peine de mort, c'est la sécurité. J'ai montré qu’il ne l’y trouvait point ; mais il y trouve ce qu’il ne cherchait pas, ce qu’il doit et veut toujours éviter.

Il y a des vérités simples (jue personne ne conteste, qu’admet soudain le bon sens, et qui cependant ne semblent admises que pour être aussitôt oubliées. On dirait que parce qu'elles sont simples, elles sont stériles, et qu’en les adoptant sans débat on est dispensé de faire attention i\ leurs conséquences.

Voici une vérité de ce genre.

Tout gouvernement porte un double caractère. Comme chargé de maintenir l’ordre public et la justice, de conduire les affaires de l’Ètat, il représente l’inléiêt social. Formé d’hommes, et ouvert

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ainsi aux passions comme aux vices de noire nalure, il a de plus un intérêt purement pci-sonnel, qui est de faiix’ sa volonté et de durer à tout prix.

Que ces deux caractères se réunissent dans le pouvoir, que l’un soit légitime, l’autre illégitime, que les institutions aient pour but de contraindre le pouvoir à n’agir que selon le vœu du premier, et de prémunir les peuples conlre les périls du second, qui ne le sait? Qui songerait à en douter? Le pouvoir lui-même n’oserait êti’e d’un autre avis.

Mais voici où le pouvoir oublie ce qu'il n’aurait garde de nier.

üe ce fait (lu’il n’est appelé à agir que dans l’intérêt social, et que cependant il conserve un intérêt pei-sonnel distinct, découle celte conséquence que tout ce qu’il fait en vertu du premier caractère le fortifie, que tout ce qu’il fait on vertu du second l’alTaiblit.

Quoique souvent méconnu par le pouvoir, ceci est encore évident : je ne parle ni de légilimilé, ni de justice, ni d’aucune obligation morale. Indépendamment de tout motif de cet ordre, il est clair que si le pouvoir agit uniquement pour son propre compte, dans le seul fntérêt de sa volonlé ou de sa durée, il se sépare de la société, court risque qu’elle ne s’en

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aperçoive, et s’expose, si elle s’en aperçoit, à se voir délaisse' ou même attaqué par cette force générale d’où sa propre force lui vient.

Que la prudence prescrive au pouvoir de se montrer toujours sous son aspect social et de dissimuler .sa physionomie individuelle; qu’il Uii importe beaucoup de paraître, en toute occasion, le représentant de l’intérêt public, et non le ministre de son propre intérêt, c’est ce que prouveraient, s’il fallait le prouver, ses continuels efforts pour donner en ceci le cliange sur sa conduite, et pour paraître encore l’organe de la société alors même qu’il agit contrc ses besoins ou ses vœux.

Abjurer tout caractère peraounel pour ne retenir que son caractère social, ce serait, de la part du pouvoir, la plus haute vertu. Convaincre les peuples qu’il n’agit que dans un intérêt général etqu’ilplace son sort dans leur sort, c’est sa plus grande habileté. t»e laisser voir seul, préoccupé surtout de lui-même et dans la nudité de son existence distincte, c’est sa plus sotte et aussi sa plus périlleuse folie.

Des temps ont été où les gouvernements pouvaient s’y laisser induire avec moins de danger. Quand il puisait son revenu dans ses domaines, quand il possédait ses places de guerre comme ses

cl»anii>6, quand il se formait une armée d’aventuriers attirés par la solde seule et engagés à le servir partout, alors le pouvoir avait une e.vistcnce séparée et une force distincte de celles de la société. Habile, il s'appliquait encore à s’identifier avec son pays, et en recevait une force bien supérieure; mais incapable ou passionné, il pouvait s’isoler, du moins pour un temps, vivre sur son propre fonds, et conserver quelque réalité en perdant son caractère public, en laissant dominer dans ses actes et dans son langage ses sentiments et scs intérêts pci-sonnels.

Ces temps ne sont plus : le pouvoir qui ne vil plus par lui-même ne peut vivre maintenant pour lui seul. Tout le rappelle incessamment veis» la société. Veut-il de l’argent? Il faut qu’elle l’accorde; des lois? 11 faut qu’elle les approuve. S’il agit, on juge ses actes; s’il parle, on commente se^ paroles: le public pèse constamment sur lui avec l’empire de la nécessité. Comme représentant de la société, sa force peut être immense, plus grande qu’elle ne fut jamais : comme être spécial et isolé, elle est presque nulle. Seul aujourd’hui, demain il ne sera rien.

J1 a donc le plus grand intérêt à éviter les appa-

ronces de l'égoïsme, à faire dominer, dans sa physionomie, son caractère public sur son caractère individuel.

Or il y a des traits qui appartiennent à l’un plutôt (lu’à l’autre de ces caractères, des symptômes (|ui révèlent celui-ci et non celui-là. L’emploi de la peine de mort en matière politique est de ce nombre. II annonce la prédominance de l’existence personnelle du pouvoir sur sou existence sociale, et le fait croire occupe sur tout de lui-mème et aux prises avec un péril qui ne touche peut-être que lui. Quoi de plus naturel? Quand on reporte ses regards sur l’hisloire, ijuand on demande raison de tout le sang versé sur l’échafaud politique, il est bien rare que la société passée sç lève et réponde ; « Ce sang fut vei'sé pour moi.» Presque toujours les gouverneuieuLs se présentent seuls pour rendre compte de tant de supplices; leui-s passions , leurs fautes, leurs intérêts seuls les ont commandés ; et aTirès les malheureux qui tes ont subis, la société elle-même en a souffert. Je sais que la perspective de cette responsabilité future inquiète peu le pouvoir, moins parce qu’il est penei-s que parce qu’il est léger comme l’homme ; mais nous en avons du moins recueilli cette science que les nécessités du

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pouvoir qui tue, souvent inciisongêrcs quant à luiinénie, sont presque toujours fausses quant à la société, et que si, pour se défendre, il s'est vu contraint de tuer, c'est qu’il a été contraint de se défendre parce qu'il avait voulu ce qui ne convenait qu’à lui seul.

Peu répandue jadis, bornée presque au.v seuls moralistes, celle science est maintenant populaire; elle est devenue pour nous une sorte d’instinct qui nous révèle, dans toute leur étendue, la situation et lo- mensonge du pouvoir. Quand on dit que les illusions de ce qu’on appelle la monarchie se sont dis- .sii>ées, que les prestiges se sont évanouis, on ne sait pas à quel point on dit vrai. Ce n’est pas cependant qu’il s'agisse en tout ceci d'illusions ni de prestiges, c’est que les choses mêmes sont changées : toutes les sphères d’e.vistence ou d’action se sont élargies ; ce qui était particulier est devenu général, non-seulement dans la société et pour sa garantie, mais dans le gouvernement et à son profit. Ce bourgeois dont les affaires sortaient peu de sa corporation, dont les pensées dépassaient rarement les murs de sa ville, se sait maintenant engagé et compromis dans les affaires les plus hautes, dans les délibérations les plus éloignées. Les mots raison d'Élai.

nccessiiè politique, qui frappaient autrefois ie public comme des paroles obscures dont il acceptait l’empire sans essayer mfmie d’en comprendre le sens, réveillent maintenant en lui des idées qui l’inquiètent, des sentiments qui l’agitent. 11 a raison de .s'en inquiéter bien plus que jadis, car ce gouverneineni, <iui alors avait aussi sa .sphère A part, plus élevée, plus grande, mais cependant spéciale et restreinte, ce gouvernement est devenu lui-même beaucoup plus général, plus directement, plus univei-sellement associé aux: intérêts et à la vie de tous les citoyens, hui faut-il de l’argent? Il en demande à tous. Fait-il des lois? Elles sont pour tous. A-t-il des craintes? Tous peuvent en être l’objet. Il n’y a plus de grands, plus de petits pour le pouvoir ; il est en rapport avec les magistrats de village comme avec les chefs des grands corps de l’État; il a partout quelque effet à produire, il peut recevoir de toutes parts quelque motif d’action. Quoi d’étonnant que la condition du •gouvernement et la disposition des peuples soient changées ? Ces changements sont réciproques et se coiTespondent. Si le pouvoir n’a plus de mystères pour la société, c’est que la société n’en a plus pour le pouvoir ; si l’autorité rencontre partout des esprits qui prétendent à la juger, c’est qu’elle a

partout quelque chose à exiger ou à faire ; si ou lui demande eu toute occasion de légitimer sa conduite, c’est qu’elle peut disposer de toutes les forces et qu’elle a droit sur tous les citoyens; si le public se mêle beaucoup plus du gouvernement, le gouvernement agit aussi sur un bien autre public, et le pouvoir s’est agrandi comme la liberté.

De quoi vous plaignez-vous donc ? Votre ambition serait-elle si petite que cela vous déplût? 11 est vrai, vous avez perdu cette indépendance qui appartient à la vie privée, et qu’avait introduite dans les gouvernements modernes le caractère des mœurs comme des libertés germaines. Vos passions, vos intérêts personnels ne sont plus de mise dans l’ordre nouveau qui vous environne ; vous ne pouvez les écouler qu’on ne le devine, ni leur obéir qu’on ne vous reproche de manquer à votre mission. Mais aussi quelle mission est la vôtre ! Si vous êtes en harmonie avec la société, la société tout entière se concentre et se contemple en vous. C’est en s’offrant tout entière à vous qu’elle vous demande de n’exister que pour elle. Vous pouviez jadis vous livrer à cette politique factice qui émane des idées ou des volontés d’un seul homme, et qui tourmente les nations pour les adapter à des desseins qui leur

:m MÉLANGES PÜLrriQLES. •

sont ctraiiRprs. Maiiilenaul il faut que la politique

soit vraie, c’esl-à-diro nationale, et cela restreint, j’en suis d'accord, l’action capricieuse ou les conceptions arbitraires des individus. Mais aussi quelle force, quel iklat, quelle rapidité accompagnent la politique nationale et vraie! Quel pouvoir est le plus beau de celui qui représente l’intérêt et le vœu d’un peuple, ou de celui qui n’accomplit que la pensée et ne répond qu’à l’intérêt d'un homme? Je l’avoue, je ne conçois pas l’ hésitation.

Itu reste peu importe qu’on hésite ; je n’insiste

en ce moment sur cet état nouveau de notre société

(jue pour prouver que le pouvoir n’est pas libre de choisir, et que si sa conduite j)aralt dictée par les nécessités de sa situation personnelle plutôt que par celles de la situation sociale qui doit se manifester en lui, il tombera dans une faiblesse j)rofonde ; car la société reconnaîtra soudain (ju’il s’est séparé du sort comme de l’intérêt public, et qu’il ne s’agit que de lui seul.

ür, comment veut-on que la peine de mort en matière politique ne réveille pas, dans la société, cAîtte idée? Il est, je lésais, des temps terribles où les peuples eux-mêmes en invoquent, en excusent du moins l’emploi. Je ne les crois point à l’abri de

ces effroyables maladies qu’engendrent les passions ou les erreurs humaines; mais les crises de ce genre sont rares, courtes, et c’est précisément quand elles ont eu lieu que la peine de mort devient plus suspecte ou plus odieuse. Rappelez-vous avec quelle ardeur la France s’est précipitée dans la douceur envers les émigrés ; en dépit de toutes les méfiances, des animosités passées et des prévoyances possibles i une bienveillance presque universelle pour ces malheureux proscrits s’empressa d’éclater, et la politique révolutionnaire fut perdue parce qu’elle ne pouvait devenir juste ni demeurer cruelle. Depuis cette époque, la peine de nfort est, aux mains de hi politique, une arme qui la compromet plus qu’elle ne la sert. Le pouvoir n’y recourt pres- •lue jamais qu’on ne le juge en péril, en péril pour son compte seul et parce qu’if a tort. On dirait que la société, épouvantée de ce qu’elle a vu, ne veut plus accepter la responsabilité d’aucun supplice politique, et qu’elle est décidée à croire que, s’il en faut, c’est le gouvernement seul qui en a besoin, et qui, par ses fautes, en a créé la nécessité. Et cela est vrai surtout d’un gouvernement qui n’est pas d’hier, qui a déjà duré et pu prendre sa vraie position. S’il arrivait, s’il sortait à peine des luttes qui

MÉLANGKS POLITIQUES.

ont entouré sa formation, on pourrait penser, en le déplorant, qu’il n’a pas eu le temps de se faire connaître, de dissiper, par sa sagesse, ses ennemis et ses périls, que des exemples sont nécessaires, et que les rigucui-s d’aujourd’hui procureront demain la sécurité. .Mais si le gouvernement a vécu assez longtemps , si les moyens légaux et le loisir n’ont pas manqué à son influence, s’il a pu se montrer sage et devenir fort par son harmonie avec le public, alors les complots ne peuvent renaître et les supplices recommencer sans qu’aussitôt la société n'en repousse loin d’elle la nécessité et le blûme : aloi's le pouvoir revêt, h ses yeux, ce caractère personnel .et isolé qui 1e perd ; ce n’est plus le pouvoir social, ce n’est plus elle-même que 1a société reconnaît en lui: elle n’y voit, elle n’y veut voir qu’un intérêt qui n'est pas le sien, des besoins qu’elle désavoue, des intentions qu’elle ne partage point. La justice d’un tel gouvernement n’est pas la vraie justice; ses nécessités ne sont pas de vraies nécessités.

C’est qu’il y a en effet, en matière de châtiments politiques comme ailleure, une justice et une nécessité véritables, souvent distinctes de la justice légale et des nécessités du pouvoir. Les gouvernements ont été longtemps dispensés de s’en iuquié-

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1er; dans les temps de barbarie, et la durée en a été longue, la justice légale même ne semblait pas requise ; les nécessités personnelles du pouvoir suffisaient; attaqué, il avait tout droit pour se défendre, et l’exécution d'un conspirateur n’exigeait guère plus de délais ni de formes que la mort d’un ennemi. Peu à peu l’idée de la justice légale s’introduisit dans la politique ; les peuples en vinrent à croire, et le pouvoir fut forcé de convenir qu’il y avait là autre chose que de la guerre, et que, contre les crimes de ce genre comme contre tous les autres, il fallait des lois, des formes, des preuves et des jugements. C’était un progrès immense ; il est consommé. Mais la carrière des progrès n’est point à son terme, et le public en a fait, en invoque de nouveaux. Les lois qui règlent le châtiment des crimes politiques peuvent être insuffisantes ou même mauvaises. Les nécessités qui livrent les prévenus aux lois peuvent être fausses ; la société est même portée à le supposer, surtout quand il s’agit de la peine de mort. Soupçonnant dès lors que le pouvoir s’est isolé d’elle et n’est conduit que par son propre Intérêt, convaincue en même temps que cet intérêt ne suffit pas pour légitimer les supplices, et que le pouvoir n’a pas le droit de se dé-

fendre à tout pri.x , assez ëclairde aussi pour savoir que la justice infaillible n’est déposée dans aucune loi, et que, fussent-elles sans défauts, les défauts des hoinincs sauraient souvent en corrompre l’usage, la société ne se paye aujourd’hui ni des besoins pei’sonnels du pouvoir, ni môme de la légalité des procès. Elle veut que les besoins soient fondés en raison et les arrêts en équité. Qu’elle l’obtienne ou non, elle le demande toujours, car elle sait qu'on le lui doit, et quand on le lui refuse elle s'en souvient. Aussi plus d’une condamnation politique légalement prononcée n’a-t-elle pas mieu.v réussi de nos jours à convaincre les peuples de sa nécessité ou de sa justice que ne faisaient autrefois les plus arbitraires exécutions. Que le pouvoir ne s’abuse pas sur cette nouvelle exigence du public ; elle est forte et irrévocable; elle tient à tous les progrès, à tous les besoins moraux de la civilisation et de l’esprit humain. Qu’il ne se flatte pas d’y échapper en se réfugiant derrière les lois ; il a longtemps repoussé leur joug ; maintenant il s’en voudrait faire un bouclier ; battu en rase campagne, i I essaye d’ envahir les citadelles dressées contre lui et s’y prétend inviolable. On le poursuivra dans cet asile; on lui prouvera que le mensonge et l’iniquité

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on SU plus d une fois le profaner. Il dira que la peine de mort était légale ; on demandera encore si elle était juste et nécessaire. L’est-elle en effet en matière politique ? Et si elle peut l’être, dans quel cas? à quelles conditions? 11 faut descendre dans ces questions , car la pensée publique y descend elle-même et veut qu’on lui réponde. Ln gouvernement qui n’en tiendrait compte et dirait comme Pilate : « Je me lave les mains du sang de cet homme, c’est à vos lois d’y penser », ce gouvernement apprendrait bientôt qu’ou n’élude rien, que tout se retrouve, et qu’aucun mensonge, aucune loi ne peuvent sauver des périls où il tombe le pouvoir à la fois égoïste et hypocrite qui, se séparant de la société et de la vérité, se fait une justice qui n’est point la vraie justice, une nécessité qui n’est point la nécessité du pays.

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