Publié daos la Hevue française de septembre tSÜS
Bien habile serait celui qui le verrait d’un regard et le dirait d’un mot.
A Paris, au centre des idées et des affaires, écoutez les conversations des hommes habiles, sages, clairvoyants. Le progrès est immense ; la session nous a valu tout ce qu’on devait en attendre, une bonne loi contre les fraudes électorales; une loi de la presse un peu tracassière, mais qui abolit les derniers restesdu régime préventif, seul ennemi puissant de la liberté ; un essai, timide sans doute, mais le premier, pour mettre en action la responsabilité ministérielle. La Chambre des pairs qu’on redoutait tant, et à bon droit, a compris l’intérét public et le sien. Le ministère, en naissant si incertain et si faible, a été conduit à s’engager nettement, au dedans contre les jésuites et l’ancienne administration, au dehore pour la civilisation et l’affranchissement des peuples. Tout n’est pas fait, tout n’est jamais fait ; on a fait ce qui fera le reste.
Jésuitiques, ministériels ou libéraux, les journaux de Paris semblent partager, conürmer du moins cette opinion. Les premiers sont désespérés et furibonds : vrai style de vaincus. Les seconds parlent un bon langage, meilleur de jour en jour; de leur part, les paroles sont des actes, ne fût-ce qu’à ce
titre qu’elles irritent l’ennemi. Parmi les derniei-s, quelques-uns se plaignent, murmurent, harcèlent ; la plupart soutiennent, ou encouragent, ou ménagent, Voyez même comme, après la plus légère boutade, au moindre péril, les plus taquins se replient et se rallient. Il est clair que, bon gré mal gré, tous ces journaux sont rédigés au milieu d’une intention générale de modération, de prudence, de patience, sous l’empire de celte idée qu’à tout prendre le bien s’opère, et qu’il faut se garder de compromettre l’avenir.
Sortez de Paris, dépassez l’atmosphère de Paris ; allez dans les départements, là où naguère les élections se sont faites avec tant d’élan et de sagesse, à Lyon, à Grenoble, à Nîmes, à Rouen ; entrez dans les cercles; ouvrez quelques journaux libres, le Précurseur, l’Indicateur. Quelle différence de jugement, de sentiment, de langage! Quelle attente déçue! Quelle surprise impatiente ! Quelle humeur près de renaître! On se plaint de la Chambre; on se plaint du ministère ; ni l’un ni l’autre n’ont rien fait; t’ancienne administration administre toujours; mêmes principes, même esprit, mêmes actes, mômes discours. Quoi d’étrange? Ce sont les mêmes hommes. Ce préfet, ce sous préfet, ce maire, ce
capitaine de gendarmerie, qui ont tout tenté pour faire échouer les élections constitutionnelles et que les élections ont vaincus , ils sont toujours là, toujours maîtres de leurs vainqueurs. Que sert de fermer huit collèges de jésuites, si partout ailleurs l’influence jésuitique demeure, d'autant plus active que, toujours puissante, elle se sent menacée? Qu’a-t-on fait pour les libertés communales ? Quoi pour les économies? A Paris on se repaît de paroles; mais elles meurent en sortant des barrières. Il faut à la France des faits, des faits positifs, un changement d’état pour qu’elle croie à un changement de système. Elle l'attend encore. Les modérés .s’excusent de l’avoir promis -, les esprits roides s’accusent de l’avoir espéré. Ceux-là se rebutent de leurs efforts ; ceux-ci retournent à leurs préventions. On se lasse, on s’isole, on ne compte plus sur rien, pas même sur son journal dont le ton complimenteur étonne, et qu’on croit dupe ou vendu. Il y a des hommes qui se plaignent moins, qui ont moins d’humeur, qui rendent aux ti'avaux de la session plus de justice et espèrent mieux de l’avenir. Ils sont jeunes, sans rancune, sans dégoût ; ils peuvent attendre; mais leur mécompte n’est pas moindre; les élections les avaient fortement émus; la Cham-
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brc u’a point répondu ù leur émotion. Ils la trouvent froide, terne, faible. Peut-être ne fallait-il pas faire plus qu’elle n’a fait; mais elle n’a rien fait qu'obscurément, en tâtonnant ; sa sagesse a ressemblé à la crainte, sa modération à la médiocrité. Il se peut qu’elle convienne aux circonstances, qu’elle ménage tant bien que mal les intérêts actuels du pays; mais elle n’a rien qui parle aux esprits fermes, aux imaginations actives. Elle n’a point saisi cet ascendant moral qui est le vrai gage du pouvoir. Elle ne rallie ni les idées ni les volontés. Elle suffit peutêtre ; elle ne satisfait point.
Qui faut-il croire, Paris ou les départements ? Le jugement des hommes habiles ou l’humeur des intéressés ? A qui imputer le tort, s’il y en a ? Au public, à la Chambre ou au ministère?
Qu’une observation me soit d’abord permise. Tous tant que nous sommes, nous faisons à la politique une trop large part ; nous avons, de ce qu’elle peut et doit être dans la vie sociale, une trop grande idée. Il semble que nous considérions le gouvernement comme un Esculape en possession d’un remède universel. Aous nous adressons à lui pour nos affaires, pour nos opinions,, pour nos plaisirs. Nous voulons qu’il nous gouverne, qu’il nous
occupe, qu’il nous émeuve, qu’il nous amuse. Avons-nous des besoins ? Qu’il fasse des lois ; des ennemis? Qu’il nous en délivre; des embarras? Qu’il nous en tire; des craintes? Qu’il les dissipe; des doutes ? Qu’il les lève. Et tout cela, il nous le faut sans partage, sans retard. Si le pouvoir ne peut pas tout, s’il nous fait attendre, s’il nous laisse languir, nous nous irritons ou nous haussons les épaules ; nous le prenons en haine ou en mépris.
Ainsi nous ont faits, chacun à sa façon, l’ancien régime, la révolution et l’empire, c’est-à-dire le despotisme. Vieux ou jeune, monarchique ou révolutionnaire, c’est sa prétention en effet d’être partout, de répondre à tout, de faire toutes choses, et de les faire absolument, brusquement, précipitamment, sans se soucier des ohslacles, sans s’embarrasser des moyens, en se jetant tout aa travers, comme en Angleterre, au xvii" siècle, Slrafford et Laud conseillaient à Charles I" de gouverner. De là ce mélange d’exigence et de docilité, d’impatience et d’inertie, de lièvre et de lassitude, qui caractérise l’état moral des peuples soumis à l’empire du despotisme. Autre est la nature des gouvernements libres; autres les mœurs qu'ils veulent et font aux citoyens. Ils subsistent à deux conditions
essentielles, impérieuses : la première, de ne faire que ce qui ne se ferait pas bien sans eu.\; la seconde, de ne le faire qu’en ménageant tous les droits, tous les intérêts, en traitant avec les esprits et les volontés , en recherchant ta conviction et le consentement avant d’ordonner et de contraindre, en respectant, en un mot, dans les citoyens les deux forcesau nom et dans l’intérêt desquelles ils existent cu.\-mêmes, la raison et la liberté.
L’action de tels gouvernements doit être évidemment beaucoup plus restreinte et plus lente. Non certes qu’ils ne puissent faire de grandes choses, et les faire avec promptitude, avec éclat. Ils provoquent l’homme à se montrer aussi grand qu’il * est, à devenir aussi grand qu’il peut être; comment manqueraient-ils de grandeur? .Mais ils se refusent à toute, grandeur isolée, inopportune, prématurée, factice. Dans le cours ordinaire de la vie polithine, ils se règlent, pour ainsi dire, sur la taille moyenne des hommes, constamment appliqués à l’élever, sans jamais lui faire violence. L’intérêt public est leur loi ; la raison publique leur moyen. A leurs yeux, ce que l’intérêt public n’autorise pas est illégitime; ils y renoncent; ce que la raison n’approuve pas est impossible; ils attendent. 11 y a beaucoup de
choses, bonnes peut-être, qu’ils n’entreprennent |)oiut, car il faudrait les mal faire, ce qui les rendrait peut-être mauvaises; et dans celles qu'ils entreprennent, leur premier soin est de s’aider de l’action du temps, celui de tous les pouvoii's qui, sans recourir à la force, surmonte le plus d’obstacles, dissipe le plus de résislanccs, amène le plus de résultats.
C'est là ce que nous oublions trop souvent, ou plutôt ce que nous n’avons pas assez appris. Entraînés par nos habitudes, trompés par nos souvenirs, nous demandons à un gouvernement légal et libre cette univci-salité, cette rapidité d’action et d’elfet, cette vigueur systématique, cet éclat de spectacle qui caractérisent le despotisme d’une lévolution ou d’un homme. Vous voulez qu’un même esprit, l’esprit constitutionnel, anime toute l'administration. Je le crois bien; si jamais ce bonheur nous arrive, la France fera des pas de géant.
Mais prenez garde ; c’est au milieu d’un régime de liberté et de publicité que vous marchez à ce but ; vous avez renoncé à assenir les intelligences, à étouffer lés réclamations. On vous parlera, et trèshaut, de droits méconnus, d’existences bouleversées; les mots d’instabilité, d'épuration, de réaction, de persécution, résonneront tous les matins à toutes
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les oreilles. On en abusera, je le veu.v; mais sachez qu'au sortir des troubles civils, après les violences réciproques des partis, ces mots ont par eux-mèmes, indépendamment de la mesure de vérité qu’il» condennent, une puissance réelle qui agit sur le public impartial, et qu’il est sage de ménager. Vous trouvez la Chambre froide, monotone, stérile; ses débats n’ont rien qui vous émeuve ou vous instruise. Et qui vous dit qu’elle nous doive des émotions ou de l'instruction? Elle n’est ni un théâtre, ni une école de philosotthie ; elle fait les affaires du pays ; elles les fait comme vous faites vos propres affaires, en subissant la nécessité, en s’accommodant aux circonstances, en cédant ici pour obtenir là, sans prétendre à l’application pure des principes, ni à la bonté absolue des résultats. Essayez de gouverner votre famille, d'administrer votre fortune en dialecticien ou en orateur, et dites-moi ce qui en arrive. Vous demandez des doctrines rationnelles, systématiques; suivez des cours, prenez des livres. Vous cherchez les impressions vives, le mouvement de l'imagination ; étudiez les arts, allez au spectacle. Sans doute il serait agréable, il serait admirable qu’au faite de la société, là où se rassemblent ses représentants, la science, l'éloquence et le bon sens
pratique, le VTai, le beau et Tutile se trouvassent toujours réunis, que tous les mérites de l’homme s’y vinssent déployer ensemble et répandre à la fois sar le pays tous les biens et tous les plaisirs. Il se rencontre dans la vie des peuples de courts et rares moments où cette glorieuse réunion apparaît comme l’éclair au scinde la tempête, et où elle éblouit les regards. Mais tel n’est point le cours ordinaire des choses humaines : quand on revient ù l’état permanent, régulier, les doctrines et les affaires se séparent; la philosophie, la littérature et la politique rentrent chacune dans leur domaine, reprennent chacune leurs travau.x et leurs interprètes distincts. Faites des vœux, prenez des soins, vous aurez raison , pour qu’aucune ne périsse , pour qu’elles ne déviennent pas étrangères l’une à l’autre; ayez des institutions vouées au progrès des doctrines et des lettres, adaptées à leur nature et à leurs besoins ; mais ne comptez pas les retrouver pures et brillantes au sein de la politique proprement dite. De même que vous auriez tort de concentrer dans le gouvernement toute la politique, ne prétendez pas non plus concentrer dans la politique la vie sociale tout entière; laissez les choses et les hommes suivre leurs pentes diverses ; souffrez que chaque époque
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consulte ses convenances spdciales, consei-ve son cajïictère naturel ; et s’il en est une où les idées générales et les effets de l'éloquence soient un peu suspects, où la politique, au sein môme de la liberté, se refroidisse et se resserre, n’en concluez pas à ce titre seul qu’elle est vicieuse ; n’exigez pas d’elle ce qu’elle ne pourrait vous donner peut-être sans faire violence aux faits, aux mœurs, au pays.
Qu’il y ait de cette erreur dans le jugement, ou plutôt dans l’impression d’une partie du public sur la Chambre actuelle, je le pense, et je me suis, comme on voit, hâté de le dire. Mais est-ce là tout? Cette impression n’a-t-elle point d’autres causes, des causes plus légitimes? ne considérer la Chambre et l’administration que sous le point de vue de la politique la moins ambitieuse, à ne leur demander que ce qu’elles doivent incontestablement aux besoins réels du pays, faut-il croire que ce qu’elles font y suffise, et que la France ait tort de ne pas se contenter du régime auquel on la met? Je suis loin de le penser.
On l’a beaucoup dit ; on ne l’a point assez répété. Ce que la France redoutait de .M. de Villôle et des siens, c’était la contre-révolution; ou, pour parler plus exactement, la corruption de quelques formes '
conslitulionnelles et de l'adininistration impériale au profil de je ne sais quel régime bigot et immoral, soi disant aristocratique et honteusement subalterne, qui n’eût été ni l'ancienne monarchie, ni l'empire, ni la Charte, à la fois un cauchemar et une insulte pour tous les souvenirs, tous les mérites, tous les droits. C’est IA ce que la France a réprouvé, ce qu’elle a voulu renverser l’an dernier en nommant la Chambre. Et, comme de raison, elle a voulu non-seulement renverser ce régime, mais en rendre le retour impossible. Délivrer le présent, préserver l’avenir d’un tel régime, tel est le mandat implicite, mais positif, qu’a reçu la grande majorité des députés de 1827, ni plus ni moins.
Comment une telle œuvre pouvait-elle être accomplie ? La France ne le savait point ; et encore aujourd’hui nul ne le saurait dire avec quelque détail sans exciter de nombreux dissentiments. Ce qu’on peut cependant, ce qu’on doit affirmer, c’est que, dans son bon sens général, dans sa pensée simple et publique, le pays s’est promis de la Chambre : 1“ une administration nouvelle ; 2° des institutions, dos lois qui retirassent d’avance, à une administration quelconque, la domination de l’ave- ‘ nir, et le missent, lui pays, en état d’influer régu-
librement sur sps alTaires, assez du moins pour empêcher le retour du mal qu’il venait de secouer.
Qu’on e.vamine les vœu.v t'mis alors de toutes parts, les projets de loi sollicités avec tant d’ardeur, la garantie de la sincérité des élections, la plénitude de la liberté de la presse, la répression des empiétements du pouvoir administratif sur le pouvoir judiciaire, l’établissement des libertés locales; n’estce pas là leur sens pratique, leur véritable but ?
Mais ce que fait un peuple ne cadre pas exactement avec ce qu’il désire; son action est toujours dans le sens, jamais dans la mesure de son intention. Tantôt il fait beaucoup plus qu'il ne croit et ne veut : alora éclatent les révolutions, comme en 1789; tantôt son effort, et même son triomphe demeurent en deçà de ce qu’il en attend : c’est ce qui est arrivé l’an dernier.
Toutes les fois, depuis plus de trente ans, qu’un mouvement libéral s’est manifesté en France avec quelque énergie, que l’esprit de la révolution a élevé un peu haut la voix, quelque légitime, quelque nécessaire môme que fût son apparition, un sentiment de trouWe et de crainte s’est emparé du gouvernement, quel qu’il fût, et d’une grande masse de citoyens, point partisans d’ailleurs de
l’ancien régime, ni de la tyrannie. Il en est aussitôt résulté soit une réaction positive contre le mouvement à peine commencé, soit un certain empressement indirect à l’atténuer, à l’émousser, A l’amortir, mémo en l’acceptant et le mettant à profit.
Les raisons de ce fait sont évidentes. Ses retours et leui-s résultats font, depuis trente ans, presque toute notre histoire. Le parti libéral proprement dit, les hommes qui se sont portés, à toutes les époques, les interprètes et les df^fenseurs de la' révolution, l’ont très-longtemps méconnu. Entraînés par la bonté générale de leur cause, trompés par le souvenir de sa puissance, au moindre vent propice, ils SC sont relancés dans la carrière pour assurer ou poursuivre son triomphe, sans s’inquiéter de la légitimité de l’occasion, sans tenir compte d’aucun changement dans les faits ou dans les esprits, sans mesurer leurs paroles ni leurs actes, plus préoccupés du plaisir de reparaître sur la scène que du besoin d’y réussir, se donnant enfin, aux yeux du gros du public, un certain air de rêverie et d’étourderie, de fanatisme et de légèreté, qui les frappait d’impuissance, souvent même au milieu d’un succès apparent, et qui fournissait, à chaque crise nouvelle, de nouveaux prétextes à la méfiance qu’on
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